Conséquence

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 Brociande ne comprend pas bien l’intérêt de l’arrêt, à cet endroit précis, mais, fidèle à sa résolution, s’abstient de questionner. Il ne la laisse pas longtemps dans le brouillard.

« Ecoute. »

 Elle se fige. Elle ferme sa vision latérale et soulève ses oreilles. La pression s’équilibre. Sa perception des ondes devient sélective. Elle les laisse l’envahir et se mélanger à nouveau en un unisson harmonieux. Il lui faut une quarantaine de secondes pour en déceler une asynchrone et une dizaine pour identifier des respirations contenues. Aussitôt elle en fait part au Gardien.

« Quatre individus, à neuf cent cinquante, non neuf cent quatre-vingt mètres. Ils sont immobiles.

— Bien…

 À peine perceptible, à la limite de l’illusion auditive, elle croit percevoir une nuance infime admirative. Immédiatement tempérée par la fin de la phrase…

« … Pas quatre, six, il y en a un à gauche, un à droite en position de guet. »

 Elle se remet à l’écoute et approuve. L’abondance de phryaspes et son célèbre concerto végétalisé (voir notes) les lui a caché.

« Simple manque d’habitude… Danger ? Je suis douée à l’arcalète. dit-elle en commençant le geste de la saisir. »

 Pour Razprael, cette dernière réflexion est une vraie surprise qu’il dissimule soigneusement.

« Tout doux, l’aquinidette (voir notes), ce n’est ni un jeu, ni un entraînement. Tu vois les monticules en forme de poitrine umen ? »

 Elle regarde, sans répondre, inconsciente d’avoir déjà adoptée le mode communication Gardien.

« Nous allons camper là pour cette nuit.

— Ils n’attaqueront pas avant ? questionne-t-elle sans émettre le moindre doute sur les intentions de leurs suiveurs.

— Pas face à un Gardien de l’Ordre.

— Je suis donc la cible ?

— Qui et quoi d’autre ? »

 Ils repartent au petit trot, l’air bien tranquille. Arrivée à la colline, elle descend son sac. D’une respiration, elle vérifie la tendance climatique. Le temps sur Myact peut varier avec une rapidité consternante en cette saison. Pour l’instant, il est doux et elle ne perçoit aucun signe d’évolution à venir. Exsotlan, l’astre du jour, est presque à l’horizontale, projetant ses rayons oranges bien droits. La température est en train de baisser comme chaque fin de journée. Sans vérifier que Razprael écoute, elle dit :

« La nuit sera clémente, le feu n’est pas utile. »

 Elle se tourne, alertée par un infime décalage dans la respiration de Razprael. Pas un muscle ne bouge sur la gueule du Gardien. Elle sait déjà qu’il n’est pas d’accord. Elle lui oppose un regard interrogateur.

« Quoique? dit le gardien questionneur.

— Quoique ? Il y aurait un avantage ?

— Assez de devinettes, ces aquinidés sont sans guère de doutes des mercenaires. Leur but ? Je l’ignore. Non, dit-il voyant le regard de Brociande précéder un « mais », tais-toi, tu es la cible pas le but. Ils te veulent mais dans quel état ? Morte ou vivante ? Autre question, vont-ils passer à l’action ? La réponse est oui. Sauf à être idiots, ils ont compris qu’ils étaient repérés. Ton attitude était nette.

— C’est donc de ma faute ?

— S’il te faut un coupable alors tu l’as devant toi. Je t’ai amené à le faire. Le début du piège que nous allons leur tendre, avec toi comme appât.

— Là ? dit-elle en désignant un creux entre deux monticules et sans relever l’implication des propos du Gardien.

 Elle comprend vite, constate Razprael. Il ne se fait aucune illusion sur les pensées qu’elle peut avoir. Il la manipule depuis le début. À l’intérieur d’elle, la colère doit bouillonner. Tant mieux, il a besoin d’elle en état de tension. Six énergumènes pour un Gardien… Fut-il le plus costaud, c’est un peu trop sauf si une partie se concentre sur elle.

 Il aurait été surpris s’il avait pu prendre connaissance des pensées de Brociande. Aucune colère, aucune amertume, pas même le plus petit début de rancœur, droite dans sa décision de se mettre à la portée du Gardien. Les manipulations ne lui ont pas échappée. Aurait-elle été meilleure dans un inversement de position ? S’étendre sur le sujet, comme l’aurait dit Razprael, est une perte de temps. Agir et, éventuellement, après…

 Ils installent le camp. Brociande prend en charge le feu pendant que Razprael s’occupe de la cueillette pour le repas. En cette saison, rien de plus facile que de trouver racines, tubercules et baies. Contrairement à leurs suiveurs, ils n’ont nul besoin de se cacher. Le repas sera chaud pour eux, froid pour les autres.

 Dans la moisson du Gardien, elle trouva des anolbiques, grosses racines fourragères au goût sucré. À manger crues ou cuites et, dans ce dernier cas, elle dégage une odeur puissante et délicieuse qui s’incruste longtemps dans l’atmosphère. Ils se regardent en souriant, en pensant aux autres qui n’auraient que graines, fourrages séchés à se mettre sous les dents.

 Ils confectionnent le repas à deux, pratique tout à fait courante des aquinidés pour qui nature du sexe n’implique pas métiers ou tâches particulières. Elle enveloppe les anolbiques dans des feuilles de brandaniers (voir notes), les posent sur un lit de braises. Même pas une minute plus tard, le fumet se répand.

 Pendant ce temps Razprael a pelé des gourjidenes, fruits à coques riches en éléments vitaux comme fer, graisse insaturée et surtout en sodium, l’élément indispensable de tous voyageurs au long cours confrontés à la rareté de l’eau, récurrence de la planète.

 Ils s’installent confortablement assis sur leurs trains arrières et mangent en silence. Le repas du soir, le plus important pour les aquinidés est un moment privilégié. Il dure longtemps car généralement à l’issue s’ouvre une séance d’échanges sur la journée, les nouvelles, etc. C’est aussi le moment de la cérémonie du drailleul, la boisson universelle de Myact, à boire chaude, à la veillée, ou froide, le matin. Les Aquinidés boivent peu, évolution génétique consécutive à sa rareté en surface et la difficulté de son puisage. (voir notes)

 Razprael met une marmite graduée sur le feu. De son outre d’eau, il verse avec une minutie extrême jusqu’à un repère marqué deux. Il sort d’un sac des feuilles séchées, les écrase sur un linge blanc immaculé. Il attrape deux chopes de dégustation réservées à cet usage et partage équitablement la fine poussière qu’est devenu le drailleul. À l’unisson, ils se relèvent, joignent leurs pattes avant. Brociande, après un accord tacite du regard du Gardien, entame la prière de la soif, seul rite obligatoire de l’orthodoxie myactrienne.

« Element de l’existence, consacrée de la survie, joyau de l’Univers, bienfaitrice de la Nature, nous te remercions de ta présence et de ton acceptation à nous irriguer. Que la lumière et la condensation te soient fusionnels. Ainsi bois-tu ! »

 Razprael prend la marmite et très précautionneusement verse l’eau dans les chopes. La poudre de drailleul grésille doucement. Le liquide vire au noir profond. Une légère odeur doucereuse s’élève, ne rendant pas hommage au goût réel de la boisson, un mélange de force et de fruits mûrs. La dernière partie du rite exige le silence total jusqu’à la fin de la dégustation. C’est le temps de méditation, très prisé et respecté des Aquinidés. Seulement, ce soir-là, particulier, Razprael y contrevient. À la tonalité de la voix pourtant à peine murmurée, Brociande comprend qu’elle va entendre une leçon.

« Ecoute-moi sans m’interrompre. Ta survie en dépend… Il va y avoir combat. Comprendre et assimiler que ce n’est pas un jeu. Que ton existence peut cesser abruptement, douloureusement. Un affrontement, qu’il soit à deux ou à cent, n’est qu’une suite de petits avantages ou désavantages qui feront pencher la balance d’un côté ou d’un autre. L’important n’est pas de savoir manier l’arme mais de détecter forces et et faiblesses ; de les provoquer et les accumulers pour en faire une source fiable de réussite.

— C’est ainsi que se forgent les victoires ? l’interrompt-elle en dépit de sa mise en garde.

— Tout ce qui entraîne mort, violences physiques et/ou psychiques ne se conclut que par des défaites. Il n’y a pas de victoires, jamais, uniquement des réussites transitoires ou des échecs irréparables. Dis-toi que soldats, mercenaires ou Ordonnés ne sont qu’assassins en puissance. Quel que soit le motif les animant ! Donner la mort ne peut se ranger dans la catégorie du Bien. C’est une déviance et une preuve déclarée, parfois invisible, de manque d’aquinidisme. Un type d’existence hétérodoxe qui ne garantit pas de parvenir à la Sublimation. Ni le contraire d’ailleurs…

— Alors, pourquoi ? se permet-elle encore. »

 Il ne répond pas, hausse les épaules et enchaîne.

« À choisir, si j’avais pu l’éviter… Peu importe le fait est que tu n’as jamais combattu. »

 Elle a envie de demander si la première partie de sa phrase ponctue la séquence précédente ou introduit la suivante. Elle n’en fait, bien entendu.

« Le point de départ est d’oublier tous les enseignements ainsi que les entraînements. Soit ils sont assimilés, soit c’est trop tard. Ce qui n’est pas appris durant ces séances, est l’élément primordial de la survie : la peur. Elle va te saisir, tôt ou tard. Ses fibrilles vont ramper en toi et tenter de te faire chavirer. N’essaie même pas de la rejeter, la nier. Accepte-la comme une nouvelle partie de ton toi intime et intègre-la. Elle te le rendra au centuple. Rapidement tu comprendras en quoi elle est essentielle. C’est comme la marche. Si une patte n’est pas coordonnée, elle te fait trébucher, souvent, jusqu’à la chute pure et simple. Cette sensation te servira d’alerte, d’accélérateur de réflexe, de modérateur à la montée brusque d’adrénaline et de bien d’autres choses encore. Celui qui l’ignore est condamné. »

 Il fait une pause. Le regard de Brociande est bien droit sur lui. Elle absorbe les mots sans leur chercher de sens, comme véridiques. Sa mémoire opère le tri. Elle le ressent comme lors des leçons qui la passionnaient. Ils ressortiront au moment opportun. Un petit clignement des paupières pour lui signifier qu’elle a compris et qu’il peut entamer l’autre partie, la pratique.

« Nous adoptons un comportement normal, surtout pas ostentatoire. Tu te doutes que nous sommes sous surveillance. Ils vont épier chacun de nos mouvements pour essayer de déterminer dans quelle mesure nous leur tendons ou pas un piège. Je vais prendre le premier tour de garde, le plus logique à leurs yeux. Tu prendras le second. Ils pensent avoir affaire à une amateur. C’est le cas. Sauf que pour moi, c’est l’occasion de saisir ton arcalète sans soulever de suspicion. L’attente sera longue. Ne t’inquiète pas si le sommeil te gagne. Un Gardien de l’Ordre ne dort toujours que de trois œils. Ne fais absolument pas attention à ce que je ferais ensuite. Concentre-toi sur ta tache et en priorité, cale-toi bien pour quand viendra le moment de tirer, que tu ne sois pas déséquilibrée. Compris ? »

 Brociande opine sans plus. Le ton de Razprael s’est nettement adouci. Avec surprise, au-delà de la pédagogie, elle y dénote de la prévenance. Comme quoi, les ouï-dire de la rumeur sur leur dureté définitive sont trompeurs, se dit-elle.

« Maintenant tu vas dormir. Je vais continuer à te préciser certaines choses mais il est temps d’entamer la scène d’introduction. »

 Elle obéit, choisit la position assise (voir notes). Razprael alla vers un creux, à droite, qui abritait un taillis de phryaspes. Il s’assit. Il avait sorti une épée, courte et posé à ses pieds trois dagues presque aussi grandes qu’elle. Il recommença à parler sur un ton encore plus bas qu’avant. Elle est obligé de tendre au maximum son ouïe.

« Tout va te paraître durer une éternité. Leur approche va être silencieuse. C’est un peu le défaut, tu n’es pas assez aguerrie pour percevoir les dissonances que tout être vivant provoque en se déplaçant. N’essaie pas, tu ne ferais que faire monter la panique qui est très différente de la peur, juste une conséquence néfaste. Je me charge de la veille et je trouverais un moyen de t’avertir. »

 Il fit une nouvelle pause comme pour mieux se laisser déverser les mots puis repris.

« Ultime conseil, tu vas trembler, hésiter, douter. Se confronter avec l’idée de tuer n’est pas un jeu sans conséquence. L’envisager n’est que les prémices d’une multitude de problèmes qu’aucun temps ne saurait limiter. Dès cet instant, tu dois en être consciente. La peur va tenter de retenir ta volonté. Paralyser ta patte de tir. Si au bout du compte, tu n’y arrives pas, hurle. J’accourrai. Que les choses soient claires, il n’y aura aucun reproche. Tu ne dois pas culpabiliser. Est-ce clair ? »

 Encore heureux qu’elle n’est pas vraiment à répondre. Elle se voyait mal lui dire qu’elle n’avait pas tout compris. À moins qu’il ne le sache et que ce soit un élément, une variable d’environnement de cette instruction expresse…

Notes :

Phryaspes : plante verte à feuillage persistant d’une très grande rigidité. Les feuilles poussent tout le long d’un tronc depuis la bas jusqu’au sommet formant un parapluie inversé. Pouvant atteindre quatre mètres, le moindre souffle déclenche des vibrations sonores. Le plus surprenant étant qu’elles arrivent à former un ensemble sonore harmonieux.

Aquinidette : dénomination affectueuse ou insultante, suivant le ton, le moment, désignant un jeune impétueux, inconscient, immature ou irresponsable.

Brandaniers ; arbre très commun poussant sous toutes les latitudes, dans toutes les conditions, considéré comme nain. Il ne dépasse pas trois mètres mais ses feuilles poussent directement sur le tronc et sont énormes, jusqu’à deux mètres de long pour une soixantaine de centimètres de large. La feuille est l’objet « à tout faire » du monde des aquinidés. De couverture de toi, à revêtements divers jusqu’à la cuisine.

Eau : pour pallier à sa rareté en surface, les aquinidés ont mis au point des systèmes de récupération et de puisage sophistiqués qui, néanmoins, ne pallient pas toujours au besoin. Toute utilisation de l’eau est soumise à étude extrêmement poussée pour en déterminer les acceptations maximales et minimales en dessous desquelles il y aurait danger pour eux et les plantes. La gestion se fait donc sur cette échelle et l’instauration de priorités en cas de pénurie.

Drailleul : fleur de l’arbuste du même nom, poussant en toutes conditions au besoin d’eau très réduit d’où une domestication de l’espèce généralisée sur la planète.

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