39 - Nunti et Supiri

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 Un long silence accueillit la fin de la déclaration de Maître Torrish. Est-ce qu’il en avait réellement terminé cette fois ? N’allait-il pas y avoir des candidats reçus supplémentaires ? Puis, voyant que Dame Elitis commençait à organiser la suite de la journée, des sanglots s’élevèrent au sein de ceux qui n’avaient pas été appelés. Des murmures qui mirent tout le monde mal à l’aise. Ceux qui s’étaient qualifiés osèrent à peine exprimer leur joie. Par pudeur, peut-être. Par respect, sûrement.

 Yuling, dans un état second, avait du mal à réaliser. Elle avait tant donné pour cet unique instant qu’elle avait imaginé ce que serait son futur sans réellement y croire ; à présent qu’il se profilait comme elle l’avait espéré, tout ça lui paraissait presque irréel. Elle pensa à ceux qui, comme elle plus tôt, avaient entendu défiler la longue liste sans entendre leur nom. A ceux dont les familles se verraient brisées ; intégrer la Dragonnerie, c'était l'espoir de sortir de la misère. L'espoir d'une dignité retrouvée, à l'image de la grandeur de l’institution. Un espoir qui s’envolait pour certain à l’annonce des résultats.

 Reconnaissante, ses doigts se refermèrent sur la pierre orangée de son frère.

J'ai réussi Mees... J'ai réussi et je te retrouverai.

 Ses yeux parcoururent les rangs de candidats pour réaliser que Solrik n’avait pas réapparu. Malgré l’annonce des résultats, il n’avait pas totalement récupéré et devait se reposer. Un soupçon de regret lui pinça le cœur à l'idée que le lien avait disparu. Partager la première épreuve avec lui, lui avait donné le sentiment d'un foyer, une famille vers laquelle se tourner. C'était illusoire, elle en était consciente, mais cette illusion était tout ce qu'elle avait.

 Peu à peu, la joie se dissipa, laissant place aux questions pratiques :

 – Et nos bagages ? demanda un garçon de l'âge d'Ewa.

 – Ils vous seront amenés dans la soirée. Par la voie des airs, précisa un Maître devant l'air dubitatif de l'élève.

 Ils passèrent ensuite les grandes portes, deux dragons de pierre noire entrelacés, et pénétrèrent au cœur de la Dragonnerie. Les murs s'élevaient si hauts que Yuling avait du mal à percevoir les remparts desquels décollaient les dragons. Ewa l'avait rejoint et s'extasiait en lui serrant le bras. C'était la magie qui opérait, cet unique instant pour lequel chacun des candidats présents avait espéré se retrouver en ces lieux ; côtoyer les dragons au quotidien, les voir s'élancer du sommet de la Dragonnerie pour mieux les admirer en plein vol.

 – Déjà, félicitations pour votre réussite, lâcha nonchalamment Maître Conyor, l'air blasé et les mains dans les poches, alors qu'on l'avait chargé d'accompagner les nouveaux. Oui, ça fait toujours cet effet-là la première fois, mais vous verrez, ça ne dure pas. Après quelques mois passés entre ces murs, ils vous paraitront tout de suite moins impressionnants.

 Yuling détailla deux énormes tours qui s'élevaient de part et d'autre, deux tours de vigie qui servaient à scruter le ciel afin de prévenir les attaques. Entre elles, les pierres blanches de la Dragonnerie surmontées d'alcôves, de passerelles et d'effigies à la Gloire des dragons disparus. Quatre étages d'histoire qui s'inscrivaient dans la pierre et dans les traditions.

 Maître Conyor fit un signe à deux collègues qui passaient par là, ne manquant pas de leur exprimer par une moue significative la lassitude qui le gagnait à devoir s'occuper des nouveaux.

 – Ne vous inquiétez pas, vous aurez bientôt vos dragons, commenta-t-il face à l'excitation générale. Mais avant ça, nous avons juste quelques légers détails à régler...

 Il leur servit un sourire de circonstance. Yuling sentit ses poils se hérisser. De quels détails parlait-il ?

 D'un coup d'œil sur la droite, elle entraperçut Solrik entouré de ses deux potiches. Il croisa son regard et baissa très légèrement les yeux. Ils ne s'étaient pas reparlé depuis la fin de l'épreuve et son attitude lui laissait clairement entendre que c'était mieux ainsi. Son cœur se serra.

 La cour qu'ils traversèrent déboucha sur deux gigantesques terrains d'entrainement, l'un en sable, l'autre une vaste prairie où s'exerçaient sous le soleil matinal apprentis et dragons. Des cris entremêlés de grognements leur parvinrent. L'odeur musquée de l'effort. Du travail. Les remontrances de Maîtres soucieux de voir leurs apprentis progresser. Ainsi que celles exaspérées des individus qui se débâtaient avec leurs dragons. Visiblement la leçon de la matinée était axée sur la maitrise de figures en plein vol, et certains apprentis tanguaient aussi sûrement qu'un bateau sur la mer.

 Maitre Conyor les fit cependant bifurquer avant qu'ils n'atteignent les carrières. Ils s'arrêtèrent face à la statue d'un homme en haillons, désignant les montagnes d'une main, le ciel de l'autre.

 – Alvin le Bon, précisa Maître Conyor sans vraiment lui jeter un œil. Vous connaissez tous un peu l'histoire des Dragonniers. Si ce n'est pas les cas, je vous enjoins à pallier à vos manques au Librarium. Revenons à ce qui nous intéresse : comme vous le savez et comme nous le savons tous, vous avez été sélectionnés pour rejoindre la Dragonnerie. Mais ! Oui, parce qu'il y a un mais... Mais ! Si cela signifie que vous présentez des aptitudes à devenir Héros, cela ne signifie pas que vous pouvez vous reposer sur vos acquis. Autrement dit, vous allez devoir faire vos preuves.

 Il se tourna vers la statue et sortit un parchemin de sa manche qu'il fixa sous la gravure "Albin le Bon".

 – Suite aux épreuves, vous avez été répartis en quatre catégories. Quatre catégories pour quatre niveaux d'excellence.

 Les candidats se penchèrent pour mieux pouvoir lire, curieux. Certains trépignèrent à la lecture du parchemin, d'autres affichèrent leur déception.

 – De ce classement dépendra bien évidemment le choix de votre classe. Vous êtes dorénavant apprentis, et ce jusqu’à ce que vous ne passiez écuyer, à la fin de l’été. Autrement dit, vous avez jusqu’à la fin de l’été pour faire vos preuves. Passé ce délai, vous deviendrez soit de modestes écuyers de notre institution, soit des Nunti, envoyés grossir les rangs du sud. Et croyez-moi, vous ne voulez pas y aller. Mais vous verrez tout ça plus en détail avec vos Maîtres respectifs.

 N'écoutant plus que d'une oreille, Ewa et Yuling jouèrent des coudes pour se rapprocher du parchemin.

 – Les résultats aux épreuves te permettront de choisir ou non le Maître de ton choix, l'informa la jeune fille. Ca nous donne aussi une indication sur notre marge de progression. Par exemple les Supiri peuvent espérer un avenir brillant alors que les Nunti...

 La jeune fille fit la grimace en secouant la tête, lui signifiant qu'il valait mieux qu'elle ne se retrouve pas dans cette catégorie.

 Ewa finit par se frayer un chemin. Yuling en profita pour s'immiscer dans son sillage et parcourut rapidement le document.

 – Modurnum ! s'exclama son amie en sautillant sur place. Je suis considérée comme Mordurnum !

 Yuling finit elle aussi par trouver son prénom. Médilium. Autrement dit, elle n'était qu'à une classe des Nunti... La déception l'envahit.

 – Ne t'inquiète pas, voulut la rassurer Ewa. Même si le classement dépendent de nos aptitudes aux épreuves, il dépend aussi de la relation à notre dragon. Rien n'est définitif.

 Yuling repéra Solrik dans la liste : lui aussi Modurnum. Elle s'en serait douté. Il avait été fiable lors des épreuves, sa magie était d'un grand recours et ses aptitudes au combat étaient un plus non négligeable. En réalité, seuls trois candidats avaient été reconnus Supiri : Esia, Kön, et... Yun, le chef de la bande qu'ils avaient croisée dans la montagne. Yuling le repéra un peu plus loin accompagné de ses acolytes et en eu des sueurs froides. Peut-être qu'au final elle devait se contenter de n'être qu'une Medilium. Peut-être que la réalité aurait pu être plus violente, ce jour-là, s'ils n'étaient pas parvenus à leur échapper.

 Maître Conyor attendit que la surprise général s'atténue pour reprendre la parole :

 – En attendant que mes collègues ne nous rejoignent pour procéder à la répartitions des élèves, je vous fait une rapide présentation. La Dragonnerie est organisée par étage, expliqua-t-il. Au rez-de-chaussée, vous trouverez la plupart des salles de cours, ainsi que certaines salles d’exercices pratiques comme celles que vous avez déjà eu l’occasion de visiter. Le Volarium, les salles de synchronisation… En l'occurrence, toute salle qui nécessiterait la présence d’un dragon entre ces murs.

 A ce moment précis, une douce odeur de fumet leur parvint.

 – Par ailleurs, et comme vous vous en doutez peut-être, le rez-de-chaussée accueille également les cuisines. Je suppose qu’il n’est nul besoin de préciser que les dragons sont formellement interdits dans cette partie-là des bâtiments, insista-t-il, un sourire moqueur aux lèvres. À tout hasard, je préfère vous le rappeler… car on observe chaque année quelques apprentis courageux et suicidaires qui prennent un malin plaisir à défier nos chères cuisinières. Au moins vous aurez été prévenus, ajouta-t-il, sarcastique.

 Yuling réprima un nouveau frisson en comprenant que Maître Connor n’avait en fin de compte pas l’air aussi décontracté qu’il aimait à le faire croire. Il plaisantait allègrement, souriait, et elle l’aurait juré, faisait des clins d’œil. Mais les règles semblaient plus strictes qu’il ne le laissait entendre, et les punitions, sévères.

 – On arrive enfin au plus intéressant, fit-il en forçant un sourire. La raison du pourquoi je tenais à faire cette introduction ! Le deuxième étage est celui des Maîtres, en grande partie, donc vous ne devriez pas avoir à vous y rendre. Mais… ! Mais il peut arriver que certains élèves, comme vous, aient à s’aventurer jusqu’à nos appartements.

 Il leur adressa un clin d’œil et de nouveau, Yuling sentit ses poils se hérisser. Etait-ce son imagination ou prenait-il un malin plaisir à se jouer de leur situation ?

 – Vous connaissez tous le Dragonium, n’est-ce pas ? Ou du moins en avez-vous déjà entendu parler ? Il s’agit de l’institution officiellement chargée du recensement des dragons, y compris les sauvages, qui gère toute les situations délicates s'y rapportant de près ou de loin. En bref, je vous épargne les détails. La seule chose que vous devez retenir, c’est que c’est le Dragonium qui « gère » les apprentis, où du moins qui gère l’attribution des dragons aux apprentis et qui s’assure qu’il n’y ait pas de dérives au sein des différentes Dragonneries. Qu’est-ce que cela a à voir avec vous ? J’y viens.

 Il reprit sa respiration et durant une fraction de seconde, Yuling se demanda pourquoi ils prenaient la peine de leur expliquer tout ça...

 – Comme c’est le Dragonium qui gère les dragons et qu’il soupçonne que vous, plus que les autres, pourriez rencontrer certains problèmes au cours de votre apprentissage, vous serez tenus de leur faire un rapport régulier à chaque lune sur l’avancée de vos relations. Bien sûr, tout ceci ne prendra effet qu’à la condition qu’un dragon vous choisisse pour la fusion. Autrement dit, pas de fusion, pas de dragon, et c'est retour chez papa et maman. Est-ce que je suis clair ?

 Des murmures de protestations s'élevèrent parmi les candidats.

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