Lauda(te domi)num in tympano

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Parfois, il fallait courir longtemps dans l’épaisse futée. Samuel avait classé ce cauchemar dans la catégorie « rêve récurrents », sous-catégorie « limite éreintants ».

La lumière du soleil marbrait les amas de feuilles mortes, tel un kaléidoscope projetant sur le feuillage mourant de la canopée clairsemée des éclats de couleur fauve.

Malgré son ignorance de la botanique, Coleridge ne manquait pas de reconnaître autour de lui les essences les plus courantes comme le lumineux marronnier aux multiples folioles dentelées, palmées, déjà rabougries et roussies par l’été trépassé. Son tronc fissuré s’écaillait et se détachait par plaques. Le coureur accéléra l’allure et laissa derrière lui l’arbre caillou pour pénétrer dans l’érablière, abondamment métissée par une tillaie invasive.

C’était cela : il faisait un rêve botanique. Il fallait vraiment qu’il arrête de couper le laudanum avec la cocaïne.

Il continua ainsi jusqu’à ce que l’espace entre les géants de la forêt devienne plus espacé et en annonce l’orée. Il s’engagea sur un large sentier qui courait à travers le sous-bois que le soleil éclairait par larges taches jaune-pourpre. Déjà, Coleridge abordait à petites foulées souples un espace dégagé où poussait une herbe drue, rendue grasse par un sol détrempé. Ça et là poussaient quelques arbres à la peau blanche isolés et malingres. Quelques bouleaux rabougris, enlisés dans la tourbière et attendant que pourriture et humidité fassent leur œuvre mortelle.

Déjà, Samuel approchait des premières maisons de Porlock, ouvrages de bois anciens mais bien entretenus et chaulés de frais offrant aux voyageurs de passage le spectacle de façades avenantes et accueillantes. En dépassant les premiers cottages, l’automne fit place à l’été sans que Samuel ne s’en formalise. Porlock, bourg cossu perdu aux limites d’Exmoor entre Somerset et Devonshire, arborait les marques tangibles du temps. Les balustrades ployaient sous le poids des géraniums, éclaboussant les façades immaculées de leurs sanglantes corolles. Les jardinets précédant les pignons de bois contenaient jusqu’à l’indigestion une belle exubérance de roses trémières aux tons pastel, de lupins bigarrés et de delphiniums bleus et mauves. Coleridge ne les regardait pas, son attention toute entière focalisée vers un manoir de belle envergure installé sur la seule colline dominant Porlock. La traversée du village ne lui laissa aucun souvenir. En fait, c’est un peu comme s’il s’était projeté directement devant l’entrée et l’escalier monumental fait de briques rouges maçonnées sur champ.

Des géraniums pareils à ceux qui avaient envahi Porlock garnissaient les balcons de pierre bleue. Une femme à la longue chevelure noire, offrait un profil dévoilant une silhouette parfaite à peine déguisée par une salopette en toile bleue trop grande d’au moins deux tailles. Elle arrosait avec ostentation les bacs en zinc contenant les bouquets de fleurs tombantes. Un visage ovale aux pommettes légèrement saillantes lui offrit le plus beau des sourires que venaient sublimer deux yeux bleus aux éclats d’émeraude. Sara. Son égérie, sa muse, l’objet de ses fantasmes. L’ensorcelante Sara qui, pour l’instant, gardait le silence et s’appliquait à élaguer, en gestes délicats, les deux orangers qui encadraient le portail. Le poète névropathe oublia la présence de celle qui hantait ses nuits et attendit que sortent de l’intérieur Reproche et Dégoût, les deux représentations anthropomorphes des souillures qui avaient entaché sa conscience pour la durée d’une vie. La sienne, en l’occurrence.

Dégoût sortit la première, la sœur de Sara, Mary Hutchinson, suivie par son ombre, Reproche, William Wordsworth, l’époux de Mary et le meilleur ami de Coleridge. Tous deux restèrent de marbre en découvrant Samuel. Ils ne proférèrent aucune parole mais tournèrent la tête dans un bel ensemble vers Porlock. En lieu et place de la petite communauté des bords d’Exmoor se dressait maintenant la ville labyrinthe. Coleridge ignorait pourquoi William et son épouse lui en voulaient à ce point. Il comprenait le dégoût qu’il inspirait à Mary. Il s’obstinait à faire la cour à sa sœur en dépit des fins de non-recevoir que Sara persistait à lui opposer. Pour William, c’était plus personnel. Son ami et modèle en poésie lui reprochait d’avoir abandonné femme et enfants dans une cage dorée pour conter fleurette à sa belle-sœur. Dorée la cage mais cage quand même.

Mais son inconduite conjugale méritait-elle un bannissement dans la ville labyrinthe ? La cité monochrome couleur de vieil ivoire hantait donc la plupart de ses nuits – en fait, chaque fois qu’il rêvait à Sara - et contribuait à le rendre fou. Fou de peur.

Bon, et bien ce ne serait pas un rêve botanique.

Il connaissait évidemment le chemin et le suivit d’un pas mécanique et peu assuré. Coleridge, résigné, remonta le flot des morts-vivants qui semblaient venir à sa rencontre. Le premier qu’il rencontra était entièrement nu, comme tous ceux qui allaient suivre d’ailleurs. Le zombie l’ignora et le dépassa pour se diriger vers la sortie du labyrinthe et celle du cauchemar de Samuel. Le poète savait pertinemment qu’il n’y avait pas d’issue pour quitter cette enfilade de ruelles qui suintaient comme seuls savent le faire les cadavres pourrissants.

Il avait essayé d’en sortir des milliers de fois. Mais l’on ne sort pas d’un rêve éveillé à moins d’en connaître l’issue : celle qui provoque les hurlements. Ainsi que les tremblements convulsifs. Et les migraines.

L’homme suivant avait bien peu l’apparence humaine tant son corps était tordu en tout sens. Et pourtant il parvenait à marcher malgré la position de son tronc faisant, du côté du flanc gauche, un angle impossible avec le bassin. Tête et bras pendaient flasques, désarticulés, oscillant et ballottant au gré d’une démarche chaotique. Les morts continuèrent à affluer suivant un parcours ne respectant aucune logique particulière, chacun d’entre eux étant animé de la même obsession désespérément impossible : trouver la sortie.

Coleridge déboucha enfin sur une vaste place servant d’épicentre à l’abominable construction labyrinthique. La vaste esplanade annonçait également le point culminant de son cauchemar. Des morts-vivants disloqués – hommes troncs, monstrueux hybrides mi-hommes mi-animaux, créatures dotées de membres surnuméraires - marchaient ou trainaient leur carcasse avec le ou les membres restés valides. Tous venaient de l’une des extrémités de cette place délimitée par un mur d’enceinte haut de dix pieds, et troué en son centre par un large portail fait de métal corrodé.

Le poète s’avança jusqu’au centre de la place et se dissocia. Il vit son enveloppe charnelle emmenée par deux abominations qu’un créateur malhabile aurait voulu rendre humaines mais sans savoir que le squelette se devait de servir de charpente interne aux viscères et autres organes. Mais sûrement pas l’inverse.

L’anima restée au centre de la place vit son double de chair poussé derrière le mur d’enceinte. Partiellement cachés par celui-ci, des êtres de glaise à peine équarris s’agitaient en une pantomime frénétique et grotesque qui trahissait une morbide excitation. Samuel eut la vision d’un jeu de quilles oscillant rythmiquement d’avant en arrière, de gauche à droite et, par petits bonds coordonnés, fébriles à l’idée du festin à venir. Et sur le haut de chaque quille, des yeux affamés dévoraient du regard leur prochain repas. L’anima déglutit.

L’essence ectoplasmique de Coleridge ne sut jamais quel fut le sort réservé à son enveloppe corporelle. Le cauchemar se termina par le bruit d’os broyés, de membres déchirés, arrachés et d’hurlements stridents. Des hurlements qui se prolongèrent par les siens lorsqu’enfin Samuel Taylor Coleridge put s’arracher à ce cauchemar.

Le poète se réveilla. Malgré la relative moiteur régnant dans la chambre de célibataire, sa literie était imprégnée d’une sueur glaciale. Rapidement, il fut pris de tremblements convulsifs qu’il ne put maîtriser. Une main invisible enserrait son pauvre cœur comme pour en interrompre les battements. Sur le mur faisant face à sa couche, quelques images résiduelles dansaient encore leur grotesque et cruelle sarabande.

Fermer les paupières fut une erreur.

Lorsqu’enfin il put recouvrer un semblant d’apaisement, Coleridge redressa son coussin tissé de chanvre contre la tête de lit et s’y adossa avant de jeter un long regard sur sa table de nuit où se trouvaient disposer une fiole en verre fermée d’un bouchon sculpté. A ses côtés, une pile de feuillets jaunis passablement écornés, un encrier empli d’encre et une plume d’oie qui aurait bien besoin d’être retaillée attendaient le bon plaisir du poète. Samuel s’en fichait. Ce dernier poussa un soupir de résignation et s’empara fébrilement du flacon qu’il porta à ses lèvres avec cette précipitation trahissant l’addiction. Il vida celui-ci d’un trait et le laissa tomber au pied du lit avant de s’adosser plus confortablement contre le coussin. Samuel laissa la liqueur d’opium glisser doucement dans sa gorge, apprécia sa douce chaleur et laissa l’opium faire son effet apaisant, goûtant les arômes qui lui procurent ce bouquet si subtil : safran, cannelle, pain d’épice et girofle. Il savait qu’il lui faudrait encore patienter avant que l’opium lui procure l’apaisement espéré, la plénitude et surtout la protection contre les angoisses nocturnes.

Il jeta un regard embrumé par la drogue sur les feuillets épars et en chercha un vierge d’une main tremblante avant de le caler sur ses genoux. Samuel trempa sa plume dans l’encrier et la laissa quelques instants en suspens à quelques millimètres du papier, une moue songeuse sur les lèvres. Mais lorsqu’il fit courir sa plume, ce fut sans la moindre hésitation. Les mots s’alignèrent comme animés d’une vie propre.

Une damoiselle à son dulcimer

M’apparut un jour en vision :

C’était une fille d’Abyssinie,

Et sur son dulcimer elle jouait

En chantant le mont Abora.

Puissé-je ranimer en moi

Sa symphonie et sa chanson,

J’y gagnerais un bonheur si profond.

Puis la plume se releva lentement et s’inséra d’elle-même entre deux lèvres pincées par la frustration. La laitance de l’opium noyait lentement deux yeux qui ne demandaient qu’à se fermer.

A ce moment, Samuel connut un moment de grâce, un instant de suspension qui sublima l’état de conscience du poète. J’y gagnerais un bonheur si profond. Le laudanum n’avait pas que de mauvais côtés après tout.

Du coin le plus sombre de la chambre chuinta un murmure s’extirpant avec peine d’un amas de gargouillis, un sifflement modulé de glapissements glaireux mais aussi une voix doucereuse, suintant la dangereuse imminence de la mort, qui vous enveloppait comme l’aile d’un oiseau de proie. Et les croassements grasseyèrent à leur tour :


Je serais ravi en des délices si profonds,

Que par une musique longue et claire,

Je bâtirais ce palais dans les airs,

Ce palais au soleil ! Et ces grottes de glace !

Et tous ceux qui entendraient le verraient en place,

Et tous crieraient : — Gardez-vous ! Gardez-vous !

Ses yeux étincelants, ses cheveux fous !

Tissez un triple cercle autour de lui,

Et fermez les yeux de terreur sacrée :

Car il s’est nourri de miellée,

Et a bu le lait du Paradis.

La plume se remit à gratter frénétiquement. Puis, à son tour et parce qu’il ne pouvait s’empêcher d’y apporter sa vision de poète maudit, Samuel prit la parole :


Je serais ravi en des délices si profonds,

Qu’avec musique grave et longue,

Je bâtirais ce palais dans l’air :

Ce palais de soleil ! Ces abîmes de glace !

Une main tremblante déposa la plume sur la table de nuit. Samuel souffla doucement sur l’encre puis lissa le papier du plat de la main.

— Oui mon ami, grinça la voix d’outre-tombe, vous avez bâti ce palais né de vos songes, vous vous êtes nourri de miel et avez bu le lait de l’éternité. Vous voilà à l’égal des Dieux, Samuel. Pensez-vous que cela suffira pour convaincre Sara de partager votre vie ?

— Je n’en sais fichtrement rien, soupira Coleridge.

— Samuel ?

— Ecoutez, vous ne pouvez pas…

— Samuel, regardez-moi.

— Vous ne pouvez pas me demander cela !

— Regardez-moi !

On peut s’imaginer Satan, Lucifer ou Belzébuth semblables aux émanations d’anges déchus magnifiques façonnés à l’image des Hommes. Chernodog, Dieu véritable des Enfers, n'entre pas dans cette catégorie. D’humain, il n’en a pas vraiment l'allure. En fait, il n’existe pas de mots pour décrire la monstruosité qui se dressait dans l’ombre de la chambre.

Chacune des parties du monstre inspirait la répulsion et la somme de toutes ses parties ne pouvaient que vous emmener en promenade là où la folie elle-même refuse de mettre le pied.

L’injonction diabolique eut, hélas, l’effet recherché. Samuel tourna la tête, regarda Chernodog et se mit à hurler sans que rien au monde ne puisse atténuer cette fêlure de l’âme qui, sans cesse, allait en grandissant et entraînait le poète vers cette petite mort de l’esprit qui précédait, chaque nuit, le véritable éveil à la vie.

Une vie pareille à un cauchemar éveillé et permanent.

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