Chapitre 6 : Le procès

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Andrei

16 août 5130

Notre arrivée à Sussmar fut saluée en moins grande pompe qu’on put s’y attendre, surtout de la part de la reine Vassilissa... Et pour cause ! A peine arrivée le quinze au matin Valentyn, ceint de la couronne d’Isgar, nous reçut et nous expliqua brièvement la situation : La reine n’était qu’une usurpatrice ! La véritable souveraine serait morte il y a plus d’un siècle de cela et une ville servante aurait pris sa place. Son procès allait d’ailleurs avoir lieu dans l’après-midi...

Nikolaj garda son calme mais Yegor et peut-être encore davantage Anastasia protestèrent énergiquement. Piotr IV lui-même s’offusqua. Valentyn s’exprima alors de la plus abrupte des façons :

« Ecoutez ! Un procès va avoir lieu, au lieu de rouspéter quant à la consternante réalité et de jurer que tout cela est faux sans en connaître le moindre élément venez au procès et vous verrez qu’il n’y a nulle baliverne dans ce que je vous raconte. »

Son ton calme et posé imposa le silence à l’assemblée et Nikolaj, sans doute par manque d’alternative, accepta de le suivre. Notre délégation s’avança dans le palais de Sussmar où nous partageâmes un repas qui aurait dû être délicieux s’y l’ambiance eut permis de l’apprécier à sa juste valeur.

A peine le déjeuner terminé nous fûmes convié dans la cour de justice, richement parée comme tout le reste de l’édifice, bien qu’il y eût davantage de référence à Valass que dans la majorité des autres pièces. Le roi s’assit sur le balcon, entouré de ses pairs, puis vinrent les nobles de chaque royaume disposé par ordre de préséance autour des souverains. Je ne quittai pas Anastasia des yeux et je voyais qu’elle essayait de rassurer Yegor.

« Tout cela est une erreur, une chose pareille se serait sue, ce procès nous montrera qu’il s’agit dans le meilleur des cas d’une vaste blague et dans le pire d’une conspiration de ton oncle... »

Ce fut davantage la bouche qui les prononçait que les paroles en elle-même qui sembla rassurer le jouvenceau.

Hélas cet apaisement ne dura pas, en effet au son de l’orgue l’accusée rentra dans la pièce, enchainée, dépourvue de tout maquillage et de toute arrogance. Valentyn se leva alors et prononça ces mots :

« Mes très chers seigneurs, en ce jour nous allons révéler au monde l’ignominie du crime qui a été commis ! Pendant plus d’un an cette suivante, dont nul ne se souvient du nom, a profité du décès de la reine Vassilissa, si elle ne l’a pas elle-même arrangé, pour prendre sa place, ébranlant ainsi le royaume jusque dans ses fondations. »

A ces mots la femme qui se tenait face à nous s’exclama :

« - Accusez moi de tout ce que vous voulez mais je n’ai pris aucune part dans la mort de Vassilissa, je vous le jure, ne mettez pas ceci sur mon dos !

- Assez ! Nous vous accuserons de ce que nous pourrons prouver et tout ceci sera fort simple. Je ne puis en effet prouver que vous avez pris quelque part dans la mort de ma sœur et légitime souveraine d’Isgar, toutefois en tant que frère de cette dernière je puis assurer à l’assemblée ici présente que, dépourvue de maquillage, vous n’avez tout au plus qu’une vague ressemblance avec cette dernière ! »

A ces mots toute la cour acquiesça de la voix et de la tête. S’en suivit un cortège de témoins assurant avec plus ou moins de certitude qu’il ne pouvait s’agir de la véritable reine. Cette dernière resta impassible et se figea dans un silence qui avait plus de dignité que tout ce qu’elle aurait pu dire d’autre. Il était aisé de voir qui ici présent se réjouissait de la fin de cette reine et qui craignait déjà la politique du futur roi. Quant à Anastasia je la voyais bouillir de l’intérieur au fur et à mesure des déclarations tandis que son époux s’affaissait d’autant. N’en pouvant plus la princesse d’Orania déclama alors :

« Comment pouvez-vous être si sûrs de ces témoignages ? La reine Vassilissa était, selon vos propres aveux, presque toujours maquillée ce qui expliquerait votre fourvoiement durant toutes ces années ! Dès lors comment savoir si celle qui est dépourvue de maquillage est la véritable reine ou non ? Comment savoir s’il ne s’agit pas là d’un complot visant à renverser la reine légitime dont on sait qu’elle n’était pas aimée de tous ? Ceux qui croient en la justice de Valass doivent s’appuyer sur des choses plus tangibles que de vagues souvenirs remontant à plus d’un siècle, les témoignages bancals d’une reine dont tout porte à croire qu’on exerce bien des pressions sur elle et la parole d’un prince qui a tout à gagner à ce verdict, la couronne en premier lieu, qu’il arbore d’ailleurs déjà comme si ce procès n’était qu’une formalité ! »

Je me pris moi-même à applaudir suite à cette déclaration et les nobles qui soutenait la reine furent eux-mêmes saisi d’un courage qui leur faisait défaut jusque-là et soutinrent la jeune princesse dont l’éloquence et la perspicacité venait de se révéler au monde. Je réalisai hélas vite que ce n’était peut-être pas un si bon coup car même Nikolaj ne put s’empêcher de jeter un regard plein de fureur à Anastasia, bien que cette dernière ne le regardât pas à cet instant. Au contraire Valentyn laissa s’échapper un léger sourire. Il se leva et déclama avec un ton posé :

« Vous avez bien raison ma dame. Il existe toutefois un élément qui ne laissera guère de doute à qui que ce soit : Nos pièces de monnaie, frappée à l’effigie de la reine Vassilissa lors de son accession au trône, sans maquillage... et reproduites à l’identique depuis ! »

Il sortit alors une pièce d’or d’une de ses poches et la fit passer à l’ensemble des vampires présents. Il était clair que ce n’était pas la même femme. Il semble que le tailleur ayant sculpté son visage ait pris grand soin qu’on ne puisse pas la confondre avec qui que ce soit d’autre. Les os du visage était légèrement moins anguleux sur la pièce et le front un peu moins avancé. C’était léger mais indubitable. Il ordonna ensuite qu’on sorte une pièce d’Orania pour comparer le visage de Nikolaj avec celui sur la pièce et, en effet, aucun détail ne manquait. Le visage sur les pièces d’Orania était celui de notre souverain aussi sûrement que celui sur les pièces d’Isgar n’était pas celui de la vampire se tenant face à nous.

A ces mots Valentyn prononça la sentence :

« Devant les yeux du monde et de Valass je vous déclare coupable de crime de lèse-majesté et vous condamne à mourir ébouillantée ! Que les témoins ici présents jurent devant leurs pairs et Valass qu’ils reconnaissent le verdict ou le contestent ici et maintenant, preuve à l’appui ! »

La noblesse d’Isgar se leva, avec plus ou moins d’entrain selon les affiliations et jura. Toutefois Valentyn n’avait pas d’yeux pour eux, il portait en effet un regard appuyé et plein de satisfaction sur Nikolaj et attendait que lui aussi se lève et jure reconnaître la félonie de la suivante et donc, à travers cela, la légitimité du roi Valentyn. Après quelques instants, mon roi se leva et jura comme les autres. Il paraissait calme, comme à son habitude mais je ne pouvais qu’imaginer la rage sans nom qui animait son cœur. Faute d’opportunité il venait de publiquement reconnaître qu’il avait marié sa fille à un fils de servante. Je n’eus d’autre choix que de suivre mon roi et ainsi firent l’ensemble de notre suite, ainsi que celle de Piotr IV qui avait accompagné le roi d’Orania avec une tristesse non dissimulée. Yegor se leva alors et, ne pouvant retenir ses larmes, jura également avec son épouse qui montra bien plus de dignité. Après avoir fait ceci, sans jeter un seul regard sur celle qui était pourtant sa mère, celui qui était encore il y a quelques heures un prince s’enfuit, talonné par son épouse.

La sentence fut alors appliquée et la dignité de la condamnée s’effrita petit à petit sous l’effet de la peur puis de la douleur sans qu’elle ne s’écroulât complétement gardant ainsi jusqu’à la fin au moins une partie de l’image de reine qu’elle avait voulu se bâtir.

Me voilà donc en route pour Valassmar accompagné de Nikolaj, Anastasia et Yegor exilé de son plein gré et couvert de honte. A peine entré dans notre calèche je vis les yeux de Nikolaj se remplir de haine. Depuis il s’est muré dans le silence, un silence qui ne semble toutefois pas être celui de la résignation mais bien de la réflexion.

Piotyr

Quel dommage que je n’ai pas pu assister à ce procès car si j’en juge par la mine ravie que Valentyn a arboré aujourd’hui tout s’est passé comme prévu. Pour ma part j’ouvrais la voix, comme mon souverain me l’avait ordonné, aux futures réformes visant à faire renouer Valass et le royaume d’Isgar. Je lui transmis pour cela les différents documents et autres informations utiles amassés concernant l’état du pays.

Cette première réunion du conseil s’ouvrit tôt ce matin et Valentyn prit directement la parole :

« Mes seigneurs je vous souhaite la bienvenue ! Nul besoin de tourner autour du pot, vous savez que la politique d’Isgar va changer ! La simple composition de cette assemblée le prouve, plus de seigneur freluquet mais des vampires dont l’esprit est en adéquation avec le sang qui coule dans leurs veines ! A partir de maintenant mon gouvernement se fera dans l’intérêt de Valass, du royaume et de notre race ! Je suis attristé par bien des aspects de la gestion de ces derniers siècles : les forteresses ont laissé place à des demeures sans utilité, la vermine humaine est si nombreuse que cela en devient dangereux et jamais nos troupes ne furent si faibles. Il semble que l’usurpatrice ait troqué la chevalerie, la morale et la culture contre de ridicules palais et quelques espions, comme si un groupe de vampires encapuchonnés pouvait remplacer une solide armée. »

Il se tut un instant mais le constat était là : nous étions vulnérables. La fausse reine avait fait de l’espionnage la seule barrière entre nos ennemis et nous et, bien que nous fussions présents dans chaque cour, ce n’était pas là un choix réfléchi de sa part mais juste la possibilité pour elle d’économiser de l’or afin de matérialiser ses folles lubies artistiques.

« Bien, reprit-il, la renaissance de notre royaume commencera par une renaissance morale ! Deux piliers seront les creusets de ce renouveau : la religion et la chevalerie ! Mon cher pontife, prenez soin de raser chacun des immondes palais ayant émergé de mes terres ces dernières années et remplacez-les soit par de sobres églises, soit par des forteresses. Récupérez tout ce qui est précieux de ces bâtisses, joaillerie, tapisseries ou encore tableaux et vendez-les au meilleur prix. Nous utiliserons cet argent pour nous forger une armée digne de ce nom. Ne vous faites pas de souci quant aux seigneurs qui s’opposeront à nous dans cette tâche, seul des dégénérés sans force ni valeur peuvent défendre pareilles ignominies. Les vrais chevaliers du royaume vous porteront main forte et s’il faut faire des exemples, faites ! Tuez les humains des récalcitrants, cela aura pour double effet de faire baisser le rapport démographique en notre faveur et de convaincre les seigneurs suivants de se plier à notre volonté ! »

A ces mots Igor s’en alla après avoir salué le roi.

« Maintenant concernant l’armée, mon cher duc, utilisez les moyens que le pontife vous fera parvenir ! Rénovez les forteresses à nos frontières, préparez une armée permanente et ce le plus vite possible ! »

Le duc fit révérence à son tour et s’en alla.

Enfin le roi ordonna au baron de Kirov d’accumuler autant de nourriture, de fer et d’argent pour soutenir une guerre longue. Ce dernier s’exécuta et sortit.

Bientôt il ne resta plus que mon souverain et moi. Ce dernier voyait mon air gêné et me dit :

« Moi aussi j’eus préféré demeurer prêtre mais le destin en a décidé autrement... Vous êtes la personne en qui j’ai le plus confiance sur cette terre et bien que vous soyez un fidèle serviteur de Valass, je ne vois personne d’autre à qui confier les secrets du royaume. Hélas lorsque l’on est roi on doit adopter des moyens de rois, si j’utilisais ma position pour servir notre dieu comme je l’eus fait en tant que prêtre ce pays s’effondrerait. Je me dois d’agir en monarque, avec tout ce que cela implique pour que la volonté de notre Dieu s’accomplisse. La manière change mais la fin demeure la même ! »

Je ne pouvais qu’acquiescer mais mon rôle de maître des espions m’avait déjà fait découvrir des secrets que je n’aurai jamais soupçonné et l’idée de me parjurer aux yeux de Valass en taisant d’horribles vérités et en ordonnant des actes que toute morale répugne me dégoute toujours. Pourtant je n’ai pas le choix.

C’est donc le cœur lourd que je reçus mes prochaines missions dont bien peu étaient honorables. Mon seul réconfort en ce moment fut de voir que Valentyn, même sous ses airs de monarque sûr de lui, souffrait autant que moi de s’abaisser à de si viles actions pour servir le Dieu Vampire. J’étais honoré que mon roi me choisisse pour participer aux affaires du royaume et qu’il me donne de si hautes responsabilités mais désormais je me prends à regretter ma vie de prêtre dont le seul travaille était de répandre avec honnêteté et bonté la parole de Valass dans le cœur des vampires.

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