NOÉMIE

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 Quand Noémie chante sous la lune, elle reprend goût à la vie. Gosier étiré, corps oscillant de gauche à droite, dégourdissant une seconde ses mollets tendus, la plante de ses pieds, des doigts au talon, qu’elle repose sur le bord du parapet pour l’enserrer.

 Près de l’heure de minuit, quand dans l’immeuble tous sont endormis, elle se glisse hors du lit et grimpe dans la cage d’escalier, au sommet, face à la porte renforcée donnant accès à l’immense plateforme du toit. Noémie le sent déjà contre ses pieds, le courant d’air infiltré, caressant le seuil.

 Elle prend dans sa main frêle le gros cadenas à molettes qu’elle soupèse.

 Il lui en a demandé, de la patience, celui-là. Plus de deux mois pour réussir, nuit après nuit, à le dompter, le dominer, l’oreille collée contre son gros corps d’acier, écoutant à chaque tour, rouler le trio de gorges de ce cerbère silencieux.

 Elle prend dans sa main frêle le gros cadenas docile qu’elle caresse tendrement jusqu’à ce qu’il ouvre sa gueule, libérant le passage.

 Sa chemise de nuit aussitôt se gonfle, s’arrondit. Elle étend les bras et initie dans sa poitrine cette première rotation qui porte les derviches aux nues. Toupie riant à gorge déployée, elle circule sur un axe mouvant. Soulevée par le vent, elle atterrit en équilibre sur le parapet glissant et laisse ses pointes la guider jusqu’au coin du toit.

 Ni tournis ni vertige n’arriveraient à la faire chuter. Les bras en balancier, elle laisse à son centre de gravité le soin de diriger le ballet.

 Elle s’y pose accroupie, tous les sens aux aguets, sa chevelure de jais caressée par la nuit.

 Elle l’aime, son perchoir, pour le point de vue qu’il lui offre.

 L’arrière de la rue, c’est une plaine sombre de terrains abandonnés, d’entrepôts silencieux aux parkings vidés. Pas de bruits ici bas, peu de lumière. Un terrain de chasse idéal.

 Que d’autres exploitent déjà.

 L’autre.

 Il lui aura fallu tout son talent, son regard perçant, pour arriver à le distinguer.

 Il est l’autre raison pour laquelle elle est si heureuse de monter ici désormais. Contrevenant aux impératifs qui lui ont étés donnés, de ne jamais, plus jamais grimper sur un toit.

 Les yeux luisants de larmes de joie, elle goûte avec délice la sensation nouvelle d’avoir, pour quelqu’un d’autre, le cœur qui bat.

 C’est le petit chien qui l’a mise sur la piste. Sans doute le moins discret des deux, certainement le plus hideux. Un soir, elle avait fini par le repérer, par hasard. Elle fouillait la pénombre en quête de mouvement quand, frottant ses yeux égarés sur une façade voisine, elle avait vu, devant une fenêtre éclairée, sautiller le bestiau. C’était lui, elle pouvait le jurer. Et dans le salon qu’elle n’apercevait qu’à moitié, elle croyait distinguer le reflet d’une toile plastifiée. Forçant son champ de vision par un cou tendu à l’extrême, elle voyait quoi : des perruques ? Des cheveux près desquels s’agitait une manche poilue ou des pieds nus ?

 Assembler le puzzle ne fut pas compliqué pour elle qui, sous son lit cachait ses ailes, bricolées plume après plume, protégée par ce même type de film plastifié. Elle n’avait pas besoin d’en voir plus, elle savait.

 Depuis, elle venait là faire sa couture jusqu’après minuit, attendant sur son perchoir que la lumière s’éteigne pour voir sortir le fauve.

 À chaque fois, elle en pleurait de plaisir et d’envie.

 Enfin, et cela ne s’était pas présenté depuis bien longtemps, enfin, Noémie était aux anges.

 Si ses parents savaient.

 Ils dormaient, quelques étages plus bas, d’un sommeil profond.

 Après ce qu’elle leur avait fait endurer. Main dans la main, emportés dans une tourmente que Noémie n’arriverait jamais à imaginer. Ce fer, ce fer auquel ils l’avaient enchaînée, cette marque indélébile au fer rouge, à eux aussi, elle avait été infligée.

 Le sceau d’infamie scellait un triste secret sur le nom de la famille.

 Il lui avait fallu longtemps, à Noémie, pour le comprendre, ça. Des électrodes pour arrêter de cracher lors des visites, et des médicaments pour accepter de se tourner vers ces visages larmoyants et voir enfin paraître, dans la stupeur d’une accolade forcée, l’abandon salutaire d’une épaule, d’une odeur familière.

 Et se trouver surprise dans les bras d’une mère, tirant dans un câlin salvateur, un acqueduc salé, au-dessus de cicatrices secrètes, une seconde éffacées.

 Parce qu’enfin elle avait compris, accepté ses fautes, fait son mea culpa et juré que jamais, ô grand jamais, on ne l’y rependrait… sur le toit.

 Elle avait menti.

 Enfin, à moitié. Sachant encore comment faire, mais sans vraiment y arriver.

 La faute au médicaments qu’ils la forçaient à prendre, veillant bien a ce qu’elle les aient tous avalés, regardant sous la langue et aussi sur les cotés. Alors elle s’entraînait, cachée dans les cabinets, mais c’était compliqué, à régurgiter. Une compétence qu’avaient les oiseaux pourtant.

 Des oiseaux, elle en était depuis si longtemps éloignée…

 Grâce à ça, enfin, ils pouvaient dormir et elle, ne pouvait plus voler.

 Ils lui avaient coupé les ailes. C’est la première chose qu’ils ont faite, les policiers, les médecins, et ses parents horrifiés. Ils l’ont saisie, enlevée du parapet et couchée au sol, arrachant sans ménagement les ailes blanches de dans son dos et elle crie, elle crie face à sa mère en pleurs, le visage brouillé, regard halluciné découvrant le monstre qu’elle a enfanté, mais où donc avait-elle échoué ?

 Et lui, lui qui l’y avait incité, l’équipant de ces ailes qu’aujourd’hui on lui arrachait. Lui qui, les bras tendus, la jetait en l’air et s’émerveillait en riant de ses prouesses. Lui en arrière, lui sans bruit, sans regard. Qui lui chuchotait son admiration pour l’ange qu’elle était lorsqu’elle volait dans le ciel bleu. Lui, honteux, cachant son corps, sa tête, son vilain faciès derrière son cri à elle. Jouant à merveille son rôle d’attentionné, en la prenant par les épaules pour la consoler.

 « Traître, tu m’as condamnée ! »

 C’était il y a plus de dix ans, dans une autre vie. Les ailes ont disparu ce jour-là, sur le toit. Jamais elle ne les a revues et dans l’institut aux fenêtres fermées, inutile de songer à s’envoler.

 Mais maintenant, elle va pouvoir recommencer. Avec une nouvelle paire, des vraies cette fois, de vraies plumes grappillées un peu partout au cours de ses escapades. Et quand il sera terminé son projet, quand, à l'image du fauve, elle aura réussi à se revêtir d’une tenue de liberté, alors enfin, elle s’envolera, répondant à l’appel des courants, enfin dans son élément.

 Réapprendre à battre des ailes, à s’échapper de la gravité, à se laisser porter. Et décoller.

 Ne pas faire cas de ce vertige, cette nouveauté. Je sais qu’elle va y arriver.

 Pas évident, en dix ans d’internement ce qu’elle a appris surtout, c’est à hésiter.

 C’est en regardant le fauve qu’elle reprendra confiance. S’il le peut, alors moi aussi !

 Bethanie, clarisse et Jeanne, elles, elles n’avaient pas réussi, ce n’était pas faute de leur avoir montré. C’est ce jour-là qu’ils lui ont retirés ses ailes, couchée sur le toit alors qu’au rez-de-chaussée, des parents désespérés couvraient de leurs plaintes les sirènes affolées.

 Noémie sur son perchoir, au coin du parapet, scrute l’horizon. Ses ailes sont repliées. Accroupie, le dos courbé. Ses griffes sont plantées dans la pierre. Elle ne bouge pas.

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