4. Ingrats de classe A

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Le trio évolua dans les artères de plus en plus denses d’une mégalopole qui n’avait pas été pensée comme telle. À l’origine une exploitation de terres rares, Héliossa s’était étirée en un disque concentrique, comme un incendie dans la jungle, sous forme de bidonvilles et galeries souterraines dans lesquelles s’entassaient les dortoirs d’une population de mineurs. Pour l’heure, ils évoluaient en surface, sous un astre cuisant sans la canopée des nahara centenaires. Les rayons frappaient les trop nombreuses conduites de métal qui interconnectaient anarchiquement la cité, leur donnant l’impression d’onduler comme des danseuses de belinda.

Habitué aux longs cycles dans l’habitacle conditionné de son vaisseau, Leto peinait sous cette chaleur incommodante, mais s’en sortait admirablement en comparaison de Mélèm. Le garçon fournissait un effort surhumain à chaque pas et s’appuyait contre les murs de gréon ou son gardien. Leto n’aurait jamais cru que ce fugitif puisse avoir une constitution à ce point fragile. Keiron invoqua l’excuse bien pratique de la chaleur pour justifier l’état de son protégé ; alors que lui-même ne semblait nullement incommodé – les températures grimpaient encore plus haut sur Lokanka.

Le guide arriva enfin devant les portes irisées de mèls d’une bicoque à la devanture peu avenante. Il les poussa sans hésiter et une moiteur assaillit les nouveaux entrants. Keiron jeta un œil dubitatif au décorum en pagaille, à la foule survoltée qui braillait de table en table et au bassin circulaire qui trônait au milieu de ce bar éclectique. Il sembla comprendre que le poétique Lagon Bleu tirait son nom de cette pauvre mare artificielle dans laquelle quelques joueurs s’adonnaient à la pêche comme on jouait aux toupies sur Lokanka.

Leto leur dégota une table dans une alcôve reculée et commanda une tériaki pour son gosier, ainsi qu’un verre de flotte pour le mioche qui paraissait sur le point de décéder. L’ivrogne se laissa emporter par le brouhaha familier du bistrot. Même s’il adorait l’espace, il ne concevrait pas sa vie sans la terre ferme et sa populace bigarrée qui lui rappelait qu’il n’était pas seul au monde. À l’extrême inverse, ses paléorats de cale ne partageaient absolument pas cette aisance. Logique pour Mélèm – son teint chocolat avait viré café au lait sur son capuchon –, un peu plus étonnant du côté de Keiron. Son flegme inflexible ne maîtrisait plus les tics nerveux de sa moitié de visage.

— Relax, tenta Leto. La plupart des types qui fréquentent ce quartier sont anti-Union, comme vous. Même si quelqu’un vous reconnaît, ils iront pas vous balancer. Je vous conseille même d’aller voir le gars dans le coin, là-bas, avec la barbe rousse ; il gère pas mal de contrats de mercenariat. Par contre, pour le petit…

Comme s’il venait de proférer une quelconque énormité, le regard, jusqu’ici sympathique, de Keiron, se fit térébrant et acerbe.

— Qu’est-ce que vous vous imaginez sur nous ? dit-il en articulant chaque mot.

Pour une fois, ce fut la main frêle de Mélèm qui tira la manche de son partenaire. Un autre de ces échanges des regards mystiques s’ensuivit, duquel Leto se sentit – encore – exclu. Par chance, son tériaki venait d’arriver, il s’enfila une gorgée d’une longueur indécente avant de trouver le courage de poser les points sur les « i » – ou plutôt le gobelet sur la table dans un claquement sec.

— Bon, ça suffit, j’en ai ma dose de vos cachotteries. Je vous ai laissé pioncer dans mon vaisseau, vous ai couvert à la douane et vous fais même visiter le quartier. En échange, vous pourriez quand même me dire qui vous êtes et m'expliquer vos tours de passe-passe !

Un silence éloquent fit écho à son agacement. Leto eut le temps de terminer son verre d’une nouvelle lampée avant que Keiron ne se décide à répondre.

— N’avions-nous pas convenu que vous nous laisseriez ici ? J’ai accepté de me faire implanter votre traceur, j’ai pris vos coordonnées pour le virement, alors pourquoi ne partez-vous pas vaquer à vos occupations ?

Au tour de Leto de froncer les sourcils. Ah oui ? Vraiment ? Ces paléorats ne lâcheraient donc rien ? Très bien ! Après tout, en quoi était-ce ses oignons ? Vexé, le livreur se leva d’un bond et régla l’addition d’une pression sur son implant de paiement.

— Ouais, vous avez raison, j’ai mieux à faire que de me préoccuper de votre sort ! Tenez. Pour l’eau. Ne me remerciez surtout pas, hein… Ni pour le reste.

Puis, il tourna théâtralement les talons pour esquiver la haine viscérale que Mélèm lui renvoyait ostensiblement. Quelle bande d’ingrats ! Finalement, il regrettait de ne pas les avoir livrés aux autorités : au moins en aurait-il tiré une satisfaction puérile plutôt qu’une colère sourde.

Leto s’engouffra derrière un rideau de perles en plastique et descendit quelques marches vers une zone plus confidentielle du Lagon Bleu. La cache se trouvait habituellement peuplée, les rires goguenards s’égosillaient et s’intensifiaient atrocement dans cet espace plus réduit, aux parois capitonnées de cuivre. Les tons orangés du mobilier, taillé à partir d’imposantes conduites, offraient, paradoxalement, une ambiance peu chaleureuse ; malgré les températures rendues caniculaires par les sempiternelles pannes de climatisation.

Leto trouva son contact. Un bougre local aux implants oculaires si criblés d’inutiles fonctions qu’ils finissaient par ressembler à d’énormes hublots. Sleve se détourna aussitôt qu’il aperçut le livreur. Agissant comme s’il ne l’avait pas vu, le Sélosi entama une conversation ridiculement emphatique avec sa voisine de table. Comme si Leto allait se décourager…

— Sleve ! appela-t-il simplement en se fichant bras croisés devant lui.

Acculé, l’interpellé se retourna, lentement, tel un automate qui aurait besoin d’un coup d’huile.

— Leto ! répliqua-t-il avec une fausse-joie manifeste. Comment s’est passé ton petit voyage du côté des Lessivés ?

Par « Lessivés », cet anarchiste de Sleve parlait bien entendu des pro-Union qui pullulaient sur les systèmes de Van’Altari, Ker’Altari, et bien sûr, Lokanka, la planète-capitale de la méga instance gouvernante.

— Petit, petit… il a duré suffisamment de temps pour te permettre de bosser sur mon affaire. T’as pu trouver quelque chose avec les infos que je t’ai filées la dernière fois ?

Inutile de poser la question… Sleve gratta l’arrière de sa crête hirsute et étira un sourire tordu sur ses lèvres.

— Ah ! Ça… ben non. J’ai checké les logs et piraté les registres de l’hôtel au cas où, mais aucune Kamila Sardaski n’est passée par là… Désolé, mon pote.

Et Sleve eut le culot de reporter son nez dans sa bière cuivrée, jugeant son explication suffisante. Déjà échaudé par les deux mutiques et, à présent furieux que Sleve considère son échec avec tant de détachement, Leto s’installa à la tablée sans délicatesse et sans y avoir été invité. Deux femmes, probablement des chasseuses de primes comme le trahissait leur dégaine, lâchèrent quelques jurons outrés.

— Bien sûr qu’elle est passée par là ! C’était elle sur ces holos de drones. T’as juste pas été foutu de creuser plus loin !

Sleve soupira avec lassitude avant de porter sa boisson à ses lèvres. Leto rêvait d’en commander une nouvelle, lui aussi… Pas avant d’avoir réglé ses soucis.

— J’ai fait le boulot, Leto. Mais la piste était déjà froide. Elle – ou ses complices – avaient effacé toutes leurs traces. Assimile bien ça dans ton petit crâne : ta sœur ne veut pas qu’on la retrouve.

Cette sentence infligea le coup de grâce à sa colère.

Il aurait aimé bondir, saisir de ses mains tremblantes le cou arrogant de Sleve et serrer, serrer, serrer jusqu’à ce que… Rien du tout. Il avait raison. Kamila ne voulait pas être retrouvée. Après toutes ses tentatives, elle ne pouvait pas ignorer qu’il était à sa recherche. Elle l’avait simplement abandonné, sur cette station froide et artificielle. Elle, la seule chaleur qui lui restait, depuis les horreurs de Meksan, l’avait laissé avec ses bouteilles pour réconfort. Alors Leto avait bu, encore et encore, espérant se réveiller et la retrouver simplement à ses côtés au réveil. La déception n'en fut que plus rude à chaque fois.

Alors au lieu d’exploser en une supernova, sa colère s’effondra comme un château de cartes. Laissant à une peine lancinante. Pour éviter de céder aux larmes indignes, Leto attrapa, sur un plateau volant qui passait par-là, un shot d’un alcool non identifié, et le vida.

— … chier, râla-t-il en exhalant la vapeur brûlante du koweii pur, tandis qu’un automate le lui débitait déjà sur son compte.

Les volutes de l’ivresse n’eurent pas le temps de monter à son secours : un concert d’alertes sonores envahit l’espace.

— Tiens, un gros poisson à ferrer, mentionna l’une des chasseuses de la tablée en ouvrant son neurocom.

Perdu face à ce jargon, Leto interrogea Sleve d’un froncement de sourcils.

— Une prime pour une cible classée A vient d’être publiée sur le réseau de la Confrérie, expliqua-t-il. Il n’y a que pour celles-là que ces dames activent leurs alertes…

— Je t’ai déjà dit que je n’étais pas une dame, connard ! rétorqua sa voisine – pardon, son voisin – d’un coup de coude dans les côtes de Sleve.

— Pardon, mais j’accordais avec la majori…

— Nom d’un missile de ratiboiseur ! Mâtez-moi ce truc !

La guerrière, qui avait préalablement protesté contre l’irruption de Leto au sein de leur cercle, projeta le visuel de son neurocom depuis son implant oculaire sur un mur vide et, dès les premières lignes de l’avis, Leto sentit le sol se dérober sous ses pieds. Il n’était pas le seul ; tous encaissaient l’info, la bouche ouverte comme des cryo-carpes.

Priorité : urgente
Classe A
Émetteur : Clan Yriasti
Dangerosité : Haute
ID : Keiriastinon Cidh
Signes distinctifs : sans implant / sans bioprothèse / bodymodification musculaire légère / armure sous-cutanée Kev200 / neurotransmission dopée par stimulation elsienne / ancien caporal de l’UFY entraîné tir / pilotage / combat non armé

Recherché pour enlèvement de l’Oracle Yriasti le 5 brumevère 748 (u lokankani)

Probabilité de présence sur :
- Lokanka : 5%
- Espace Sen’Altari : 45%
- Velnécélis : 15%
- Runaster : 12%
- Ménon : 32%
-Sélos : 69%

Recommandations : La sécurité de l’Oracle est prioritaire. Veuillez à ce qu’il se trouve à l’abri de tout tir, explosion, rayonnement ionisant ou atomisation. Toute mise en danger de l’Oracle, même accidentelle, sera passible de poursuites. Capture morte ou vive de la proie : indifférent.

Prime : 8,5 millions de crédits union.

Au milieu de ce beau descriptif : un portrait 3D en rotation du kidnappeur. Celui de Keiron.

Malgré ses jambes cotonneuses, Leto se releva en sursaut et trébucha sur une coudée cuivrée. Personne ne faisait attention à lui, la salle s’emplissait de murmures ébranlés ou d’exclamations choquées.

« L’Oracle, enlevé ? Mais quel monstre a pu oser ? »

« Il faut vraiment n’avoir aucune race pour commettre un acte aussi déplorable… »

« Et s’il le tue, hein ? Il n’a même pas d’héritier ! Qu’est-ce qu’on va devenir sans Oracle ? »

Leto ferma son esprit au vent de panique grandissant et monta les escaliers quatre à quatre, priant pour que la rumeur ne se soit pas déjà répandue dans la salle au lagon. Trop tard. Tous les écrans passaient l’info en boucle et il n’existait plus un regard qui n’était pas rivé sur les images holos de Keiron.

Sauf celui de Leto, qui se braqua là où il avait abandonné ses squatteurs.

Ils n’étaient évidemment plus là.

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