Le retour de Heng-O

de Image de profil de Shawn VansenShawn Vansen

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    Il était facile de tomber amoureux de Jen Ting-Ting. C'était, en tous cas, l'avis de Ko Yun-Lu. Depuis le début de l'année scolaire, il n'arrivait pas à la chasser de son esprit. Ting-Ting était une élève brillante de dix-huit ans qui, lorsqu'elle tressait ses cheveux noirs, en paraissait à peine quinze. Sa frêle silhouette et ses traits délicats renforçaient cet air juvénile. Ses yeux bruns étaient doux et mis en valeur par de fins sourcils noirs. Souvent une frange balayait son front délicat. Un petit nez surmontait une bouche ravissante que Yun-lu brûlait d'embrasser.

    Mais Yun-Lu était un garçon timide et solitaire. Il ne savait pas comment aborder la jeune fille. En prenant sur lui il était à peine parvenu à échanger quelques banalités avec elle. Mais le jeune homme eut pourtant du mal à se remettre de l'émotion que ces innocents échanges avaient causés en lui. Il avait tout d'abord débordé de joie, peut-être simplement du fait  qu'il n'avait pas été rejeté, puis il sombra dans la mélancolie en réalisant qu'il n'avait guère avancé.

    Il n'avait jamais été un bon élève, principalement par manque de motivation car il était intelligent, et la proximité de Jen Ting-Ting à chaque cours n'arrangea rien. Ses notes, déjà pas très satisfaisantes, dégringolèrent et ses professeurs renoncèrent rapidement à le faire sortir de son apathie rêveuse.

    Pourtant, ce jour là, il se montrait singulièrement attentif. Le professeur Yen faisait une relation de la légende de la belle Heng-O.

    Cette jeune femme était l'épouse de l'archer Yi, l'un des plus fidèle allié de l'empereur Shun, il y avait environ quatre mille ans. Yi avait assisté Shun dans la lutte qui opposa celui-ci aux démons qui infestaient le monde. Il se montra décisif en abattant neuf des dix soleils qui menaçaient de consumer la Terre. Pour cet exploit Yi reçut des mains de l'empereur une fiole contenant un philtre qui le rendrait immortel. Mais le vaillant archer ne concevait pas de vivre éternellement sans son épouse adorée et il lui offrit la précieuse fiole. Sur l'insistance de son mari, Heng-O accepta de boire la potion et devint immortelle. Yi et Heng-O vécurent heureux jusqu'à ce que l'âge mit un terme à la vie du héros. Accablée de chagrin Heng-O se réfugia sur la Lune où, dit-on, elle se changea en grenouille et devint la protectrice des amoureux. Certains disent que la tragique favorite impériale Yang Kwei-Fei (720-756) la pria pour favoriser son union avec l'empereur Ming Rwang-Ti, sixième souverain de la Dynastie Tang.

    Cette histoire romantique ne pouvait que plaire au naïf Yun-Lu, mais le professeur Yen ignorait tout de la vie intérieure de son élève. Et, l'aurait-il connu, comment aurait-il put imaginer que Ko prendrait ce mythe au premier degré ? Aussi crut il a un réel intérêt de son élève et il en conçut une certaine fierté. Il déchanta vite comme les cours suivants lui redonnèrent le spectacle affligeant d'un Ko inattentif. 

    En fait, l'intérêt de Ko n'avait pas été éveillé par cette légende mais plutôt réveillée ! Car, il ne savait plus où ni quand, mais il était certain d'avoir déjà entendu cette histoire. De plus (Oh ! Suprême joie !) alors qu'il glissait un regard vers Ting-Ting celle-ci, avec un de ses mouvements gracieux qui le faisait fondre, tourna la tête et sembla lui adresser un timide sourire d'encouragement ! Il n'en fallait pas plus au jeune homme pour y voir un signe du Destin.

    Après les cours, il décida de suivre la jeune fille, comme cela lui arrivait parfois. Mais, ce soir là, il était partagé. Il avait une grande envie de rentrer chez lui. Il sentait, confusément, qu'il y trouverait l'origine de ce sentiment de déjà-vu ou, plutôt, de déjà-entendu. Il changea d'avis une bonne dizaine de fois avant que bus de Jen Ting-Ting n'arrive, avec un retard conséquent. Finalement le véhicule partit sans lui. Il c'était enfin décidé et rentra chez lui, non sans un adieu muet à l'élue de son coeur.

2

    La maison des Ko était située dans l'un des derniers Hutong du centre-ville de Beijng. A la fin du XXe siècle on en comptait encore plus de 2.500 mais les aménagements immobiliers et les travaux pour les JO de 2008 n'en avaient épargnés que 1 %. Plus de deux millions de personnes avaient été déplacées dans l'opération. Certains de ces quartiers et les maisons traditionnelles qui les composaient dataient du début de la Dynastie Mandchoue (1644). 

    Passé le "Mur aux Esprits", on pénétrait dans la première cour. Les deux bâtiments, l'un à droite, l'autre à gauche, étaient loués à deux familles. Un moyen pour Madame Ko de gagner quelques Yuans plutôt bienvenus. 

    En effet, Monsieur Ko avait disparu près de neuf ans plus tôt durant un voyage de recherches qu'il menait, semble-t'il, à titre privé. On le supposait mort mais, faute de cadavre, les enquêteurs hésitèrent à conclure à un homicide ou à un accident. Ce doute servit de prétexte à l'assurance qui bloqua le versement de la prime à un moment où les finances de Madame  Ko étaient au plus bas. Elle découvrit en même temps que son mari avait dépensé toutes leurs économies à son insu. Informés, les enquêteurs n'hésitèrent plus à évoquer la disparition volontaire. Depuis, Madame Ko devait s'occuper seule de l'entretien de la maison et de l'éducation de son fils et travaillait durant l'après-midi et une bonne partie de la nuit. Mais, même ainsi, elle avait été réduite à sous-louer une partie du Siheyuan pour arrondir les fins de mois.

    Brillant professeur d'histoire, féru de mythologies et de civilisations anciennes, Monsieur Ko avait acquis une certaine renommée dans les milieux universitaires après la publication de plusieurs monographies consacrées à ces sujets. Bien qu'il conservait toujours le secret sur ses travaux en cours, ses collègues et amis supposèrent que son dernier concernait un ouvrage en préparation.

    Le bureau de Monsieur Ko occupait le bâtiment de gauche de la seconde cour. Personne, hormis Madame Ko, n'y avait pénétré depuis neuf ans. En face, l'ancien logement des domestiques était laissé à l'abandon depuis que Madame Ko avait dû congédier ces derniers du fait de ses problèmes financiers. Néanmoins elle n'avait put se résoudre à y accueillir des locataires. Pas encore. Enfin, comme de juste, Madame Ko et son fils vivaient dans le dernier bâtiment qui fermait le carré du Siheyuan.

    Sa mère étant à son travail Yun-Lu mit rapidement la main sur la clé du bureau de son père. Au moment de la glisser dans la serrure il s'aperçut qu'il tremblait. L'excitation sans doute. Il hésita avant de pousser la porte. Et s'il ne trouvait pas ce qu'il cherchait ? Tant de fois il avait cru que sa vie était sur le point de changer. Il avait toujours été déçu. Il en vint à douter de ses sentiments pour Ting-Ting. Se racontait-il des histoires ? Et quelle était cette impression fugace de connaître la légende de Heng-O ? Il n'était plus si certain de l'avoir déjà entendue. Et, quand bien même, comment une vieille légende allait-elle bien pouvoir l'aider ? Peut-être était-ce simplement la peur qui le faisait hésiter. La peur de mettre le pied dans cette terre inconnue : le bureau de son géniteur. Il se décida enfin. Prenant une profonde inspiration il entra, ferme dans son geste sinon dans son coeur.

3

    Après avoir allumé la lumière il resta un instant saisit par le nombre de livres. Les murs étaient couverts de rayonnages où s'entassaient des volumes de toutes tailles et, Yun-Lu devait vite le constater, d'origines diverses. La plupart étaient écrit en Chinois même si le jeune n'était pas sûr de la signification de certains idéogrammes peu courants. D'autres étaient en Anglais, en Japonais en arabe, en Français et ce qui ressemblait à de l'Allemand.  Il découvrit une imposante collection de revues étrangères, apparemment scientifiques, et une abondante correspondance. Lorsqu'il y jeta un oeil, Yun-Lu constata que nombre d'entre-elles portaient l'en-tête de prestigieuses universités Asiatiques mais aussi européennes et Américaines. 

    A son grand soulagement, le jeune découvrit qu'il régnait un certain ordre dans cette bibliothèque. Elle était organisée logiquement, les ouvrages traitant d'un même sujet étaient regroupés dans la même zone. Une section semblait réservée à l'histoire de la Chine, la suivante à celle de  reste du monde divisée en sous-sections géographiques. Puis venaient les livres sur la géographie et l''archéologie, organisés de la même façon. Il y avait ensuite une série d'ouvrages sur les mythologies, les religions, les sectes, la psychologie, les sociétés secrètes et les phénomènes paranormaux et, enfin, une collection de romans, principalement Anglo-saxons, dont Monsieur Ko semblait assez friand.

    Sur le bureau relativement encombré, où il ne remarqua aucune photo ni objet personnel, il mit la main sur un index qui lui permit de trouver relativement aisément les ouvrages qui l'intéressait. Plusieurs livres rapportaient la légende de Heng-O et de l'archer Yi, parfois avec des nuances et des variations d'importances variables. La plus courante de ces variantes concernait la Heng-O elle-même. On la présentait majoritairement comme une héroïne romantique mais, parfois, on la décrivait comme une intrigante qui avait séduit Yi dans le seul but de s'emparer du philtre d'immortalité. Une version, particulièrement sombre, racontait comment Heng-O s'était enfuie vers la lune après avoir assassiné l'archer.

    Cette variation particulière de la légende n'enchanta guère Yun-Lu mais il se rassura en trouvant une note se son père renvoyant à une étude qui assurait que cette rumeur avait été répandue par une secte appelée les Dragons de Jade, même si leurs motivations semblaient assez obscures.

    Plus tard, il trouva un récit curieux qui justifiait le meurtre de Yi commis, non pour l'immortalité, mais par jalousie, l'archer semblant entretenir une liaison secrète avec une jeune femme mystérieuse nommée Sabre de Jade. Celle-ci entreprit de venger le héros et c'est alors que Heng-O se réfugia sur la lune. Depuis, les fidèles de Heng-O semblent livrer une guerre secrète aux descendants de Sabre de Jade qui essaient encore de nos jours d'accomplir la vengeance de leur ancêtre.

    Yun-Lu fit rapidement le lien entre ces Dragons de Jade qui répandaient ces affreuses histoires sur Heng-O et cette vindicative Sabre de Jade. Même s'il ne trouva rien qui confortait sa théorie la similarité de noms ne laissait guère place au doute.  Quant aux adorateurs de Heng-O, qui pouvaient-ils être ? Et, s'ils existaient bien, où pouvaient-on les trouver ?

    Il décida d'étendre le champ de ses recherches. En plus de la légende de Heng-O il se mit en quête de références à ces deux sectes dans l'histoire de la Chine. De plus un passage en revue des différents (et nombreux) cultes et des multiples (et tout aussi nombreuses) traditions de l'Empire du Milieu ne lui parut pas superflue.

    Il découvrit que le Jade, Yu en Mandarin, était une pierre sacrée depuis la haute antiquité tant pour les Taoïstes que pour les Confucianistes. Ces derniers voyaient en lui l'incarnation des cinq vertus morales : bonté, rectitude, pureté, sagesse et courage. Les Fatsi, les prêtres Taoïstes, prétendaient que l'absorption de Jade, réduit en poudre, permettait d'accéder à l'immortalité. Quand au Dragon, il n'était pas le monstre reptilien des films occidentaux. Il n'était, rien de moins, que l'âme même de la Chine. Pour se nommer ainsi, les Dragons de Jade devaient être d'une singulière puissance. Ou voulaient le faire croire.

    Ainsi, soir après soir, Ko Yun-Lu poursuivit ses recherches avec une assiduité qui aurait vraisemblablement fort étonné ses professeurs. Lui-même s'en étonna un temps avant de décréter que c'était la pensée de Ting-Ting qui l'inspirait. Paradoxalement, celle-ci ne semblait plus lui accorde la moindre attention mais il trouva une "bonne" explication à cela persuadé que la jeune partageait non seulement ses sentiments mais aussi ses tourments. Sa timidité l'empêchait simplement de lui lancer le moindre regard, voila tout ! "Ne t'inquiètes pas", lui dit-il en pensée "nous serons bientôt ensemble, mon amour".

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    Madame Ko ne découvrit pas tout de suite les nouveaux centre d'intérêts de son enfant car il prenait soin de quitter le bureau de son père avant son retour (en emmenant, parfois, un livre ou deux). Mais plus il avançait dans ses recherches et plus il renâclait à quitter la pièce. L'aspect pratique n'était pas le moins important : il ne supportait pas de devoir attendre le lendemain pour éclaircir un point ou vérifier une référence.

    Un soir, il était tellement accaparé par sa lecture (une étude sur les déesses lunaires en occident) qu'il en oublia l'heure. Sa mère, en rentrant de son travail, fût d'abord surprise de voir la lumière dans le bureau de son époux. Inquiète, nerveuse, elle resta un moment figée ne sachant pas quoi faire. Une ancestrale peur des fantômes la tortura un instant mais Madame Ko était une femme volontaire et elle se ressaisit vite. Voyons que rien ne bougeait et n'entendant aucun bruit, elle s'avança doucement et, risquant un oeil par la fenêtre, découvrit Yun-Lu, assis par terre, au milieu de plusieurs livres , une liasse de papiers et un crayon sur les genoux, concentré sur la lecture d'un épais volume.

    Soulagée, mais aussi furieuse, elle pénétra brusquement dans la pièce faisant sursauter son enfant

    - Que fais-tu là ?

    - Je travaille, dit-il d'un ton gêné.

    - Tu... QUOI ?

    - Je travaille... Un devoir pour l'école...

    Tout d'abord elle ne le crut pas et son regard, plein de reproches ne laissait aucun doute à ce sujet. Le jeune homme, au demeurant, ne s'en souciait guère. Ce qui importait maintenant c'est de pouvoir reprendre ses recherches. 

    Méfiante, Madame Ko ramassa ses  feuillets et commença à les parcourir. Yun-Lu se rassurait en se disant que ses notes étaient assez obscures pour que son histoire soit crédible. Rapidement sa mère lui rendit ses notes. Elle semblait en effet plutôt convaincue. Peut-être pas entièrement mais suffisamment pour lui arracher l'autorisation d'utiliser le bureau de son père. Cette permission était assortie de la promesse de voir ses notes remonter dans un délai assez bref mais comme le trimestre venait juste de commencer cela lui laissait une marge. Petite . Mais une marge quand même.

    En attendant, il put reprendre ses recherches. Or il commençait à réaliser qu'il n'avançait pas beaucoup, d'autant qu'il ne savait pas trop où il voulait aller ! Il avait été attiré par cette impression de familiarité avec la légende et ne doutait guère que c'est de son père que cela venait. Mais maintenant, que faire ? Où aller ?

    L'étude des différentes versions de la légende et la découverte des cultes lunaires l'avaient passionnées mais il n'en était rien ressortit de concret. Il ne préparait pas une thèse mais cherchait, confusément, à se rapprocher de Jen Ting-Ting. Une voix intérieure semblait lui souffler que ses projets étaient liés à Heng-O mais comment ? Il n'avait trouvé aucune piste dans ses lectures, hormis les rumeurs sur Yang Kwei-Fei et ce n'était pas grand'chose. L'histoire de la favorite était confuse et sa fin tragique (elle fût pendue) en faisait un sujet parfait pour les romanciers. Un acupuncteur(!) Français, Soulié de Morant, avait écrit une "Passion de Yang Kwei-Fei" en 1924 et le Japonais Mizoguchi en avait tourné une adaptation trente ans plus tard. 

    Pour se changer les idées, il recommença à suivre Ting-Ting ce qui l'occupait un bon moment car la famille de la jeune fille faisait partie des "déplacés" qui avaient été relogés dans la banlieue de Beijing. Yun-Lu détestait le long retour, long et solitaire, dans les transports en commun bondés. Ce qu'il haïssait le plus, c'était de voir des couples de jeunes gens. Même s'ils se tenaient tout à fait correctement (selon les critères Chinois) la plupart du temps il ne pouvait s'empêcher de les remarquer et de les envier. Parfois il s'imaginait être avec Ting-Ting et surprendre les regards envieux des autres mais, le plus souvent, sa frustration l'emportait et son moral descendait en flèche.

    Un soir, il se sentait particulièrement déprimé. Il avait interrompu sa filature après avoir eu le sentiment d'avoir été repérer. La panique l'avait envahit car, à cet instant, il fantasmait sur la jeune fille et il en était honteux. Il ne voyait plus d'autre option que de rentrer chez lui, dépité.

    Furieux, la tête basse et les mains dans les poches, il était presque arrivé lorsqu'il fut abordé par deux hommes à peine plus âgés que lui. Tout d'abord, il eut peur. Dans son état d'esprit actuel, il se dit qu'il devait s'agir des frères de Ting-Ting venus, peut-être brutalement, lui demander de la laisser tranquille. Mais les sourires qu'ils arboraient le rassurèrent vite.

    - Est-ce la maison des Ko ? demanda le plus grand des deux en désignant le logis de Yun-Lu qui opina du chef.

    - Je suis Ko Yun-Lu.

    Ils ne parurent pas surpris

    - Je suis Lee Sun-Yat et voici mon frère, Lee Sun-Fat. Nous venons du de Xi'an.

    - Xi'an ?

    - C'est dans le Shaanxi, précisa Sun-Fat.

    - Je sais où ça se trouve, répliqua Yun-Lu en secouant la tête, mais quel rapport avec ma famille ? Nous ne connaissons personne la-bas ! Et puis ma mère ne rentrera pas avant plusieurs heures...

    - Ce n'est pas grave ! C'est vous que nous venons voir.

     - Moi ? Mais... Pourquoi ?

    - Ce serait mieux de discuter dans un endroit plus... tranquille, Monsieur Ko.

    C'était la première fois que l'on appelait Yun-Lu "Monsieur Ko" et cela le perturba quelque peu. Indécis, il détailla les deux frères. Bien bâtis ils portaient de rustiques vêtements de travailleurs mais n'avaient pas l'air d'être de ces paysans incultes qui peuplent encore les campagnes les plus reculées de la Chine où le temps c'est arrêté. Le jeune homme nota que Sun-Fat portait une serviette de cuir élimé.

    Il finit par les priez d'entrer, ce qui sembla leur convenir parfaitement. Parvenus dans la seconde cour, ils s'arrêtèrent et désignèrent le bureau.

    - On sera mieux ici, déclara Sun-yat.

    - Ce serait plus approprié, approuva son frère.

    - Quelques instants plus tard, Yun-Lu observait ses mystérieux visiteurs qui faisaient le tour de la bibliothèque. Par pure politesse, il leur offrit du thé mais les deux frères, à son grand soulagement, déclinèrent la proposition. Le thé les intéressaient nettement moins que le contenu de la bibliothèque. Ils tiraient un volume de-ci, de-là, en s'échangeant des commentaires dans un dialecte inconnu du jeune homme. Sun-Fat n'avait pas lâché sa serviette.

    - C'est ici que travaillait votre père, n'est-ce pas ?

    Il opina du chef.

    - Un grand homme, votre père, commenta Sun-Yat.

    - Vous l'avez connu ?

    - Notre père l'a connu. Nos oncles l'ont connu. Quand il est venu à Xi'an... Il était à la recherche de quelque chose mais c'est peut-être quelque chose qui l'a trouvé, répondit, de façon énigmatique, Sun-Fat.

    Yun-Lu commençait a se sentir profondément mal à l'aise. Il était aussi un peu inquiet mais surtout mal à l'aise. Les manières et les paroles des deux frères lui semblaient étranges et décalées.

    - Mais qui êtes vous donc, s'exclama t'il. et ne me redites pas vos noms !

    - N'as-tu pas deviné ? Nous sommes de ton clan, Yun-Lu. Nous sommes des adeptes de Heng-O !

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    Sun-fat posa la serviette sur le bureau et l'ouvrit. Elle contenait un rouleau de papier à l'air extrêmement ancien, des cartes et divers autres papiers. 

    - Cette serviette était à ton père. Il l'avait confiée à notre famille avant de partir à la recherche d'une salle secrète voisine du tombeau de Qin Shi Huangdi. Il craignait pour sa vie et avec quelques raisons car les Dragons de Jade ont survécu jusqu'à notre époque.

    - Vous voulez dire que mon père a été tué par cette secte ?

    Sun-Yat haussa les épaules.

    - Nul ne sait ce qui lui est arrivé. Il est parti et a disparu. 

    - Personne ne l'a accompagné ?

    - Notre famille habite cette région depuis les Han et nous n'avons jamais trouvé cette salle. On dit qu'elle renferme une statue de Heng-O faite en Pierre de Lune et offerte à l'Empereur par la déesse en personne. Mais ce n'est peut-être qu'un mythe. Ou un piège des Dragons de Jade pour attirer les fidèles de Heng-O. Votre père savait tout cela mais il est resté inflexible.

    - Si l'un des nôtres l'avait accompagné son destin n'aurait pas été changé. Nous ne sommes pas des guerriers. C'est pourquoi nous restons si peu nombreux et devons nous montrés d'une extrême prudence.

    - Et puis, c'était une nuit sans lune, conclut Sun-Fat.

    - Et que voulez-vous, maintenant ? Yun-Lu sentait la colère monter en lui. Leurs explications lui semblaient biens vaseuses et ils ne semblaient guère émus par le drame qu'ils contaient. 

    - Nous venons vous rapporter ses affaires et vous initier au culte de Heng-O, maintenant que vous avez l'âge de comprendre et le pouvoir de vous défendre. 

    Cette déclaration laissa Yun-Lu sans voix. Il resta, bouche bée, à regarder les deux frères. "Le pouvoir de vous défendre" ! Lui qui venait de redécouvrir la légende ! Lui qui sentait que c'était là le moyen de se rapprocher de Ting-Ting ! Peut être que les anciens avaient raison ? Les fils du destin étaient déjà tissés et son âme était liée depuis des éons à celle de la jeune fille ! Cette perspective balaya tous les doutes, toutes les réserves qu'un esprit raisonnable aurait put soulever. Tous ses fantasmes et ses rêves lui parurent soudain à portée de main. Peut être même inévitables.

    Au cours des soirs suivants, en cachette de sa mère, les frères Lee commencèrent l'initiation de Yun-Lu aux mystères de Heng-O. Il en connaissait déjà certains aspects, qui ce trouvaient dans la "légende dorée", même si c'était sous forme métaphorique. Ainsi Heng-O n'habitait pas vraiment la lune mais une dimension parallèle dont la porte mystique qui permettait d'accéder à notre monde se trouvait sur la trajectoire de l'astre. Quand les rayons lunaires baignaient la porte, les fidèles pouvaient contacter la déesse et profiter de sa protection ou de ses bienfaits. De grands invocateurs, dans des lieux et à des périodes propices, pouvaient même l'invoquer en personne. Mais ceci n'était plus arrivé depuis plus d'un siècle. Les Dragons de Jade s'étaient depuis longtemps liés au pouvoir en place et les adeptes de Heng-O avaient été impitoyablement pourchassés. La dernière de leur grande communauté avait été liquidée durant la Révolution Culturelle par les Gardes Rouges. Les Ko descendaient de la dernière lignée connue des Grands Prêtres. 

    En attendant, le respect que les deux frères lui témoignaient et le statut qu'ils semblaient vouloir lui reconnaître grisèrent le jeune homme. Pour la première fois il osa révéler ce qu'il avait dans le coeur. Il leur parla de sa passion pour Jen Ting-Ting et leur confia ses espoirs qu'elle lui était destinée. 

    Et les deux frères ne rirent pas de ses naïfs espoirs. En fait, ils les confortèrent.

    - Même si elle l'ignore encore, elle t'est sans doute destinée car la déesse ne peut que favoriser les inclinaisons de ton coeur. Je suis même certain qu'elle aimerait bénir votre union.

    - Tu veux dire...

    - Que tu pourrais l'invoquer, sans doute !

    Devant son air incrédule, Sun-Yat poursuivi.

    - Tu es de la lignée des grands prêtres. C'est pourquoi, et malgré tous les appels à la prudence, ton père a perdu la vie en essayant de retrouver la statue de Heng-O. Mais même sans cette statue, en choisissant un lieu et une date propice, et en récitant les invocations contenues dans ce parchemin, qui sont l'héritage de ta famille et de ta charge, tu pourrais invoquer Heng-O. Si la jeune fille est présente je suis certain que, pour remercier celui qui a montré une telle dévotion, elle exaucerait ses voeux les plus chers. 

    - Mais, en admettant que vous dites vrai, comment déterminer la date ? Le lieu ?

    - La date n'est pas un souci... Les anciens ont consigné la marche à suivre. Une simple observation du ciel nous suffira. 

     Mais il est vrai que le lieu est plus problématique car il faut qu'il renferme une grande magie. 

    - Une grande magie ?

    - Une endroit où ont été célébrés des rites, des sacrifices ou des cérémonies magiques.

    - Le Temple du Ciel, par exemple.

    - De nuit, évidemment. 

    - De... de nuit ?

    - La lune ne se montre guère en plein jour ! Et puis c'est un endroit bien trop fréquenté !

    - Mais comment convaincre Ting-Ting de venir au Temple du Ciel en pleine nuit ? Je ne sais même pas si elle accepterai de m'y accompagner durant la journée !

    Les deux frères se regardèrent et échangèrent un regard complice.

    - Nous nous chargerons de cela.

    - Tu nous désignera la fille, acquiesça Sun-yat, et nous te l'amènerons.

    Yun-Lu sentit un début de panique l'envahir. Le contrôle de la situation commençait à lui échapper. Au commencement il n'était question que d'un rituel. Maintenant, les frères Lee voulaient enlever Jen Ting-Ting ! Il réalisa soudain l'absurdité de sa situation et sa propre hypocrisie. Invoquer une déesse par amour ? Quelle plaisanterie ! C'est à ce moment qu'il réalisa que "amour" n'était pour lui qu'un synonyme de "concupiscence". 

    Les deux frères lui apparurent, soudainement, comme deux illuminés. mais des illuminés qui pouvaient lui être utile. Ils voulaient enlever Ting-Ting ? Pourquoi pas ? Il n'existait aucun lien matériel entre eux et lui ! S'ils se faisaient prendre, personne ne pourrait l'incriminer ! Et s'ils réussissaient, Ting-Ting seraient... Il n'osa pas y penser complètement !

    Et qu'attendaient t'ils en retour ? Qu'il participe à une vieille cérémonie en vue d'invoquer une encore plus vieille déesse ? Il n'était même pas obligé de réussir l'invocation. C'était leur croyance, lui ne faisait que les suivre !

    - D'accord : je vais le faire. 

    La face des deux frères s'éclaira d'un large sourire.

    Yun-Lu espérait juste qu'ils ne maltraitent pas Jen Ting-Ting mais n'osa pas aborder trop ouvertement le sujet avec eux. Néanmoins, ils parurent comprendre et Sun-Yat le rassura.

    - Sois sans crainte ! Nous ne lui ferons aucun mal.

    - Elle est bien trop précieuse à nos yeux, surenchérit son frère.

    Ils avaient l'air tout à fait sincères.

6

    - C'est elle.

    D'un doigt tremblant et la voix cassée par l'émotion il avait désigné Ting-Ting à ses deux comparses. Ceux-ci c'étaient contenter de hocher la tête pour marquer leur approbation. Puis ils abandonnèrent le jeune homme pour suivre leur (future) victime. Ils devaient savoir où elle logeait, quelles étaient ses horaires, ses habitudes, ses trajets... bref tous les renseignements utiles pour commettre un enlèvement!

    Les jours suivants, ils n'eut pas de leurs nouvelles et cela lui causa quelque inquiétude. Il en vint à se demander si ils avaient jamais existé ou s'il avait tout imaginé. Même le parchemin ne prouvait rien car il pouvait très bien l'avoir découvert dans le bureau de son père. Finalement, ils revinrent, le grand sourire qui marquait leur satisfaction illuminant leur visage.

    - Tout est bien, commenta Sun-Yat. Nous avons trouvé l'endroit et le moment.

    Dés lors, Yun-Lu passa le plus clair de son temps libre à apprendre le rituel qui devrait permettre d'invoquer Heng-O. C'était une tâche difficile car il comprenait une gestuelle précise et un texte à déclamé dont l'essentiel n'avait qu'un très lointain rapport avec le Chinois moderne. Quand au reste, le jeune homme se demandait même s'il était d'origine terrestre tant les sons à produire étaient étranges et nécessitaient une infernales gymnastique vocale ! Le plus dur était de parvenir à mettre une grande conviction dans ce qu'il faisait car les deux frères lui répétaient sans cesse que la Foi était plus importante que n'importe quel rituel. 

    Il était parvenu à reprendre le contrôle de lui-même et tentait sincèrement de se préparer au mieux pour l'invocation. La dévotion que lui témoignaient les frères Lee le touchait profondément et il se sentait investi d'une véritable mission. Mais ce n'était, peut-être, qu'un tour que lui jouait son esprit pour justifier ses actes.

    Yun-Lu dut également se familiariser avec le Tiantan, le Temple du Ciel,où, autrefois, l'Empereur, fils du Ciel, honorait ses ancêtres. Les frères Lee lui avaient précisé que c'est au coeur de l'enceinte de l'Autel circulaire que se déroulerait la cérémonie.

    Il s'agissait d'un ensemble de trois terrasses de marbre blanc en retrait les unes sur les autres. A chacun des points cardinaux, un escalier permettait d'accéder à la terrasse suivante. L'ensemble s'élevait à près de cinq mètres de haut et dépassait le mur d'enceinte circulaire couronné de tuiles vernies. Chaque escalier faisait face à un portique à trois passages donnant sur le parc aux arbres sacrés, entouré d'un mur bas de forme rectangulaire.

    Néanmoins une chose troublait le jeune homme et il s'en ouvrit à ses deux compagnons.

    - D'après ce que j'ai lu, il existait autrefois quatre temples à Beijing. Ne devrions-nous pas plutôt utiliser le temple de l'Ouest qui était voué à la lune ?

    - Ce serait l'idéal... si les Dragons de Jade ne pensaient pas la même chose !

    - Ils sont ici ? !

    - Bien sûr ! Que croyais-tu ? Mais rassure-toi ils ne te connaissent pas. Ton père avait prit la précaution de laisser ses papiers à notre famille. Mais ils doivent surveiller le temple de l'Ouest !

    - Utiliser le Temple du Ciel ne changera pas grand chose car ciel et lune sont liés ! Et puis la magie est très forte ici. Il ne faut pas oublier que les neuf cercles de pierres qui forment l'autel ont été utilisés par l'Empereur pour d'innombrables rites.

    - Pour ce qui est des Dragons, nous n'allons pas les décevoir : Je vais aller au Temple de l'ouest laisser des éléments, comme d'anciens talismans de la déesse, qui nous assurerons que leur attention restera fixée dans cette direction.

    - Mais ces reliques seront perdues !

    - Comment faire autrement ? demanda Sun-Yat en haussant les épaules. de toutes façons si nous échouons le culte de Heng-O s'éteindra. 

    - Nous sommes les derniers, compléta son frère. Nous devons réussir ou périr. Les Dragons ne nous épargneront pas, sois en sûr !

    - Mais qui sont vraiment ces Dragons de Jade ? Ils descendent réellement de cette femme, Sabre de Jade ?

    - Oui... pour autant que l'on sache ! Elle avait créée une secte qui lui était toute dévouée. Ce ne sont que des machines de mort formées à toutes les techniques de combats et de tromperies, se tenant toujours dans l'ombre du pouvoir et fanatiquement dévouées à leur "Princesse Jade".

    - La Princesse Jade ?

    - C'est le titre qu'il donne à la descendante de Sabre de Jade qui les dirige. Mais toutes ont un nom personnel lié au jade : Yu Yueh (Hache de Jade), Yu Lian (Lotus de Jade), Yu Tsi (Âme de Jade), Yu Fung (Phénix de Jade) et nous ne les connaissons pas toutes ! 

    Yun-Lu n'était rassuré ni par ces informations, ni par la confiance affichée (ou était-ce du fatalisme ?) des deux frères. Néanmoins, il se disait qu'ils devaient savoir  ce qu'ils faisaient. Et puis, comment reculer maintenant ? En fait, il n'en avait pas vraiment envie même si ses nuits étaient troublées et que l'angoisse le tenaillait durant la journée. Il restait déterminé à aller jusqu'au bout. Il attendait la date fatale avec une impatience mêlée de crainte.

7

    Durant cette ultime journée il ne quitta pas Ting-Ting des yeux. Sa nervosité était si apparente qu'un professeur s'inquiéta de son état et faillit le renvoyer chez lui. C'est vrai qu'il avait mauvaise mine mais il remarqua que l'élue de son coeur ne semblait pas non plus dans son assiette. Durant la brève entrevue , à la sortie des cours, avec ses acolytes il les avait trouvé plutôt nerveux ce qui, paradoxalement, avait eu comme effet de le rassurer.

    - Tout est en ordre, lui dit Sun-Fat. Rendez-vous à la porte Zhaoheng, nous t'y attendrons avec la fille. 

    Puis les deux frères s'éloignèrent en direction de l'arrêt du bus où attendait leur jolie proie.

    Yun-Lu les regarda partir avec la boule au ventre. Maintenant il ne pouvait plus qu'attendre. Et attendre seul, ce qui était bien pire même si la solitude était une veille compagne elle restait cruelle.

    Il rentra chez-lui et constata avec soulagement que la maison était vide. Il  entreprit de faire un brin de toilette et se changea. Il choisit ses vêtements préférés car, après tout, il allait, peut-être accueillir une déesse ! Et puis il y avait TIng-Ting... La seule pensée de ses doux yeux noirs suffisait à l'enflammer...

    Il essaya de manger mais renonça rapidement et se réfugia dans le bureau de son père. Il relut, encore une fois, l'invocation. Tournant en rond comme un lion en cage, il allait d'un ouvrage à l'autre, tentait, vainement, de distraire son esprit des événements de la nuit. Il s'assit, finalement, par terre, le menton posé sur les genoux, des fragments de l'invocation aux lèvres, et  attendit anxieusement l'heure du départ. Les aiguilles bougeaient avec une lenteur exaspérante et pourtant, curieusement, quand il décida "d'y aller", le temps s'accéléra brutalement. Le temps de ramasser son blouson, de ranger un livre, de vérifier qu'il avait bien prit tout ce qui lui serait nécessaire (ce qui se résumait, globalement, au rouleau contenant l'invocation) et l'heure limite qu'il c'était fixé pour partir était dépassée. 

    Il marcha vite dans les rues vides de la capitale chinoise, priant pour qu'aucun agent de police ne soit dans les parages. Il était certain que ans ce cas il n'échapperait pas à un contrôle. Mais la rue Chongwenmenwai, qui conduisait au parc Tiantan, était déserte. Pas un agent ni un passant en vue.

    Yun-Lu prit une profonde inspiration, souffla, et regarda, dans le ciel, le pâle éclat de la pleine lune. enfin, nous y sommes !" pensa-t'il. Puis il reprit son chemin d'un pas plus vif. Un vent léger c'était levé, apportant une fraîcheur aussi inattendue que bienvenue. Du fait de la marche, de l'émotion, ou de l'effet combiné des deux, il transpirait abondamment. 

    Il ne se demandait pas comment les frères Lee comptaient faire pour pénétrer de nuit dans l'enceinte du parc, surtout avec leur captive, et ne s'en souciait, en fait, pas vraiment. Jusqu'à présent, ils n'avaient jamais semblé embarrassés par un quelconque problème.

    Pourtant lorsqu'il arriva à la porte Zhaozeng seul Lee Sun-Fat l'attendait. Déçu, frustré et inquiet il demanda, sans cacher sa colère :

    - Que c'est-il passé ?

    L'autre parut un instant décontenancé par sa question et, surtout, son ton agressif.

    - Ou est Ting-Ting ? reprit le jeune homme.

    - Avec mon frère, répondit Sun-Fat avec un grand sourire... Attendre ici avec elle aurait été trop risqué, expliqua t'il.

    Le coeur battant, Yun-Lu lui emboîta le pas. Des émotions contradictoires commencèrent à s'agiter en lui. L'explication de Sun-Fat ne l'avait aucunement soulagé. Il réalisait qu'il se trouvait, maintenant, au pied du mur. Il n'était plus temps de rêver, il allait devoir agir. Et, tout d'abord, faire face à Ting-Ting.

    Il ralentit inconsciemment, le pas. L'idée d'être confrontée à la jeune fille, soudain, lui nouait les tripes.

    Il s'arrêta, hésitant à faire demi-tour et à s'enfuir. Les mystères de Heng-O, son amour pour Ting-Ting, tout cela lui paraissait soudainement sans grande importance. Et puis c'était absurde. C'était une histoire de fous !

    Une fois encore, il leva les yeux vers la lune argentée dans l'espoir vain d'y trouver un quelconque réconfort.

    Il sursauta comme une main ferme se posait sur son épaule.

    - Tu viens ?

    C'était moins une question qu'un ordre. Sun-Fat avait les yeux brillants et sa main ne tremblait pas. Sa détermination semblait sans faille. Yun-Lu reprit sa marche en avant, mû plus par la volonté de son guide que par la sienne.

    En gravissant les dernières marches qui conduisaient à la troisième terrasse, il aperçut enfin les deux silhouettes : la première, fluette, était celle de Ting-Ting, la seconde, se tenant derrière elle, celle de Sun-Yat. La jeune fille ne semblait pas avoir été maltraitée. En fait Sun-yat ne lui avait même pas lié les poignets. Il avait posé les mains sur ses épaules dans un geste presque paternel. Le garçon, contrairement à son frère, ne semblait pas être très à son aise.

    Yun-Lu parvient à affronter le regard de Ting-Ting. Il n'y trouva aucune trace de reproche, ce qui était plutôt surprenant. Ses yeux sombres reflétaient une certaine inquiétude et une grande tristesse. Yun-lu fit un pas dans sa direction mais Yun-fat l'arrêta.

    - Il faut commencer, dit-il en entraînant Yun-Lu au centre de l'autel, constitué d'une succession de cercles de pierres, de 9 à 81 pierres, autour de la pierre centrale.

    C'est placé sur cette dernière, les pieds joints, que Yun-Lu, après un moment d'hésitation, commença, d'une voix peu assurée, le chant d'invocation de Heng-O. Dés les premières il sentit les mots résonner dans tout son corps. Le monde devint flou et sa voix, comme sa conviction, gagnèrent en force. Sans qu'il en eu réellement conscience, il commença a exécuter la chorégraphie complexe qui accompagnait le chant. Une joie sauvage l'envahit. Pour la première fois de sa vie il perdit complètement le contrôle de lui-même, emporté par cette danse mystique.

    Il était à quatre pattes, haletant, quand il reprit ses affaires. Il ne savait pas combien de temps il avait dansé et chanté. Il était épuisé. Il essuya avec sa manche la sueur qui lui brouillait la vue... Devant lui se dressait maintenant une jeune femme  la beauté surnaturelle !

8

    Trahi ! Il avait été trahi !

    Un instant il avait crût son voeu exaucé ! Un instant, juste un instant, il avait vu Heng-O se tenir devant lui.

    Et puis il avait vu... Sur la tunique vert jade de la jeune femme femme, tissés de fils d'or, se tordaient de cruels dragons !

    La colère et la peur l'embrasèrent simultanément comme il comprenait :Ce ne pouvait être que la Princesse Jade !

    Elle avait un visage délicat, aux pommettes hautes et des yeux sombres et froid qui le glacèrent. Ses longs cheveux noirs étaient coiffés d'une façon sophistiquée et antique. Elle portait un collier d'argent ouvragé soutenant un pendentif de jade et d'argent mêlés dont il ne put discerner le motif.

    Détournant le regard, il s'aperçu qu'un cercle de personnes c'étaient regroupés autour de lui. il y a avait des hommes et des femmes. Tous étaient jeunes, vêtus de vert et armés d'armes traditionnelles : Guan Dao, Qiang, Jian, Dao, Couteaux Papillons... Aux cotés de la Princesse Jade il vit les frères Lee. Sun-Fat tenait, avec un respect visible, un arc à double courbures fait d'un étrange bois noir et incrusté d'argent et de jade. Son frère mettait un soin identique à porter le carquois renfermant de longues flèches acérées. 

    A leur vue son sang s'embrasa ! Il se releva vivement en serrant les poings, les yeux exorbités et ils eurent un mouvement de recul involontaire en y voyant une lueur de meurtre. Ces sales traîtres allaient payer !

    Et puis il vit Ting-Ting et sa colère s'évanouit.

    Elle tenait dans ses fines mains une épée légère dont le fourreau et la garde, tous deux fait de plaques d'argent, étaient incrustés de jade. Il lisait toujours dans ses yeux une certaine tristesse... ou était-ce de la pitié ?

    Cette vue le bouleversa bien plus que la trahison des frères Lee ou l'apparition de la Princesse Jade. Il aurait voulu hurler. Il ne put que tomber à genoux. Le monde se dérobait sous ses pieds et il ne ressentait plus qu'un grand vide.

    Même elle, pensait-il en s'effondrant. Même elle, si innocente, si fragile... Ses larmes se mirent à couler doucement sans qu'il en prit conscience... Elle aussi appartenait à cette secte abominable !

    - Je suis Yu Ying (Jade Victorieux) déclara d'une voix froide la femme qu'il avait prise pour Heng-O.

    Puis elle fit un simple geste de la main. Sun-Yat remit le carquois à son frère et avança vers lui. Il voulu se relever et fuir mais d'autres mains le maîtrisèrent par derrière. Se débattre, mordre, griffer... tout cela fut vain. Ses mains et ses pieds furent rapidement entravés.

    - La Voila ! La haut ! cria l'un des Dragons de Jade en désignant un point lumineux dans le ciel. En se tortillant Yun-Lu parvient à se mettre à genoux.

    Il vit qu'en effet une étoile semblait s'être mise en mouvement. Elle descendait gracieusement vers le temple du Ciel en décrivant des cercles de plus en plus petit. Bientôt il put distinguer son contour. C'était une jonque d'argent, toutes voiles déployées, qui naviguait ainsi dans les airs. Lorsqu'elle fut assez proche, Yun-Lu scruta le pont mais n'y aperçut nul marin affairé. Ni une silhouette féminine du reste. Il ne distinguait qu'une pagode d'où s'échappait une étrange mélodie jouée, semblait-il, à la harpe Qin.

    Un nouvel espoir, une certaine euphorie même, gonfla soudainement le jeune homme et il laissa échappé un rire assez désagréable.

    Les Dragons voulaient Heng-O ? Très bien : la voila ! L'invocation avait bel et bien fonctionné ! Yun-Lu ne pouvait pas douter que c'était bien à son appel que la déesse avait répondu ! Et il ne doutait pas non plus qu'elle allait balayer ses misérables Dragons !

    La nef toucha le sol à l'ouest de l'autel. L'instant d'après, les dRagons quittaient la place pour la rejoindre. seul Yun-Sat restait pour garder Yun-Lu qui tentait maladroitement de se relever. Quand il voulu crier, son garde n'hésita pas à lui couper le soufflé d'un puissant coup à l'estomac. Puis il déchira sa chemise et lui confectionna ainsi un bâillon de fortune.

    Yun-Lu vit les Dragons se positionner non-loin de la jonque. La Princesse Jade était toujours entourée de Ting-Ting qui portait son épée et de Sun-Fat chargé de l'arc et de son carquois.

    Après un moment d'un silence seulement troublé par l'entêtante harpe Qin, un rideau de perles qui masquait une ouverture dans la pagode s'écarta pour laisser le passage à une frêle silhouette.

    La jeune femme qui venait d'apparaître sur le pont de la nef se mit soudainement à léviter et vint se poser légèrement sur le sol. Elle ne semblait pas être consciente d'être entourée d'ennemis.

    Yun-Lu distinguait ses traits d'une finesse incomparable et les contours de son corps que l'élégant vêtement semblait plus souligner que cacher. Elle semblait baigner dans un halo argenté. Il s'aperçu que Sun-Yat ne paraissait pas insensible au charme de Heng-O. Il y avait de quoi ! Yun-Lu s'avouait que Ting-Ting semblait quelconque si on la comparait à la beauté éthérée de la déesse.

    Heng-O n'était pas seulement incroyablement belle. Elle envahissait tout son être, devenant vite le centre de son univers. Puis son univers tout entier. Comme Sun-Yat, les Dragons de Jade se relâchaient. Leurs armes pendaient mollement au bout de leurs bras.. Ils restaient, bouche bée, à contempler la sublime jeune femme vêtue d'argent.

    Soudain un sifflement et le claquement de la corde sur l'arc couvrirent les notes cristallines de la harpe lunaire. Heng-O vacilla lorsque, avec un bruit mat, la flèche de la Princesse Jade s'enfonça dans son épaule. Bien sûr, ni Yu-Ying ni Ting-Ting n'étaient affectées par le charme de séduction de la déesse.

    Heng-O se tourna vers les deux jeunes femmes et Yun-Lu sentait une vague de haine le submerger mais il riait aussi car si les Dragons tenaient plus fermement la poignée de leurs armes leurs visages déformés par la colère et la haine se tournaient farouchement vers leur maîtresse et sa suivante !

    Mais une deuxième flèche quitta l'arc et atteint Heng-O en plein ventre et elle tomba  genoux serrant le projectile dans ses fines mains. Elle n'avait pas crié. Yu-Ying leva alors son arc au-dessus de sa tête et le tint à bout de bras .

    - Reconnais-tu cet arc ? Il se languit de ton sang maudit depuis quatre mille ans ! Ce soir, il chante pour ta mort !

    La silhouette agenouillée devint étrangement floue, comme si on la voyait à travers un verre dépoli, puis elle perdit son aura argentée. Yun-Lu voulait crier, se libérer, tenter de la secourir, mais ses liens étaient trop serrés. Il ne pouvait qu'être le témoin d'un spectacle abominable. Les contours de Hang-O s'altéraient peu  peu et quand elle se releva une hideuse transformation opéra. Les chairs qui semblaient si douces devinrent grises et squameuses, les mains si délicates devinrent des griffes acérées aussi longues que des épées et le visage... le visage si parfait... il n'était plus qu'une abjecte masse de tentacules frémissant ! Sa taille s'accroissait d'une façon considérable atteignant puis dépassant les sept mètres ! Son hurlement en se redressant était celui d'un titan rendu fou par la douleur et consumé pa la haine.

    Ce monstrueux changement brisa le charme qui avait immobilisé les Dragons de Jade. Ils se ruèrent contre la chose et entamèrent autour d'elle une sorte de ballet compliqué fait d'attaques éclairs et de retraites précipitées. Yun-Lu, dont l'état psychiatrique avait été considérablement altéré par le dernier rebondissement, s'aperçut pourtant que les sectateurs ne causaient aucun dommages. Le tranchant de leurs armes rebondissaient sur l'affreuse peau du monstre. Mais cela la gardait occupée et la gardait loin de l'archère.

    La Princesse Jade lâchait ses flèches avec sérénité, comme si elle se trouvait tranquillement dans un complexe sportif et non à quelques mètres d'une horreur multi-millénaire. Et chacun de ses projectiles, en touchant, arrachait un hurlement de rage et de douleur qui n'appartenait pas à cette terre à la chose. Lorsque le carquois fût vide Heng-O était tombée à genoux. Son souffle était devenu rauque et lourd.

    Yun-Lu ne se débattait plus maintenant.  Il sanglotait alors que sa raison le quittait chaque instant davantage. Rien ne lui avait été épargné. Même sa déesse l'avait trahie ! Il songea, appréciant cette ironie cruelle, que la seule partie de la légende qui était authentique était la transformation de Heng-O ! Encore que cette créature n'avait qu'une lointaine ressemblance avec une grenouille !

    A court de munitions et voyant son adversaire à sa merci, Yu-Ying tendit l'Arc de la Lune à Sun-Fat. Ting-Ting mit un genou à terre et positionna l'épée, poignée vers le haut. Sur un cri de la Princesse Jade les Dragons s'écartèrent vivement, lui laissant tout l'espace nécessaire pour achever sa tâche.

    Sans quitter Heng-O des yeux, elle saisit fermement l'épée et la sortit du fourreau avec un bruit tout à la fois léger, vif et cristallin. Avant même d'avoir achevé l'opération elle commença sa course d'élan. Puis elle sauta, gracieuse et terrible, frappa  l'endroit devait se trouver le coeur, retira la lame, effectua un magnifique salto arrière et se posa, impeccablement, sur ses deux pieds.

    Après un ultime grognement, celle qui avait été Heng-O expira et s'effondra au pieds de Yu-Ying qui se dressait, l'épée en main pointée vers le sol, le sang noir coulant de la lame comme si il ne pouvait supporter son contact. L'instant d'après, la chose subit son ultime transformation en fondant tandis qu'une odeur insoutenable s'en dégageait. Quand tout fût fini il ne restait plus, sur l'herbe, qu'une informe tâche noirâtre.

    Yun-Lu n'était, à cet instant, plus en état de comprendre ce qui venait de se passer. Les derniers restes de sa santé mentale c'étaient évaporés. Ce n'était plus qu'un simulacre d'homme, caquetant et bavant, qui vit, sans vraiment le réaliser, la Princesse Jade s'approcher de lui. Il sentit bien que quelqu'un lui redressait la tête en tirant sur ses cheveux mais cela restait vague. Il ne fit qu'entrevoir l'éclair d'argent avant que sa tête ne se sépare de son corps...


    Un peu en retrait, en marge du groupe, Jen Ting-Ting ne put empêcher une larme de couler sur sa joue. Elle n'avait pas aimé le rôle d'appât qu'elle avait dû joué mais ce n'était pas sur son sort qu'elle pleurait. Malgré son éducation, son conditionnement, elle était triste pour Yun-Lu. Fauché  l'aube de sa vie pour une cause dont il ignorait tout avant que les frères Lee ne lui révèle sa parenté. Pour la Princesse, le doute n'était pas permit. Le culte de Heng-O devait périr en même temps que la créature elle-même. Mais était-ce réellement juste ? Quel danger pouvait-il bien représenter ?


    Pendant ce temps, les Dragons avaient nettoyés les traces de sang et emporté le cadavre (et la tête) du pauvre Ko Yun-Lu. 


    Yu-Ying, frêle et terrible silhouette de jade, d'argent et de sang, se plaça au centre de l'autel le poing droit dans sa paume gauche, la tête inclinée en signe de respect :


    - Te voici libre, désormais, Dame-Lune. Ce combat qui durait depuis quatre mille ans est achevé. Mais notre guerre se poursuit. N'oublie pas tes filles qui ont besoin de ta force dans cette longue lutte.


    Puis elle chanta doucement une ballade qui était vieille quand le monde était encore jeune.


        Le vent de la légende souffle

        M'entraînant vers la Mer de Souffrance

        Je pars maintenant pour de lointaine contrées

        Oh, Vent ! Je vais t'affronter.
        

Fantastique
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Le retour de Heng-OChapitre4 messages | 3 ans

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