Chapitre 21 : Une aubaine à saisir (2/2)

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Les jours subséquents s’apparentèrent à une période d’apaisement.

Pour sûr, en l’absence de nuages, une chaleur de plomb s’exerçait. Pour sûr, le trajet s’étirerait en longueur, tant les distances à parcourir se révélaient grandes. Pour sûr, les irrégularités du désert causaient parfois des oscillations de l’attelage. Rien qui pût causer quelques tracas en comparaison de leurs précédentes tribulations.

Vouma se manifestait peu durant ce laps de temps. Enfin Jizo eut l’occasion de souffler, de s’imprégner de cet environnement, de mieux appréhender ce qu’il croyait connaître. Reposer les pieds et le souffle octroyait du temps pour chacun d’eux. Il s’agissait d’une aubaine à saisir : atteindre l’objectif dans la commodité, tout en prenant du recul sur leur vécu.

Soit le temps défilait en multiples discussions, soit s’installait un silence contemplatif. Des dunes de différentes hauteurs s’alternaient, sans tamiser le rayonnement solaire, ni gâcher la vue de l’horizon bleuté. Des agaves et tubéreuses se déployaient sur les dunes, balayés par des rafales sporadiques, et se multipliaient à mesure qu’ils progressaient dans la direction australe. La faune, quoique rare, apparaissaient parfois au loin, tels des gazelles et fennecs. Parfois résonnait des cris aigus de chacals, de quoi glacer plus d’une veine.

Bérol s’assurait néanmoins de combler les vides. Lui qui manquait de compagnie, il ne ratait jamais une opportunité de déblatérer sur son passé. Acheminer des marchandises d’un lieu à l’autre ne lui paraissait jamais redondant, car il y avait toujours un événement pour briser quelconque monotonie. Le commerçant s’étendait sur chacune de ces mésaventures des heures durant, et monopolisait de ce fait une bonne partie du temps de parole.

Cinq jours après leur départ, un panneau directionnel leur signala leur relative proximité avec Doroniak. Le temps passe plus vite sur un chariot…

— Nous avançons à bon rythme ! s’esbaudit Bérol. Nous aurons peut-être atteint la ville d’ici trois jours !

— Déjà ? fit Larno.

— Tant mieux ! se réjouit Irzine. Vivement que l’on rentre chez nous.

— Retour au foyer, alors ? dit le marchand. Un objectif noble. Même si j’ai beaucoup voyagé, je n’ai jamais quitté mon pays. J’ai appris à mieux le connaître. Navré qu’il vous a donné une mauvaise expérience. Y compris pour toi, Nwelli, si je ne me trompe pas ?

Nwelli se rembrunit sous le regard curieux du marchand. Nous n’avons rien raconté de notre passé, pourtant il arrive à déceler notre détresse. Cette fois-ci, Jizo prit l’initiative et caressa le haut du dos de son amie.

— Nous ne sommes peut-être pas des îles Torran, s’épancha-t-il, mais nous cherchons également un nouveau départ.

— Pourvu que vous y viviez mieux qu’ici ! espéra Bérol. En toute franchise, l’Empire Myrrhéen n’est pas un pays tendre, tant pour les conditions que la politique. L’impératrice prétend œuvrer pour les délaissés, mais j’ai des doutes. Des doutes qui me vaudraient déjà la hargne des miliciens. Ici, il vaut mieux garder les opinions pour soi. Peut-être qu’à Doroniak, votre nouveau départ sera positif.

— C’est comment, là-bas ? Irzine a détruit certaines de mes idées reçues sur cette cité…

— Oh, je ne la connais que de surface. Doroniak pourrait presque former un état indépendant, car elle rend assez peu de compte à l’empire, et beaucoup de ses échanges commerciaux sont maritimes. C’est riche, prospère, très dense en population. Même son système politique est compliqué… N’attendez pas que je vous détaille comment ça marche, mais depuis un an, le nouveau dirigeant, dont j’ai oublié le nom, a mis en place pas mal de changements.

Haussant la tête il manqua de soubresauter, avant de se ressaisir.

— Je m’égare ! s’excusa-t-il. Comme prévu, nous arrivons à un oasis. Le moment idéal pour une halte. Nous avons encore des réserves, mais profitons-en pour remplir nos gourdes !

La même eau turquoise miroitait droit devant eux. Les mêmes palmiers les encerclaient, les baignait dans une semi-pénombre, les préservait en partie de toute radiation. Fraîcheur et clarté coalisaient donc pour accueillir les voyageurs, ce pourquoi l’attelage s’arrêta au pied des arbres, où l’oasis étala son hospitalité. Aussi prometteuse cette perspective parût-elle, Jizo se mordilla les lèvres, incapable de profiter de la mélodie des légers clapotis. Une ressource si dispersée… Les rivières et lacs d’autrefois resplendissaient davantage ! J’ignore si je les retrouverai. Bientôt je goûterai à cette sinistre salinité.

— Qu’attendons-nous ? s’empressa Bérol. Un vent agréable semble s’être réveillé !

— Je me méfie…, craignit Irzine. Vous n’entendez pas un bruit bizarre ?

— Ce doit être votre imagination. Nous sommes au milieu de nulle part. Détendez-vous, et profitez de ce que le désert peut offrir.

Il bondit sereinement, regretta aussitôt. Se heurta au plus terrible des sifflements.

Une flèche garnissait désormais sa poitrine, autour de laquelle dégoulinait du liquide vermeil. Il chuta dans un borborygme, bouche grande ouverte, yeux dilatés à la découverte de l’ennemi.

— Couchez-vous ! hurla Nwelli.

Deux autres traits fusèrent. Droits, véloces, menaçants. Nwelli plongea juste à temps sur Jizo. Sa tête eut beau se cogner contre un coffre, il eut beau être sonné, son cœur eut beau battre à la chamade, il sourit face à l’intervention de son amie.

— Ces enfoirés étaient cachés dans cette oasis ! signala Irzine. J’aurais dû les repérer avant !

— Comment résister ? s’inquiéta Nwelli.

— En levant notre arme, en nous défendant ! s’engagea Larno.

Tandis que son aînée avait déjà sauté du chariot, le garçon saisit sa lame de son sac. Lui aussi s’exposa en terrain dangereux. Lui aussi s’élança d’un cri que compléta le tintement du métal. Un enfant se bat pendant que nous nous planquons ? Jizo s’accrocha au bord du véhicule et se redressa nonobstant ses tressaillements.

Il obtint ainsi une vision d’ensemble. Par-delà la femme masquée se trouvait une demi-douzaine de mercenaires. Les uns brandissaient des arcs courts et courbes, décochant à une cadence démesurée. Les autres braquaient leur sabre en acier qu’ils maniaient avec fluidité.

Jizo devait rester alerte, éviter chaque projectile. Pourtant il resta figé sur ses adversaires en mouvement permanent. Tant leur chevelure nouée en tresses ou queues de cheval, leur teint blanc cassé pour la plupart et brunâtre pour une minorité, leur grande taille et leurs yeux bridés lui évoquaient quelques réminiscences. Des dimériens, ici ? Mes propres compatriotes m’attaquent ? Ni leur brigandine pourpre, ni les peintures argentées sur chacun de leurs joues ne lui rappelaient cependant quoi que ce fût.

Tout se déroula vite. Il leur était aisé d’être submergés. Irzine fonça au mépris du danger, entre grâce et brutalité, tournoyant contre une forcenée. Elle dévia chaque estocade adverse. Elle se déroba de chaque flèche envoyée. Juge et bourreau, attaquante et défenseuse, la femme masquée transperça chacun de ses assaillants. Entre parades et esquives s’affirma sa volonté, comme ses ennemis s’effondraient un par un.

D’un pas de biais, Larno se déroba d’un coup adverse. Jaillirent des gerbes d’étincelles quand s’entrechoquèrent les lames. À force de reculer, à force de feinter, l’enfant repéra une ouverture dans sa garde. L’épée empala net le dimérien, lequel s’étouffa dans son sang avant de s’écrouler à hauteur des chevaux agités.

Larno avait tourné le dos à une autre adversaire.

L’assaillante en question le désarma aussitôt. Néanmoins, au lieu de l’achever, il l’éjecta d’un coup de pied, le coinça près d’une roue du chariot. D’abord Larno se débattit, mais ses agitations s’avérèrent futiles. La dimérienne l’empêchait de bouger, et agrippa même son entrejambe de pleine main.

Non, pas ça ! Mû d’un réflexe insoupçonné, Jizo bondit à son tour du véhicule et ramassa le sabre. Il se précipita si hâtivement que l’ennemie n’eut pas le temps de réagir. Il lui fendit net le crâne. Estomaquée, son ennemie tourna lentement la tête, foudroya l’ancien esclave de ses yeux déclinants. L’arme gorgée de sang chuta de ses mains alors que le corps glissait sur celui du garçon ankylosé.

Des tremblements paralysèrent de nouveau Jizo.

J’ai tué… encore ?

— Ouh, pas très joli à voir ! commenta Vouma. Tu t’améliores, en termes de meurtres !

Ce n’était pas un meurtre. J’ai sauvé Larno. Elle allait lui faire de terribles choses.

— Tu vois que je ne suis pas horrible ? Celle-là s’en prenait à un enfant. Elle désirait combler ses pulsions en plein combat, quelle idiote ! Quoiqu’elle soit loin d’être la première. Gemout avait essayé dans sa prime jeunesse !

— Vous comparer au pire ne vous rend pas meilleure, chuchota Jizo.

— Tu trouves ? Pourvu qu’elle ne lui apparaisse pas régulièrement dans ce cas.

— Larno ! s’horrifia Irzine. Tu vas bien ?

L’aînée retrouvait proximité avec son cadet. Une fois le cadavre dégagé, elle l’enlaça entièrement, soucieuse de ne pas répandre le sang. Même si les sanglots, eux, résonneraient dans tout l’oasis.

— Ça va, se reprit Larno. Elle ne m’a rien fait, à part me tétaniser. J’aurais dû…

— On ne sait jamais comment réagir…, murmura Irzine. Tu n’es pas fautif.

Irzine se tourna vers Jizo. Sans appréhender ses traits, il devinait avec certitude qu’un sourire devait étendre ses lèvres.

— Tu l’as sauvé, reconnut-elle. J’ai une dette envers toi… J’aurais dû rester auprès de lui au lieu de foncer tête baissée… Belle maîtrise du sabre, pour une première fois. Tu devrais le garder, quand bien même j’ignore si les armes sont autorisées à Doroniak.

— Je n’ai tué qu’une des leurs, rétorqua Jizo. Mes compatriotes…

— Ils n’ont rien à voir avec toi. On trouve des enfoirés dans chaque pays, malheureusement. Des gens bien, aussi, mais peut-être pas autant…

— Irzine haussa les épaules tout en s’époussetant les manches. Du liquide vital continuait de perler le long de son bâton.

Décidément, je me suis attirée trop d’ennemis, désolée de vous avoir embarqué là-dedans. En plus, je les avais déjà affrontés avant.

— Qui sont-ils ?

— Les Rodulim. Des mercenaires aux méthodes barbares. Officiellement, le pouvoir les considère comme des ennemis publics de leur pays. Officieusement, certains d’entre eux les engagent pour éviter de se salir les mains. Autant dire qu’ils étaient impliqués dans l’enlèvement de Larno…

— Eh bien… Tu connais mieux mon pays que moi.

— Parfois il ne vaut mieux pas tout connaître. De toute manière, je me suis fait des ennemis partout. Y compris dans mon propre pays.

D’autres sanglots emplirent les lieux. Comment avons-nous pu l’oublier ? À genoux, Nwelli pleurait près de la dépouille de Bérol. Tous les essais pour le ranimer s’étaient avérés vains. Jizo, Larno et Irzine la rejoignirent avec lenteur, peu envieux d’appréhender l’incarnation de leur défaite.

La femme masquée se pencha vers le pauvre homme et lui ferma ses paupières.

— Pourquoi lui ? s’indigna-t-elle.

— Savait-il dans quoi il s’engageait ? demanda Nwelli.

— Non ! Nous ne lui avons pas tout raconté. Nous avons profité de lui, avons omis de lui dire que des gens dangereux nous traquaient, et maintenant il est mort !

— Difficile de deviner qu’ils nous poursuivraient jusqu’ici…

Irzine se remit debout. Seule la vue d’un petit frère empli d’assurance lui prodiguait une once de réconfort.

— Que faisons-nous maintenant ? demanda-t-il. Il est trop tard pour revenir en arrière et annoncer la nouvelle à Arhémoun, pas vrai ?

— C’est ça, le pire ! s’écria Irzine. Elle avait confiance en nous… Sa proposition altruiste a conduit son mari à la mort, et nul ne sait quand elle l’apprendra… Un couple a été brisé. Jizo, Nwelli… Rien ne vous oblige à rester.

— Nous sommes là en connaissance de cause, affirma Jizo. Et si je meurs en vous protégeant, je ne regretterai rien.

— J’ignore si nous méritons tant de soutien… Le moins que l’on puisse faire, c’est d’enterrer Bérol. Il aura au moins une cérémonie pendant que les charognards dévoreront ces foutus mercenaires.

Leur reste de leur journée fut alors consacrée aux funérailles de Bérol. Creuser une tombe au milieu du désert et y déposer le corps n’avait rien d’ardu. Ce qui l’était, en revanche, résidait en la recherche de mots dédiés. Ils ne connaissaient cet homme que depuis quelques jours, il leur était donc impossible de s’attarder en pompeuse cérémonie. Habituelles formules et concis éloges se chargèrent alors de combler la morosité.

Ils s’en allèrent au soleil couchant. Une pointe de culpabilité les envahit au moment de reprendre un chariot qui ne leur appartenait pas, de transporter des pierres précieuses qui n’étaient pas les leurs.

Jizo, pour sa part, effleurait sans cesse le manche ébène à lignes ivoirines de son sabre. Dorénavant, la lutte est inévitable. Se battre ou périr, il n’y a pas d’alternatives. Installée à ses côtés, Vouma ne perdait jamais une opportunité de fixer cette arme.

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