Le décalotteur de crâne

6 minutes de lecture

A M.Duprévoit, journal Le Paris-France,

Lundi 25 juin,


Aujourd'hui je vais écrire, je vais rétablir la vérité sur ce que vous, les journalistes, écrivez et dites sur moi. Je n'ai pas peur, je ne crois pas savoir ce que c'est d'ailleurs. Ma mère m'a toujours dit "c'est marrant, je n'ai jamais eu aucun problème pour te coucher. Les autres parents me racontaient qu'ils étaient parfois réveillés par leurs enfants qui avaient peur du noir ou qui avait fait un cauchemar... Je n'ai jamais eu ce genre de problème avec toi. Une fois dans ton lit nous ne t'entendions plus jusqu'au petit matin."

Ma mère était une brave femme, pour elle c'était une qualité. Ça l'était sans doute, je ne sais pas. Tout ce que je peux dire c'est que je n'ai jamais ressenti de mal être à me retrouver dans le noir. Je n'ai jamais fait la différence entre un cauchemar et un rêve, voilà ce que je peux dire.

J'entends qu'on parle de moi à la télé, à la radio, je lis des articles sur le web. Vous semblez tous être catégoriques, je suis un monstre. Mais que voulez-vous dire par là? J'ai, effectivement, tuer des gens. On me dit que c'est mal, qu'il ne faut pas faire ça... Je ne comprends pas, nous sommes tous prédisposés à mourir, que ça arrive aujourd'hui ou demain ça ne changera rien. Qu'est-ce qu'il y a ensuite? Rien, un paradis, un enfer? Personne ne le sait... Personne... Et c'est bien là le problème.

Moi, j'ai cherché, j'ai questionné, j'ai expérimenté... Pour ça, j'ai eu besoin de plusieurs essais voilà tout. Mais n'y voyez pas le mal, j'ai choisi qui accompagner dans la mort. J'ai laissé les gens me dire qu'ils le voulaient, que la vie ne leur apportait plus rien, que la mort serait plus douce...

Ça a d'ailleurs commencé par ma propre mère, sa mort a été une libération pour elle, ça l'a libérée de sa condition d'esclave dont elle se plaignait tant. Mais j'étais encore novice et, malgré tout, je ne voulais pas la faire souffrir... Sa mort ne m'a donc apporté aucune réponse, à la fin elle ne pouvait plus parler et ses yeux étaient vides de tout. C'était un échec au niveau expérimental mais j'avais accompli ma mission, je l'avais libérée de sa condition humaine.

Ensuite, j'ai passé deux ans en orphelinat... Il y avait une petite fille qui pleurait toutes les nuits. Un jour je suis allé la voir pour lui demander si elle ne préfèrerait pas être morte. Elle m'a répondu que oui, que sa vie n'avait aucun sens et que même ses parents n'avaient pas voulu d'elle sur cette planète. Nous nous sommes aidé mutuellement, elle a tenu autant qu'elle pouvait afin de me donner le plus de détails possibles sur ce qu'elle voyait... Mais ça n'était que les divagations d'une enfant de neuf ans et ça ne m'aida pas à comprendre ce qu'il y avait après...

J'ai fini par quitter cet orphelinat. J'ai rejoint l'université pour y étudier la psychologie, la médecine, la biologie... Il fallait que je comprenne, que je trouve la réponse. J'essayais d'être comme tout le monde, je me suis souvent demandé pourquoi les gens agissaient comme ils le font... ça va à l'encontre de toute logique, mais ça semblait être la norme alors je faisais pareil. Je ne peux pas vraiment dire que j'avais des amis... Je n'ai jamais réellement su ce que c'était. Mais je sortais avec d'autres personnes de mon âge. Quand ils cherchaient une compagne pour une nuit ou pour la vie, moi je reprenais ma quête, celle de ceux qui pourraient m'aider à comprendre. Je voyais bien que mes études ne mèneraient à rien si je ne les accompagnais pas d'une expérience probante avec des témoignages sur "l'après". Je ne sais plus combien il y en a eu sur cette période... Sans doute une vingtaine... Mais une seule personne m'a vraiment apporté quelque chose, une seule personne m'a prouvé que ce que je faisais avait un sens, il s'appelait Mathéo. Nous nous étions rencontré dans un bar, il était sympa, il venait d'Italie et était en France pour ses études. Il était orphelin comme moi, il étudiait la psychologie comme moi, il se posait beaucoup de questions sur la vie, sur la mort sur tout le sens que l'on souhaite donner à tout ça... comme moi. Pour la première fois de ma vie, je me sentais bien avec quelqu'un, je ne saurais le décrire, mais c'était différent de tout ce que j'avais vécu avant. J'avais déjà eu des rapports sexuels avec des femmes, parfois même avant de les tuer... Mais je n'avais jamais rien ressenti. C'était ma première expérience avec un homme, mais ça dépassait le cadre du sexe, il y avait autre chose, une sensation différente... Peut-être de l'amour qui sait... qui suis-je pour le savoir. Il m'aura fallu deux mois pour lui proposer mon expérience, pour que nous puissions creuser ensemble ce qu'il y avait après la mort. Il me traita de fou, il m'insulta, me frappa, mais, au bout du compte, il accepta. Je ne sais plus dans quelles circonstances, je ne sais plus si j'ai dû le supplier ou si j'ai dû le contraindre... Mais il accepta, il se laissa faire et sa mort fut la plus longue et la plus douce possible. Il me raconta tout ce qu'il voyait, il revoyait ses parents lorsqu'il était enfant, il revoyait ses familles d'accueil, ses amis d'école, son premier amant, ses plus grandes réussites... Il semblait vraiment être ailleurs, à chaque fois qu'il reprenait connaissance il me racontait une anecdote joyeuse, quelque chose qui avait compté dans sa vie... Il mourut en paix avec lui-même, mais il ne m'avait pas vraiment apporté de réponse, juste une sorte d'expérience de mort imminente que j'avais déjà rencontré lors de mes stages auprès de personnes ayant passé quelques jours dans le coma... S'en était trop, il fallait que je change ma méthode. Et voilà pourquoi j'en suis arrivé à faire ce que je fais aujourd'hui, voilà pourquoi Mathéo a été aussi important dans ma vie et voilà pourquoi on m'appelle le "décalotteur de crânes". A la fin de mes études j'ai mis au point un système permettant de visualiser les pensées sur un écran. Pour se faire, il fallait ouvrir le crane et laisser le cerveau à nu pour y implanter des électrodes. En laboratoire nous nous permettions de faire ça sur des animaux, mais il est quasiment impossible de mettre en corrélation ce que l'on voit sur l'écran avec une pensé quelconque si la personne qui génère l'image avec son cerveau ne nous donne pas les clefs pour l'interpréter. J'ai donc dupliqué cette expérience sur des êtres humains, des hommes ou des femmes perdus qui ne demandaient qu'à trouver la réponse à cette question, qui me suppliaient presque de les aider à quitter ce monde et qui souhaitaient m'aider dans mes expériences. Je ne dis pas qu'ils le faisaient consciemment, je ne dis pas qu'ils n'ont jamais changé d'avis en cours de route, mais c'est le prix à payer pour faire avancer la science, c'est le prix à payer pour passer de l'autre côté.

Voilà, M.Duprevoit, vous pouvez écrire votre article sur moi maintenant, vous pouvez rétablir la vérité et arrêter de dire et d'écrire que je suis un être malade, cinglé, un psychopathe sans âme... Je suis un scientifique avant tout et je ne cherche qu'à faire avancer la science. Ma mission n'est pas terminée et je vous écrirais de nouveau pour vous faire part de l'avancement de mes expériences.

Bien à vous,

J. Le décalotteur de crânes

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 1 versions.

Vous aimez lire Adolfo Georges ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à Scribay !
Sur Scribay, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de Scribay !
0