3. Invisibles

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Finalement, Leto ne sut jamais si des pirates savniczi l’attendaient bien dans la ceinture de Simbrock. La boucle rallongea de seize heures ce voyage déjà peu passionnant. Mais tout à sa lâcheté, le capitaine préférait évidemment un trajet sans encombre à de l’action et des risques. Il ne pouvait cependant pas s’empêcher d’éprouver une pointe de regrets à ne pas avoir revu ses paléorats de cale. Certes, ils obtempéraient sagement à son ordre de ne pas bouger, mais le capitaine alcoolique et solitaire se voyait frustré de les débarquer sur Sélos sans n’avoir rien su d’autre qu’un prénom.

Les dernières heures avant l’entrée en orbite sélosi, Leto se creusa les méninges : il lui fallait un stratagème pour s’assurer que ce Keiron tiendrait sa promesse de paiement. Puis, la solution lui apparut si évidente qu’il se fustigea de ne pas y avoir songé plus tôt.

Ravi d’avoir repris en main les commandes de son destin, le capitaine s’empara de celles de son vaisseau pour négocier l’atterrissage à l’astroport d’Héliossa, la capitale du continent pacifié. Sélos avait beau être la plus vaste planète du système Sen‘Altari, elle était aussi la plus chahutée. La colonisation de ces terres tropicales et l’assimilation de ses autochtones au sein de l’Union intersystémique ne se déroulèrent pas sans heurts, et plusieurs siècles furent nécessaires pour apaiser les tensions. La plupart des systèmo-politologues s’accordaient à dire que sans le clan Yriasti et son célèbre Oracle, la guérilla persévérerait sur le continent sud. Certains territoires encore largement empreints de tradition sélosi, comme Héliossa, demeuraient des poudrières prêtes à exploser au moindre faux-pas de l’Union ; et des zones de non-droit.

En y réfléchissant bien, Héliossa constituait le point de transit idéal vers les planètes non assimilées de la Bordure, pour des fugitifs de l’Union.

L’autorisation d’atterrissage apparut sur son intercom et Leto activa les rétro-propulseurs afin d’amorcer une descente douce vers la ville aux disgracieux blocs gris de gréon balafrant la densité d’une jungle verdoyante. L’expérience des années aidant – surtout la rare sobriété matinale du capitaine et l’assistance de l’Intelligence de bord – le vaisseau posa ses suspensions dans le hangar aussi souplement que des pattes de jigya.

Leto, ayant évidemment pris soin de verrouiller manuellement ses sas pour empêcher ses intrus de filer en douce, ne se pressa nullement pour les rejoindre dans la cale. Loin de s’atteler à forcer les verrous, ces derniers patientaient sagement comme il les avait trouvés la première fois : assis genoux repliés, adossés contre les filets de lin lokankani et collés l’un à l’autre.

Mais cette fois-ci, Leto était prêt et il pointa, sans hésiter, son Xiom vers eux. Immédiatement, Keiron réagit d’un bond en se positionnant en bouclier pour son ami.

— J’accepte de vous laisser partir et de vous faire confiance pour me rembourser. Je suis sympa, je ne demande que la moitié de ce que vous aurait coûté un vol low-cost jusqu’ici. Néanmoins, j’ai besoin d’une petite garantie…

À ces mots, Leto brandit l’injecteur qui lui servait à implanter des traceurs dans le bétail qu’il transportait occasionnellement. Certes, il n’avait usé de cet outil que sur des bufflons et des cébulots, mais le capitaine n’imaginait pas que la méthode diffère avec des humains.

Le plus jeune, à l’air déjà peu jovial, fronça les sourcils dans un angle encore plus aigu. Son gardien demeura indifférent.

— Il y a comme un paradoxe entre prétendre nous faire confiance et vouloir nous pister...

— Il y a comme un paradoxe entre se vanter d’avoir de l’honneur et s’introduire illégalement dans un vaisseau commercial.

Un sourire fin étira les lèvres du mercenaire, puis il se tourna vers son compagnon. S’ensuivit un silencieux échange de regard, similaire à la première fois, et qui semblait transmettre bien plus que des mots. Quand Keiron reporta son attention sur Leto, il rendit son verdict.

— J’accepte que vous me plantiez votre truc, mais mon ami refuse catégoriquement.

Leto glissa un œil discret sur le gamin qui le fixait de sa hargne infatigable. Le capitaine avait l’habitude, en tant qu’ivrogne notoire, de s’attirer diverses foudres et vindictes, mais il préférait voir ces dernières exploser et s’exprimer sans filtre. S’il abhorrait bien une chose – plus que la politesse fourbe de Keiron – c’était le dédain de ce garçon dont il ne connaissait même pas le nom. Leto ne supportait pas qu’on le snobe comme le plébéien qu’il était.

— Et ton ami, il sait parler ou il est muet ? asséna-t-il, acrimonieux.

— Il est muet.

Ah. Et ça ne ressemblait pas à un mensonge. Le petit ne bougeait pas d’un cil, bras croisés, le défi peint sur sa trogne. Leto se sentit soudainement penaud et bafouilla de gêne avant de retrouver son assurance.

— Bon, peu importe. Je veux bien me contenter d’un seul traceur. Ça me fera des économies, et si ton ami se barre, ce sera pour ta pomme. Deal ?

— Deal.

Sans plus de cérémonie, le géant tendit stoïquement un avant-bras qui devait mesurer deux fois l’épaisseur de celui de Leto. Le capitaine s’efforça de ne pas trembler et de planter la travée dans une irréprochable perpendicularité. Il échoua et le traceur se ficha sous la peau, en biais. Leto put voir la douleur s’exprimer sur les traits du colosse. Pour autant, il ne broncha pas et n’émit aucune protestation. Son ami, en revanche, se précipita à son chevet et adressa à Leto un regard qui l’aurait tué s’il en avait eu le pouvoir. Il massa tendrement l’excroissance qui affleurait sur sa peau d’ébène.

— Tout va bien, Mélèm… le rassura Keiron.

Mélèm ? C’est son nom ? songea Leto en remuant dans un doux élan rêveur ce palindrome dans sa tête. Le gamin ne laissa pas à ses fantasmes le temps de murir ; il tira son acolyte par le bras intact et l'entraîna précipitamment hors de la cale. Leto dut se hâter dans leur sillage.

— Est-ce qu’au moins vous savez où vous rendre pour chercher du travail ?

Keiron, seul, eut l’amabilité de se retourner pour lui renvoyer une moue contrite.

— Malheureusement non, mais j’ai certaines compétences qui, je pense, trouveront preneur sur cette planète.

Leto imaginait sans mal lesquelles. Il soupira.

— Dans ce cas, vous feriez mieux de me suivre. Je règle mes affaires pour la livraison, puis vous accompagne jusqu’au Lagon Bleu. Tu n’auras pas de mal à dénicher un contrat là-bas…

Leto se garda cependant d’apporter la moindre précision quant à la nature dudit contrat. Le Lagon Bleu constituait l’une des plaques tournantes de la pègre locale, et il préférait éviter d’avoir à justifier, auprès d’inconnus, de ses accointances avec le milieu.

Avant d’ouvrir le sas, Leto remarqua Mélèm rabattre le large capuchon d’une tunique en lin grise, typiquement lokankani, mais relativement passe-partout. Quant à Keiron, il remonta un masque sur la moitié inférieure de son visage et enfonça une casquette militaire sur son crâne rasé. Puis ils passèrent sur leurs dos des sacs bien légers pour des voyageurs interplanétaires. Une fois dehors, passé l’habituation de leurs pupilles à la trop forte lumière de l’étoile Sen’Altari, Mélèm se mit à jeter des regards paniqués de tous les côtés. Plus discret, tu meurs… Néanmoins, juste cette pensée ironique du capitaine, le jeune entreprit un effort pour se modérer et faire profil bas sous son foulard. Si Leto avait encore des doutes, il pouvait désormais en être certain : ces deux-là étaient en cavale.

Il se mit à espérer qu’il ne risquerait pas d’ennuis, dans l’éventualité où la douane reconnaîtrait ces fugitifs. Mais le capitaine avait déjà brodé son histoire : un appel de détresse, une avarie sur leur vaisseau et lui, en brave chevalier blanc venu à leur rescousse… Comment aurait-il pu imaginer qu’il s’agisse de dangereux criminels, monsieur l’agent ?

Néanmoins, par un miracle qui échappa à la compréhension de Leto, les contrôles n’exigèrent aucun ID de deux larrons, seulement la sienne… et le manifeste du vaisseau.

Le Foudroyant… commenta le garde avec un sourire sarcastique pour le rafiot de Leto.

Le livreur se souvint avoir eu le même en achetant sa poubelle volante à un aigrefin de ferrailleur sur Ménon. Depuis, il s’y était attaché, y compris à ce nom inapproprié qu’il refusait de changer, et n’avait donc plus le cœur à rire de ces moqueries non sollicitées.

— C’est ça. J’ai une livraison, je vois Hardouni d’habitude, enchaîna-t-il.

Le comprenant peu préposé à la discussion, le douanier grogna et enregistra ses certificats avant de lui éditer, avec le zèle d’un escarmèche récalcitrant, ses autorisations de séjour sur Sélos. Leto fila ensuite régler les détails du déchargement et du paiement des marchandises avant le gestionnaire de l’entrepôt.

Pendant ce temps, ses squatteurs continuaient à le suivre dans un silence admirable. Personne ne semblait les remarquer et Leto en vint à se demander s’il n’imaginait pas ces fantômes. Dans le doute, il se garda bien d’attirer l’attention sur eux en leur adressant la parole. Après une dernière poignée de main échangée avec Hardouni et les barrières de l’astroport franchies, Leto s’autorisa enfin à respirer.

— Comment se fait-il que personne ne vous ait rien demandé ? s’exclama-t-il sur un ton bas à l’attention de Keiron.

Ce dernier haussa les épaules.

— Ils ont dû supposer que nous étions avec vous.

Leto tira une moue dubitative. Il n’avait jamais débarqué de passagers sur Héliossa, mais il était à peu près certain que les procédures ne fonctionnaient pas ainsi. Il jeta un coup d’œil à Mélèm : le garçon venait de trébucher et se raccrochait aux pans de la veste de Keiron. Sans le voir sous sa capuche, Leto l’entendait haleter, comme épuisé.

— Il va bien ? s’étonna-t-il.

— Oui, oui, tout va bien, s’empressa d’éluder Keiron. Emmenez-nous simplement à ce lieu dont vous nous parliez et nous ne vous embêterons plus avant d’avoir de l’argent à vous transférer.

Même si l’alcool avait tendance à entacher ses capacités intellectuelles, Leto n’était pas non plus idiot. Il se doutait bien qu’entre la prédiction des pirates savniczi et cette furtivité surnaturelle à l’astroport, le duo lui cachait quelques secrets.

Il avait beau se terrer derrière un prétexte financier, le capitaine devait bien admettre qu’il rechignait à se séparer de ses squatteurs, car sa curiosité espérait encore lever le voile de leurs mystères.

Il abdiqua :

— Suivez-moi.

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