Chapitre 1 : Nouvelle loi (1/2)

7 minutes de lecture

HORIS

La magie coule en moi. Elle me définit.

Il méditait à la lumière grandissante, perçant depuis les vitres teintées de sa chambre. Il était assis sur la tapisserie azurée posée sur les carreaux argentés, d’une placidité absolue, ouvrant peu à peu ses yeux aux iris jaunes. Il était un adolescent de bonne allure, aux traits lisses inscrits sur son faciès rond, sans distinction. La noirceur de sa peau avec la blancheur de sa chemise à large col et aux boutons boisés. Des cheveux noirs, courts et broussailleux, le mûrissaient quelque peu, à l’instar de sa barbe naissante.

Horis Saiden accomplissait son devoir. Représentait l’héritage de sa famille.

C’est une énergie singulière qui habite chaque être vivant. Mais je dois retenir les enseignements de mes parents. Des années de pratique sont requises pour la maîtriser. Puiser dans mon environnement, manipuler ce flux en mon intérieur afin de le libérer… Récitées ainsi, ces étapes semblent aisées. Elles nécessitent toutefois une concentration absolue. Sans quoi les sorts seraient faibles, ou au contraire, trop dévastateurs. Prompts à annihiler la vie autour d’eux.

Enfin, je ne dois pas m’embrumer de pensées négatives. Aujourd’hui est un grand jour. Celui qui fixera le reste de mon existence.

Des engourdissements parcouraient ses jambes, aussi se leva-t-il d’un bond. Il entreprit de rejoindre ses parents, mais en abandonnant son lieu de repos, il aperçut celui de son frère, par-delà la porte grinçante et entrouverte.

Horis soupira. Pourquoi suis-je encore surpris ? Son grand frère était étendu sans grâce, bras et jambes par-dessus ses couvertures, et ronflait lourdement.

— Réveille-toi, bon sang ! s’écria-t-il. Nous devons partir !

Horis secoua son aîné à répétition. Chaque geste, chaque insistance lui paraissaient vains. Il s’épongea le front, renonçant aussi vite qu’il avait tenté. Il ne se réveillera pas. Quel fainéant, quel alcoolique ! La honte de la famille. Tout ce qu’il humait était le parfum de liqueurs mal digérées.

— Ils ont placé leur confiance en moi, insista Horis. Parce que tu ne t’impliques pas assez. Quand gagneras-tu en maturité ?

Un gémissement s’échappa de la bouche de son frère. Réniol choquait par la malpropreté de sa tunique beige, constellée de taches d’alcool. Plus fin et barbu que son cadet, il restait vautré dans son lit, battant des paupières de temps à autre.

— Je n’ai pas le droit… de m’amuser un peu ? demanda-t-il.

— Un peu ? s’irrita Horis. Tu fais régulièrement la tournée des tavernes, du coucher au lever du soleil. Combien d’argent as-tu dilapidé dans tes stupides eaux-de-vie ? Aux figues, aux mangues, à l’armoise, tu as goûté toutes les saveurs de la débauche !

— Parle pas aussi fort, j’ai les oreilles qui bourdonnent…

Je perds mon temps. D’un grognement Horis se retourna, dos à la lueur qui planait par-dessus l’ombre. Il retroussa ses manches et se dirigea vers la porte.

— Tant pis pour toi, assena-t-il. Dépêche-toi de sortir de ta piaule et d’enfiler une tenue correcte. Ton avenir se décidera plus tard. En attendant, surveille Chédi.

L’adolescent abandonna son aîné ce faisant et gagna le couloir. Il foula les carreaux de faïence, par-dessous les tapis en laine aux nuances bariolées, sous la clarté tamisée de lanternes ciselées. Il demeurait le fumet de la dernière vêprée, quand son aîné semblait encore endosser quelques ambitions.

Au-delà de l’entrée patientaient ses parents. Olni, sa mère, et Kardus, son père, guidaient la famille Saiden de toutes leurs aspirations. Chacun portait une besace en cuir outre leur tenue en lin croisée d’orange et d’azur. Un turban pourpre était noué autour de leur cou, d’où leur visage bienveillant détonnait. Le jaune de leur iris s’avérait moins intense, pourtant caractéristique de leur lignée respective. Tandis que les mèches de sa mère s’enroulaient autour de ses boucles d’oreille dorées, son père affectionnait davantage ses bagues en bronze incrustée sur nombres de ses doigts. Le niveau est tout autre. Ils restent souriants alors que Réniol aurait dû venir avec moi. À moi de faire l’honneur de la famille Saiden. La pression est grande.

— Réniol somnole encore, je suppose ? questionna Olni sur un ton chaleureux.

— Je crains que oui, confirma Horis. Mais il ne faut pas traîner, non ? Le marché va se terminer !

— Nous avons encore la fin de la matinée, rassura Kardus. Tu as hâte d’apprendre, mon fils, et c’est tout à ton honneur. Pas la peine de t’empresser. Une longue vie se présente.

— Ne sois pas trop dur envers ton frère, éluda Olni. Chacun grandit à son rythme. Laisse-lui le temps.

Un sourire naquit sur la figure de sa mère. Horis le lui rendit bon gré mal gré, incapable de discerner ses intentions. Il les découvrirait bien assez tôt puisque déjà ils cheminèrent sur le pavé orné de motifs polygonaux. Des bâtisses aux multiples couleurs brillaient au cœur de la ville. Diapraient de l’ocre au carminé sur des murs de plâtre, découpés d’embrasures, aux façades décorés de pivoines et d’hellébores, surmontés de hauts toits incurvés. Entre ces demeures couronnaient palmiers et oliviers, où les nuances verdâtres disparaissaient en fines ombres.

Ilhazaos, cité prospère de l’Empire Myrrhéen, s’inscrivait au centre d’un oasis. L’eau y coulait en abondance en ce lieu où s’achevaient l’extension du désert d’Erthenori. La richesse abondait à chaque coin de rue, aussi la famille Saiden passait-elle inaperçue. Ce qui captivait l’attention était plutôt leur réputation. Leur flux magique tourbillonnait autour d’eux à chaque instant, marqueurs de leur prestige. Nous envient-ils ? Nous jalousent-ils ? Peu importe, j’ai juste envie d’apprendre.

Le souhait d’Horis se réalisa à la place du marché. Dans ce tumulte circulait une masse de citoyens avides de denrées. Ils hélaient par-dessus les bêlements des moutons, marchandés entre joailleries et épices. Les uns cherchaient les meilleures offres, les autres sollicitaient la rareté. L’adolescent peinait à se frayer un chemin au sein de cette densité, heureusement il savait où ses parents l’emmenaient.

C’est mon destin de devenir mage. Mes parents en sont d’illustres représentants, non ? Les rudiments ne suffisent plus ! Je connais quelques bases, mais il est l’heure de me spécialiser. Quelle chance que j’ai de vivre ici, où la magie possède une importance cruciale dans la vie quotidienne !

Il ressentait l’appel. Au loin trônaient de vétustes livres de sorts, singularités parmi les banalités. Kardus et Olni étaient prêts à débourser une colossale somme pour fournir une éducation magique à leur fils. Aller au-delà de leurs propres connaissances. Percer les secrets des fondements de leur société.

La connaissance avait un prix. À la rareté des grimoires s’adjoignait la demande accrue d’initiés. Horis peinait à discerner les détails tant des initiés se bousculaient. Des mages isolés, ou des membres de la guilde de Kisona ? Le voyage de là est assez court, après tout.

Bientôt l’objectif se retrouva hors de portée.

Une vingtaine de chevaux surgit soudain sur le marché. Montures imposantes, toutefois si peu en comparaison de leurs cavaliers. Car la milice armée dominait de hauteur comme de prestance. Ces hommes et femmes arboraient une broigne rouge et noire ainsi qu’un casque en bronze. À leurs protections s’ajoutait leur hallebarde en argent, arme fétiche de la milice myrrhéenne. Or elles vibraient intensément, surtout à proximité des mages.

Que font-ils ici ? Ils s’éloignent rarement de la capitale ! Et quelles sont ces armes ?

Un vieil homme se positionna à leur tête. Il avait le teint noir répandu dans cette région de l’empire, tout comme la plupart de ses subordonnés, même si quelques-uns avaient une carnation basanée ou ivoirine. Son crâne chauve luisait et renforçait sa carrure râblée tandis que sa cape vermeille flottait au vent. Un symbole incongru flamboyait sur sa poitrine : une goutte surmontant une vague. Ce blason m’est familier… N’est-ce pas celui de la nouvelle impératrice ? Par-dessus son menton carré scintillait une paire d’yeux anthracite. Un rare teint au sein d’une expression distordue, débordant pourtant d’assurance. D’un plissement il dévisagea la foule rivée vers lui, à la manière d’un repérage. Après quoi il attrapa un papier accroché à sa ceinture, le déroula et s’éclaircit la gorge.

D’un claquement de doigts, il fit taire la foule. Chaque citoyen se suspendait à son imminent discours.

— Longue vie à l’impératrice Bennenike Teos ! clama-t-il. Je suis Nerben Tioumen, chef de la milice et porte-parole de son éminence. Ilhazaos est une cité importante qui se devait d’être informée au plus vite des nouvelles lois en vigueur. Surtout au vu d’une franche importante de sa population.

Plus ses paroles s’imprégnaient dans les oreilles de tout un chacun, plus son regard s’assombrissait. L’étau comme les armes resserraient les palpables tensions. L’on tressaillait, l’on frissonnait, tant la voix de Nerben portait sur toute l’assemblée.

— Ils représentent une menace ! enchaîna le guerrier. Ils possèdent des capacités aptes à semer d’inqualifiables destructions. Ils ont commis des génocides, dont un qui a bouleversé à jamais le destin de l’empire ! Et leur but est d’annihiler tout ce qui ne leur ressemble pas, infiltrant chaque sphère de la hiérarchie à leurs avantages. J’évoque bien sûr ces monstres que l’on appelle les mages ! Chacun d’eux à compter de ce jour, sera traqué et éliminé. Gloire à l’empire !

L’appel résonna dans toute la cité.

Naguère sereine, jadis paisible, des flots ténébreux engloutirent Ilhazaos.

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 4 versions.

Vous aimez lire Saidor C ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0