2. Divination ou foutage de gueule ?

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Affalé sur le confortable fauteuil en cuir véritable de zébron, la bouteille d’alcool de prôl rouge dans une main, son attribut masculin dans l’autre, Leto mirait la splendeur des étoiles depuis le système Van’Altari. À bâbord, la naine blanche de Calysto illuminait crânement la noirceur du vide sidéral ; à tribord, la nébuleuse d’Akachar étirait ses volutes violacées comme un duvet venimeux. Qu’il aimait ces instants solitaires – habituels en tant que seul occupant (officiel) de son rafiot volant – trônant tel un prince sur l’immensité du rien !

Des sacrifices, il avait dû en faire pour rentabiliser cette poubelle de l’espace. Des galères, il en avait traversé avant de pouvoir naviguer à son compte et investir dans le transport de marchandises. Mais Leto ne regrettait rien ; satisfait de sa vie actuelle, malgré la bouteille pour seule compagne. Au bout de trente révolutions lokankani d’errance, il pensait avoir fait le tour de ce que les humains de son espèce pouvaient lui offrir. Un saut dans les bordels de Térétinaba ou de Lyranthaa entre deux escales lui suffisait à assouvir ses besoins physiques.

Dans le reflet de la baie, en superposition des étoiles, Leto pouvait admirer sa silhouette débraillée et languide. Des mèches noires et sales, comme sa barbe mal taillée, barraient son visage pourtant jeune et harmonieux de loup de l’espace. Sa mâchoire proéminente, ses sourcils garnis et son nez aquilin contribuaient à auréoler sa personne d’une aura ténébreuse et séductrice… ou simplement à la rendre effrayante. Sa combinaison, entrouverte par la chaleur de l’alcool, dévoilait une saillante rangée de pectoraux poilus, terminée par les prémices d’une bedaine. S’il avait un polichinelle dans le tiroir, nul doute que ce dernier ressemblerait à une bouteille de Bryznys douze ans d’âge. Pour sa défense, il soignait un peu mieux son apparence et reprenait le sport en simulateur accéléré lorsqu’il s’arrêtait dans son établissement préféré ; Chez Madame Bançeau. Ce lupanar exposait assurément les plus charmants joyaux de la galaxie.

Il se serait parfaitement vu dépenser la moitié d’un salaire de livraison pour un jeune hôte à l’image de ce gamin farouche qui squattait sa cale. D’ailleurs, pourquoi s’imaginait-il payer alors que ce garçon attendait sagement à quelques coursives de là ? Peut-être pourraient-ils s’arranger ? Le trajet offert contre ses services… Puis le capitaine se rappela le type à l’allure de mercenaire bodymodifié et se ravisa. Pas besoin de disposer d’implants cérébraux avancés pour deviner que ce garde du corps ne lui laisserait pas le loisir de toucher un cheveu de son protégé. Peut-être entretenaient-ils même déjà une relation. Leto se demandait quel spectacle impressionnant cela serait que de voir ce mioche se faire enfiler par…

Il secoua vivement la tête et tâcha de ramener son esprit vers des fantasmes plus conventionnels. Leto fit l’effort de visualiser ces boucles chatoyantes caresser ses bourses et ces lèvres sucrées autour de son organe tumescent…

— Capitaine Sardaski ?

L’interpellé sursauta comme jamais. Il n’avait absolument pas entendu l’irruption de l’intrus dans son cockpit. Et bien sûr, il ne pouvait pas s’agir du petit mignon ; il fallait que ce soit ce géant intimidant qui interrompe sa session d’onanisme ! Très vite, la fureur supplanta la surprise. Dans un geste maladroit et précipité, il lâcha sa bouteille, rangea son attirail, zippa sa combinaison et s’égosilla :

— Bordel ! Je croyais vous avoir dit de rester dans la cale !

— Je sais. Pardonnez-moi, mais c’est important, répliqua-t-il nullement désolé.

— Il vaudrait mieux. Alors ?

— Il vous faut changer de cap, Capitaine, proféra-t-il avec flegme. Vous foncez droit sur une embuscade de pirates savniczi.

Les yeux de Leto s’agrandirent de stupeur, avant qu’un rire n’envahisse sur sa gorge. Changer de cap ? En voilà, une bonne ! Mais Leto se rappela qu’il se devait d’être en colère.

— Mais bien sûr ! Même si je veux bien reconnaître que ces enfoirés sévissent effectivement dans ce secteur, profitant de la couverture du champ d’astéroïdes de Simbrock, c’est pas un rafiot comme le mien qui les intéresserait. Puis de toute façon, comment vous pouvez savoir ça ?

— Détrompez-vous. Si vous croisez leur route, ils vous attaqueront.

Bien sûr, l’étrange squatteur éluda soigneusement sa question. L’assurance avec laquelle il déblatérait ses prophéties – bras croisés et regard inflexible – déboulonna quelques secondes Leto. Suffisamment pour laisser à son interlocuteur le loisir d’asséner le coup de grâce.

— Je suis sérieux, Capitaine. Définissez une nouvelle trajectoire ou je vous attache sur votre siège et m’en charge moi-même.

Leto blêmit devant le sérieux du mercenaire. De squatteur, le voilà transfiguré en détourneur de vaisseau. Le capitaine songea à son Xiom, tombé sous le siège lorsqu’il s’était allégé de sa ceinture. Sa main tâtonna le sol à sa recherche, mais le géant noir fut plus rapide. D’un mouvement éclair, il combla l’espace jusqu’à lui et emprisonna son bras dans une prise inextricable. D’un balayage, son pied envoya valser le Xiom hors de sa portée.

— S’il vous plaît, monsieur Sardaski, vous nous avez accueillis dans votre vaisseau ; de ce fait, vous m’êtes sympathique. Alors, faites-moi confiance et ne m’obligez pas à vous faire du mal.

Leto manqua de s’étrangler. Accueilli ? Parce qu’il osait, en plus, se foutre de sa gueule ? Il grogna.

— Donnez-moi une raison – une seule – de vous croire…

— Je suis désolé. Je ne peux pas vous expliquer pour le moment, mais je pense que vous comprendrez plus tard.

Sur ces explications cryptiques et évidemment bien insuffisantes, Leto abdiqua – comme si ce colosse lui laissait le choix ! – et ne se libéra que pour ouvrir son interface de commande et programmer une trajectoire contournant Simbrock.

— Vous réalisez ce que ce détour va me coûter en gaz ? Franchement, même si j’avais été certain de croiser des pirates dans ce secteur, j’aurais quand même préféré prendre le risque de foncer !

— Hélas, c’est un risque que nous ne pouvons, pour notre part, pas prendre, répliqua-t-il stoïquement. Et puis, je vous ai donné ma parole de rembourser vos frais une fois arrivés à Sélos.

Leto soupira bruyamment, les bras croisés dans une bouderie manifestant l’étendue d’un vain agacement.

— Arrêtez votre char. Je n’y crois pas une seule seconde à votre promesse en carton…

— Je comprends votre défiance, mais, même si nous sommes des « squatteurs », je vous assure que nous ne sommes pas dénués d’honneur.

Le capitaine tiqua sur cette appellation toute droit sortie de ses pensées. Les avait-il vraiment appelés ainsi ? Cela avait dû lui échapper. Sur ses paroles, l’intrus alla ramasser l’arme de Leto qu’il avait fait glisser à l’autre bout de salle des commandes, puis la lui tendit.

— Tenez. En gage de ma bonne foi.

Le capitaine se contenta de fixer son Xiom avec la stupéfaction inerte d’un cébulot égaré dans une mégacité. Il s’en saisit, lentement, guettant le piège, qui ne vint pas. Enfin, l’inconnu lui sourit aimablement.

— Au fait, je m’appelle Keiron, lança-t-il avant de l’abandonner comme il l’avait trouvé.

Une fois sa solitude chérie recouvrée, Leto s’affaissa dans son fauteuil et souffla de dépit. Il loucha avec envie sur le panneau de commande toujours allumé : plus rien ne l’empêchait de reprogrammer sa trajectoire initiale… Mais, et si ce type étrange disait vrai ? Le spationaute avait peut-être un peu menti en arguant qu’une rencontre avec des savniczi serait moins grave qu’un peu de carburant gâché. En fait, la perspective de l’entièreté de sa cargaison dérobée par ces pillards était infiniment plus catastrophique.

D’une façon qu’il ne s’expliquait pas, Leto acceptait, parfois, que certains mystères de l’univers lui échappent. Après tout, l’oracle Yriasti n’était-il pas capable de prophétiser des augures qui outrepassaient toute rationalité scientifique ? Alors pourquoi un paléorat de cale n’en serait-il pas aussi capable ?

Leto regrettait de n’avoir pas au moins pu grappiller une explication de ce Keiron. Malgré son mécontentement à l’égard de ses squatteurs, le capitaine était curieux. Curieux de savoir ce qu’ils fuyaient, d’où ils venaient et qui ils étaient.

Or, il ne disposait que d’un nom. Et même pas celui du petit mignon !

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