Chapitre 14 : Léane

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« Oui tout se passe bien, signé-je devant mon ordinateur »

Sur l'écran, je vois mes parents se serrer pour entrer dans le champ de vision de la webcam. En arrière-plan, on voit les étagères sur lesquelles de vieilles photos surplombent le salon, les plantes poussiéreuses, et le canapé rouge

« Tu t'es fait des amis ? interroge ma mère en gardant constamment un air inquiet sur le visage.

- Oui, maman.

- Tu manges bien ? Tu ne veux pas qu'on t'envoie d'autres affaires ? Tu reviens pour Noël ?

- Tout va très bien, ne t'en fait pas, soupiré-je sans retenir un sourire. Je fais partie d'un groupe de soutien et je fais de belles rencontres. Tout le monde est très gentil avec moi. Je prendrai des photos et je te les montrerai quand je rentrerai pour les vacances.

- Tant mieux chérie, fait mon père. »

Soudain, leurs regards sont attirés par un élément extérieur.

« On va devoir te laisser, explique ma mère. On a invité les voisins et ils sont arrivés.

- Pas de soucis, je vous aime, réponde-je. Passez une bonne soirée. »

Je rabaisse l'écran de mon ordinateur et étire mes bras en arrière en baillant. Puis mon regard est attiré par un reflet d'une de mes fenêtres. Je me lève et m'en approche. La nuit tombe de plus en plus tôt, recouvrant le monde d'un voile noir et oppressant. Ce soir, les nuages cachent les quelques maigres étoiles que l'on peut voir lorsque l'on a de la chance. La seule lumière provient de la Lune qui illumine suffisamment pour qu'on distingue la forme des arbres au loin, et des lampadaires qui bordent la terrasse.

Cela fait quatre semaines que je suis au Programme, et mes murs en témoignent. Des cartes colorées reçues au fil du temps y sont accrochées ainsi que des photos que j'avais amenées dès les premiers jours. Évidemment, la carte du monde qui dominait ma chambre à la maison a tout de suite eu sa place au-dessus de mon lit ici, au Programme.


Je soupire en restant face à ma fenêtre. Je commence à me lasser. Je suis fatiguée de tous ces efforts qui ne semblent aboutir à rien. Les quelques missions que j'ai eues se résumaient à tenir un balai, soulever et empiler des cartons, et trier des déchets. Je ne me suis jamais sentie aussi inutile que ce soir.

Tandis que ces pensées font leurs chemins dans mon esprit, j'aperçois soudainement du mouvement en bas de ma fenêtre, sur la terrasse dallée. Un groupe de quatre adolescents, dont Charles, chacun ayant une lampe entre les mains, avance prudemment comme une meute. Mais ce qui me fait hausser les sourcils, est la présence d'un infirmier reconnaissable à son badge. Je ne l'ai jamais vu auparavant.

Je suis la troupe du regard jusqu'à ce que les membres sortent de la terrasse et s'éloignent en direction de la forêt. Je fronce les sourcils et ne les quitte pas des yeux jusqu'au moment où ils disparaissent entre les arbres.

Je m'apprête à fermer mes volets quand soudain, une lumière apparaît à l'orée de la forêt. Une lampe qui s'allume et s'éteint trois fois, comme un signal. Puis, une vingtaine de jeunes adolescents apparaît subitement sur la terrasse, avec des bouteilles à la main. Ils courent en sautant probablement d’excitation en direction du signal lumineux. Il n'en faut pas plus pour que ma curiosité prenne le dessus. J'attrape ma veste et sors discrètement de ma chambre avant de descendre sur la terrasse.

Une fois dehors, le froid mordant me pétrifie et m'arrache un petit gémissement. Par chance, il n'y a pas de vent, mais l'air est glacé. A la lumière des lampadaires, mes expirations prennent la forme de petits nuages qui sortent d'entre mes lèvres. Je regrette de ne pas avoir pris le temps d'enrouler une écharpe autour de mon coup, ou d'enfiler des gants. Je frictionne mes mains en les frottant l'une contre l'autre et, sans plus attendre, je me dirige vers l'endroit d'où provenait le signal. La lumière de la Lune me permet de le retrouver sans trop de problèmes. Arrivée en dessous des sapins, je me sens plutôt stupide. Me voilà, frigorifiée, les bottines boueuses, et les doigts, le nez et la gorge en feu, sans savoir où je me rends.

Je jette un regard au loin puis aperçoit une lueur entre les arbres. Je décide de m'en approcher, et plonge dans l'obscurité de la forêt. Une fois arrivée suffisamment proche, ce que je vois m'arrache un sourire : au centre d'une clairière pas très grande, brûle un brasier dont les flammes s'élèvent haut. Autour, des jeunes dansent probablement au rythme d'une musique diffusée par les enceintes placées aux coins de la place.

J'aperçois Charles avec une bouteille à la main qui se réchauffe près du feu et y jette des brindilles d'un air désintéressé. Je sors de ma poche ce petit carnet que j'emmène partout avec moi, ainsi qu'un minuscule crayon, et m'approche de lui.

Je lui tape sur l'épaule après avoir réussi à l'atteindre en évitant de me faire bousculer par les danseurs. Une fois retourné, le visage de Charles se fend d'un large sourire et il me prend dans ses bras avec vigueur. Je me surprends à penser que son parfum est d'une subtilité agréable... Je me défais alors rapidement de son étreinte en sentant le rouge me monter au visage. Je griffonne rapidement quelques mots sur mon cahier.

« Qu'est-ce que c'est que tout ça ?

- Ça ne se voit pas ? »

Je croise le regard taquin de Charles mais ce dernier reprend le cahier :

« C'est Lucien qui a organisé ça. Un infirmier. Il voulait nous permettre de nous détendre. »

Charles me désigne du doigt l'homme en question qui discute activement avec un groupe de jeunes.

« Tu restes un peu ? me propose-t-il

- Je ne sais pas trop…

- Allez Léane ! m'encourage Charles en mimant la supplication, joignant ses mains de manière maladroite. »

Il n'y a rien à redire, Charles sait très bien s'y prendre et son sourire charmeur a dut probablement servir plus d'une fois. Il parvient à m'arracher un de ces sourires timides qui, je l'espère, n'est pas trop ridicule. J’acquiesce finalement.

Probablement satisfait, il m'offre une bière que j'accepte, toujours un sourire stupide accroché à mon visage. Mais au moment où il me propose d'aller danser, je le perds soudainement. L'interrogation qui se lit sur son visage est sincère. Alors pour toute explication, je lui désigne de l'index mon oreille. Danser sur le silence n'est pas évident ni agréable.

« Merde, j'avais oublié, désolé… je parviens à lire sur ses lèvres. »

Je soupire, car sa proposition partait d'un bon sentiment, alors je l'encourage en lui écrivant que je l'attendrai sur un banc installé spécialement pour l'occasion.

Une fois assise, je sirote ma bière d'un air maussade en jetant un regard en l'air, observant les branches secouées par un vent silencieux. Ce même vent se fraie un chemin jusqu'à mon coup et je suis parcourue d'un frisson.

Perdue dans mes pensées, je ne remarque pas tout de suite la présence d'un individu à mes côtés. Puis lorsque ce dernier pose sa main sur mon épaule, je sursaute. C'est le fameux Lucien.

« Bonsoir Léane, je suis Lucien. Je te dérange ? signe-t-il.

- Non, non, le rassuré-je, mentant comme un arracheur de dents.

- Je suis surpris de te voir ici. Mais j'espère que tu profites. »

Cet homme, pour une raison inconnue, ne me rassure pas et je me contente de hausser les épaules en signe de désintérêt. Peut-être est-ce sa présence ici, et son rôle dans l’organisation de cette fête qui ne me semble pas du tout autorisée qui m'embêtent . Ou bien est-ce son regard fourbe et son sourire qui dévoile des canines pareilles à celles d'un prédateur. Ou encore son parfum écœurant et répugnant. Je prie pour qu'il se lève mais il semble bien déterminer à débuter une discussion que je ne veux pas du tout commencer.

« Que penses-tu du Programme ? me demande-t-il. »

Je me surprends à réfléchir sérieusement à sa question, et m'accorde quelques secondes de réflexion avant de lui répondre.

« C'est lent, avoué-je. Mais c'est une chance de pouvoir y participer.

- Je vois. »

Un court silence s'installe. Même avec mon handicap, je parviens à reconnaître ces instants où l'autre réfléchit à comment formuler sa demande. Et à cet instant, j'en suis sûre, Lucien en a une. Et je ne me trompe pas.

« J'ai une suggestion à te faire Léane… fait-il en hésitant avec ses mains, comme cherchant ses mots. En fait, je peux te faire gagner du temps. Beaucoup de temps.

- Comment ?

- Tu l'as sans doute constaté, mais il te faudra des centaines de missions classiques pour obtenir suffisamment d'argent. Eh bien, je te propose d'en faire deux à trois fois moins. »

Avec ces quelques mots, il arrive à attirer mon attention, et me voilà pendue à ses lèvres.

« Ça t’intéresse ? questionne-t-il.

- Évidemment ! m’exclame-je à haute voix.

- Il faut que tu saches que ces missions ne seront pas sans risques. Mais si tu es toujours partante, viens me voir dans mon bureau d'ici ce week-end, bâtiment B, troisième étage, explique-t-il avant de se lever. Amuse toi bien Léane, ajoute-il en s’éloignant. »

Lucien m'abandonne finalement à un moment où j'aurais préféré qu'il reste pour me donner plus de détails. Une telle allégresse se repend dans mon corps, comme si un feu d'artifice explosait dans mon cœur. La surprise de l'annonce me laisse scotchée et je me contente de sourire bêtement.


Les heures passent, les bouteilles s'enchaînent et Charles décide finalement de me tenir compagnie en s'asseyant à mes côtés. Nous communiquons par le carnet mais bientôt, nos esprits sont embrumés par la boisson et nous n'écrivons plus que des idioties qui nous font rire comme des gamins. Sans me lasser de cette sensation d'euphorie, combinaison de la nouvelle de Lucien et de l'alcool que j'ai bu, je commence tout de même à fatiguer. Je me rapproche de Charles et pose ma tête sur ses genoux. Je sens aussitôt ses doigts s'enrouler autour de mes cheveux. A moins que ce ne soit que le vent qui se faufile entre mes mèches. Le sourire que me procure ce simple contact ne me quitte pas de la soirée.

Vient l'heure de lever le camp. J'assiste au rangement des enceintes dans des boîtes étanches. Ces dernières cachées sous des bâches qui les rendent presque invisibles. Puis Lucien insiste pour que notre retour se fasse silencieusement et que l'on regagne calmement nos chambres.

Ce n'est pas chose aisée, mais nous parvenons jusqu'aux bâtiments sans soucis. Charles me raccompagne jusqu'à ma chambre. Devant la porte, il embrasse la paume de sa main, et souffle dessus comme pour m'envoyer un baiser imaginaire. Je ricane avant de rentrer dans ma chambre et de m'effondrer sur mon lit .

Il ne me faut pas longtemps pour m'endormir, mais avant de m'égarer dans le sommeil, je regrette de ne pas pouvoir entendre le rire de Charles et ma dernière pensée va à Lucien, que je suis à présent sûre d'aller voir le lendemain.

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