Chapitre 43 : Le dénouement (2/2)

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Des ombres s’agrandirent autour de Horis. D’un ciel si ensoleillé, dominance même du désert, s’assemblèrent des nuages émergés d’un flux centralisé. Il se prépare. Hors de question de lui laisser du temps ! Mais Horis, déjà paré, s’était imprégné du flot s’écoulant en lui. Il concentra des spirales lumineuses sur sa paume, il généra des lances enflammées vers Khanir.

Toutefois le feu des représailles s’éteignit face à une égide plus imposante. Un tourbillon ensablé enveloppait le meneur. Des particules dorées, projetées à des vitesses faramineuses, épaisse couche derrière laquelle il se réfugiait. Il en sera ainsi ? Une autre protection à détruire ? La défense au lieu de l’attaque ? Même le saignement à sa jambe ne l’endiguait guère dans l’intensification de sa magie.

— Croirais-tu que ce serait aisé ? nargua Khanir. Sous prétexte que quelques insignifiants sbires m’ont déjà entamé ? Allons, Horis, je te connais : tu n’es pas aussi naïf.

— Non, admit Horis. Mais j’applique les leçons que vous m’avez apprises.

Le jeune homme ne cessa de rassembler les filaments, de puiser dans son environnement. Pour qu’enfin rayonnât une harmonie de nuances dont il se servait pour enfoncer son poing dans le sable. Au profond impact, aux masses altérées de lumière, des pierres jaillirent du sol, comme emportée par des rafales. Par centaines des projectiles furent envoyés vers le cylindre d’impénétrable matière. Beaucoup chutèrent à faible vitesse, mais quelques-unes s’infiltrèrent dans ses défenses. Et écorchèrent un mage bouche bée.

— Impressionnant, complimenta Khanir. Mais tu es capable de mieux. Déploie d’imparables forces. Montre comment tu as survécu là où les ossements de milliers de mages gisent dans la poussière et le désespoir.

Son poing demeurait entouré de sable. Il lui suffisait d’y consacrer davantage de puissance. Les failles de la terre contre la prétendue maîtrise du ciel. Je pourrais m’inspirer de ces secousses et fissures. Horis foudroya son maître du regard en posture offensive. D’emblée s’ébranla la terre entière, et les grands rochers d’apparence indestructibles se fendirent. De quoi perturber Khanir dans sa sérénité.

Pourtant les impacts s’avérèrent minimes. Une nuée de courbes filaments jaillirent des doigts tordus de Khanir. Parade improvisée contre le rassemblement de flux, apte malgré tout à modérer les tremblements. Il fallut une fraction de secondes pour que le déploiement se retrouvât caduque. Et le sort de Horis inexistant.

— Décevant, vitupéra Khanir. As-tu réellement compris la profondeur de la magie, ses infinies possibilités ? Voici un bon exemple !

Il souriait encore derrière l’opacité. Puis sa silhouette s’effaça face à l’épaississement du sable. Une telle coalition de grains se répandit partout autour d’eux. Bientôt les perspectives de Horis se réduisirent, si bien qu’il ne se repéra plus. Il lui devenait impossible de riposter avec ses voies respiratoires obstruées.

Horis chuta. Mains et genoux sur le traître sable, anhélant davantage à chaque seconde, les yeux piqués par cette aigre matière. Tout juste décelait-il cette présence humaine qui le tuait à petits feux.

— Vous allez me débarrasser de moi de cette façon ? articula-t-il. En m’étouffant ? En m’asséchant ?

— Je suis la voie des anciens mages, déclara Khanir. Quand l’empire en était à ses premières bribes. Quand le désert était soit le meilleur allié, soit un tombeau.

Un lyrisme mal placé… Il n’est en rien comparable aux héros et héroïnes de jadis. Il n’est que l’incarnation de la folie corrompue par le pouvoir.

D’obscures idées hantaient les pensées de Horis. Plongé au cœur de l’adversité, dépassé par la maîtrise absolu, emporté par un flux incoercible, il sentait sa fin approcher. Chaque clignement, chaque halètement, chaque sursaut pouvait être le dernier. Jamais sa gorge n’avait atteint comparable sécheur. Jamais ses muscles ne s’étaient autant atrophiés. Jamais ses battements n’avaient été aussi lents.

Si je renonce maintenant… Ce sera la fin de tout. Khanir ne s’arrêtera pas tant quelqu’un respirera encore sur son passage. Il massacrera même des mages s’ils ne rejoignent pas ses méthodes !

Mû par ses reliquats de frisson. Impulsé par quelque force encore ensevelie en lui. Horis s’imaginait avoir libéré l’ensemble de son flux, et que le reste voltigeait de plein contrôle ennemi. Des éclats germèrent encore en lui. Son bras desséché portait encore un écoulement qui attendait juste d’être diffusé.

Alors Horis s’ouvrit par-delà son aveuglement. Il s’exprima au-delà du sifflement du sable. Il s’érigea contre les piliers d’étouffante matière. Et son déferlement surgit telle une onde de choc. Tel un rayonnement perçant à travers les ténèbres.

Toute obscurité était annihilée. L’astre diurne éclairait derechef deux combattants l’un face à l’autre. Plus aucun sable ne tourbillonnait d’une véhémente volonté. Les grains s’étaient agglutinés au sol, sur les roches, les marches et la sculpture. Et sur un homme dont les toussotements paraissaient bien creux en comparaison de sa mine éberluée.

— Tu déploies tes ressources aux portes de la mort, s’avisa Khanir. J’admire ta ténacité. Mais tu t’es contenté de retarder l’inévitable.

— Je suis d’accord, répliqua Horis. Finissons-en !

Peu lui importait de s’être à peine remis. Le flageolement de ses jambes, ses difficultés à respirer et ses douleurs réparties sur chaque parcelle de son corps ne constituaient que des vétilles. Il demeurait assez de flux en lui pour générer un rayon lumineux. Pour achever Khanir.

Mais le maître anticipa son sort. L’évita d’un bond de biais. Puis pénétra par-delà ses défenses, ses paumes illuminées d’une aura iridescente. Il les plaqua sur les tempes de son protégé, et elle se diffusa à l’intérieur de lui.

Que m’arrive-t-il ? Que…

Douce clarté, hélas éphémère, dévorée par l’obscurité. Même l’azur immuable de la voûte ne domptait plus. Une sensation de légèreté emplit Horis. Tel l’esprit abandonnant le corps pour voguer à de meilleurs horizons. Au-delà des conceptions humaines, au-delà des limites de leur monde.

Nu dans l’immensité de l’univers. Suspendu dans le vide spatial. Les millions d’étoiles pour uniques repères, stables lueurs, sources de fascination et de questionnements. Et dans sa transe, dans sa sérénité, Horis perçut une perturbation. D’abord un écho à peine perceptible, avant de s’amplifier.

— Voilà qui te fera réaliser combien tu es minuscule, affirma Khanir. Une goutte dans le vaste océan cosmique. Un grain de sable égaré dans la tempête astrale.

— Où suis-je ? demanda Horis.

— Au-delà de notre monde. Affranchi des murs. Temporairement, du moins. C’est là que nos yeux doivent se river.

— Je suis perdu…

— Un temps d’adaptation est nécessaire. Extirpe-toi de ta zone de confort, et plus aucune barrière ne se dressera devant toi. Les arcanes magiques t’accueilleront. Tu t’y immergeras tout entier.

— Cela n’a aucun sens…

— Bien sûr que si. C’est juste que tu es encore inexpérimenté, enfermé dans le savoir humain. La magie n’est pas un outil. L’exploiter pour projeter des boules enflammées et des rayons lumineux est d’une vulgarité sans précédent, doublé d’une lamentable méconnaissance. La vérité sur nos origines se situe par-dessus notre globe. Nous l’avons tant exploré sans obtenir toutes les réponses. Ne serait-il pas temps de dépasser ce que nous sommes ? De ne faire qu’un avec la magie ?

— Vos ambitions dépassent le raisonnable. Votre quête de la connaissance, aussi noble soit-elle, ne réparera jamais vos dégâts.

— Alors tu n’es pas prêt. Et tu ne le seras jamais.

Ainsi s’entama l’inexorable chute. Horis abandonna cette étendue noirâtre tandis que son cœur semblait le lâcher. Rude serait l’atterrissage comme le ciel bleuté le surplombait de nouveau.

Et quand il retrouva son esprit, Khanir le dévisageait sévèrement. Il l’étranglait de sa main gauche, coalisait son énergie de la droite.

— Le voyage de l’esprit s’achève sur une triste note, dit-il. De même que ton existence. Au moins t’aurais-je partagé une vision, qui je l’espère restera gravé dans ta tête au moment du trépas !

Le jeune homme accueillit sa fin avec amertume. À genoux par-devers son ancien maître, des spirales énergétiques l’enserraient d’abondance. Il était paralysé, sans défense. Ce pourquoi il inspira profondément et s’ouvrit à cette nouvelle voie.

Mais le geste de Khanir fut interrompu. Une silhouette apparut derrière et lui arracha de bras assaillant. Du fluide vital jaillit comme le maître hurla à pleins poumons. Horis, libéré de son influence magique, reconnut qui l’avait secouru.

Il s’agissait de Médis.

Profitant de la vulnérabilité de Khanir, il accumula un flux bleuâtre sur son poing et transperça son ancien maître en pleine poitrine, entre ses côtes.

Des borborygmes s’échappaient du défait. Khanir s’effondra sur le sable, couché sur le dos, secoué de tressaillements et de convulsions. Il était poussé dans ses ultimes retranchements. Il parvint pourtant à dresser son bras restant contre le ciel. Ses yeux continuèrent de briller. Ses lèvres se plissèrent tout doucement.

— Volmad…, souffla-t-il. Tu es là, mon fils… Tu rayonnes… Tu t’épanouis… Oh, comme tu as grandi ! Comme je suis fier de toi…

Ses dernières phrases furent inintelligibles. Bientôt ses forces l’abandonnèrent, et Khanir lâcha son bras. Vaincu, terrassé. Mort.

Adieu, Khanir. Puisse le trépas vous apporter un meilleur réconfort que votre tragique vie.

Horis était essoufflé. Il claudiqua à côté du cadavre de Khanir, avant de rejoindre les marches poussiéreuses et de s’y installer. Seulement après prêta-t-il attention à Médis, qui examinait continûment la dépouille.

— J’ai commencé par l’aimer, j’ai fini par le haïr, déclara-t-elle en lâchant une larme.

— Merci…, dit Horis. Sans toi, je…

— Non. Je me suis planquée comme une pleutre au lieu de le combattre avec toi. Je ne suis intervenue qu’à un moment critique, quand il pensait t’avoir à sa merci, quand il me tournait le dos. Je ruminais d’idées de vengeance. Mais vu comment Bérédine a fini, j’avais aussi peur de subir le même sort. Khanir nous aurait tous tués.

— Je suis tellement désolé pour ta perte. J’étais là quand Bérédine…

Médis se tourna vers Horis et s’approcha de lui. Aucun regard accusateur ne déparait ses traits. Elle me pardonne ? Pourtant… Un vide similaire semble nous emplir.

— Tu n’aurais pas pu savoir que la démence s’emparerait de lui, dit-elle. Personne n’aurait pu. J’aurais dû ouvrir les yeux. Constater combien la perte des siens le rongeait. Qu’il n’aurait jamais dû se plonger dans les souvenirs au quotidien, s’abandonner à la haine. C’est notre échec à tous.

— Il est mort. J’ai envie de penser que nous en sommes en paix. Mais au fond, rien ne compensera ce qu’il a fait.

— Doroniak est détruit… Mais la bataille est terminée. Et les survivants s’en souviendront.

Médis tendit sa main à l’intention du jeune homme. Un éclat nouveau luisait sur sa figure.

— Notre route, quant à elle, ne touche qu’à son commencement.

— Comment ça ?

— Nous pouvons nous apitoyer sur nos pertes. Culpabiliser sur notre condition. Sauf qu’en vérité, il n’existe qu’une seule manière de rattraper les crimes de Khanir. D’honorer la mémoire de Bérédine, d’Igdan, et de toutes ces personnes sacrifiées sur l’autel de l’intolérance. Agir comme des vrais mages. Ne plus jamais tuer d’innocents sur notre passage. Il ne reste plus que nous deux, je te l’accorde. Mais nous sommes libres, et c’est un début.

— Par où aller ? Que faire ?

— Nous le déciderons en chemin. Partons, Horis.

Horis saisit la main de sa dernière alliée. Sitôt redressé, il se conforma à la cadence de Médis, qui déjà cheminait en rythme en direction de l’ouest. Tous deux abandonnèrent l’être aimé, le mentor, le génocidaire, destiné sans la moindre dignité ni attention. Seul son condor se posa sur lui.

Existe-t-il le moindre espoir ? D’autres survivants sont peut-être proches. Milak, Sembi, avez-vous survécu ?

Cela, je ne le saurai qu’en la suivant. Médis a raison : je suis vivant, un privilège que beaucoup n’ont pas.

Et libre de briser les chaînes.

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