Absorption

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« Tu sais que je t’aurais abattue sur place ! »

 La phrase du Gardien de l’Ordre claque comme un coup de fouet, unique, au milieu du silence absolu qui préside leur déplacement depuis un quart de journée. Brociande trébuche, s’emmêle les sabots et désynchronise le mouvement de ses trois paires de pattes. Pas la peine de s’interroger sur la véracité de l’information. Quant au moment choisi pour lui jeter à la figure…

 Que devrait, pourrait-elle, répondre ? Depuis leur départ, elle attend le coup de grâce. Elle l’aurait accueilli comme une délivrance, bienheureuse. Comme un acte initial inversé… Un presque état de jouissance primale et masochiste… Qu’en son for intérieur, elle qualifiait, sadiquement, comme l’unique d’une vie misérable.

 A-sentiment, phantasme presque évangélique, frisson transgressif, pêchés, péché, dans des lectures dé bridées du Trinitarisme, interdites au commun des mortels, normalement permises qu’aux seuls Ordonnés…

 Elle n’a même pas besoin de se demander comment elle en est arrivée là. Une incommensurable erreur génétique, entretenue par des croyances dépassées, infondées et l’hypocrisie. À commencer par celle d’Auctor mais pas plus qu’elle ne l’avait été à y croire et vivre, presque par procuration, ce supposé destin lumineux.

 Une seconde, le temps nécessaire et suffisant pour passer du statut de « favorite » à suivante ; d’être éjectée du cocon pour plonger dans l’antre du doute et sortir de l’état d’être aquinidéenne. La réputation des Ordonnés, bras armé du Trinitarisme de leur titre officiel, bien plus connu sous celui d’exécuteur de basses œuvres, est (re)connue, incontestable. Seraient-ils en outre sadiques ?

 Elle ne voit pas d’autres termes pour qualifier celui-ci. Le fait de lui avoir laissée ses armes ne peut en aucun cas relever d’un oubli ou d’une négligence. Si c’est un jeu, il n’est pas drôle. Le vent souffle un tison de révolte naissant, en elle, jeune aquinidé, encore dans ce no man’s land qui sépare l’âge de l’adolescence de celui d’adulte.

 L’espace d’une seconde, quand elle a vu arriver ce Gardien, elle a cru enfin touchée du doigt son aspiration à la liberté. La prairie et son immensité s’ouvrait. Son destin, prédestiné, si longtemps seriné, lui en tracerait la carte, parsemée de jalons précis, une succession de marches menant au sommet de la gloire. Plus dure est la chute…

 La braise devient onde, grossit graduellement pour devenir lame de fond. Elle frappe au confluent de sa raison et de son instinct. Elle exige une libération qu’elle ne peut ignorer vouée à l’échec. Dans son dos, elle sent le contact de son arcalète. Une résolution, irresponsable lui souffle sa logique, tellement chevaleresque en fait autant son impulsivité, émerge. Un contrevent inattendu, sonore, la réduit à néant.

« N’y songe même pas. Une seule fois suffit. »

 Elle est certaine de n’avoir pas esquissé le moindre mouvement. Comment sait-il ?

« Une intention agressive, quelle qu’elle soit, qui que ce soit, produit toujours un mouvement, imperceptible pour le profane, des fibrilles terminales de la queue. Leçon numéro zéro…

 Elle se retourne brusquement. Son corps ne lui obéit même plus, contrevenant à sa volonté. Ce qu’elle voit la désarçonne totalement. Le Gardien, Razprael si c’est son vrai nom, rit, silencieusement, généreusement, la lèvre haute retroussée sur ses naseaux.

 Il s’arrête sans prévenir, battant le sol de ses pattes médianes avec force bruit résonnant qu’un ochalcant (voir notes) n’aurait pas désavoué. L’effet est tel qu’au lieu de s’en froisser, son amertume est balayée comme fétu de paille. Toujours comme dédoublée entre physique et mental, elle esquisse un sourire.

 Depuis quand n’avait-elle pas ri, questionne insidieusement une petite voix intérieure ? Facile, depuis la veille du jour du Conciliabule…

 Cet éclair, improbable, rétrocède bien vite sa place au silence, neutre. À peine se fait-elle la réflexion que la réputation de mutisme des Gardiens de l’Ordre n’est peut-être qu’une légende. Bien vite, elle se laisse glisser dans un état qu’elle-même surnomme « coma psychique ».

 Une, sa, niche de sécurité… Un paradoxe statutaire né d’une trop grande agitation de ses neurones… Un par un, tous les flux se ferment. Le bouillonnement d’interrogations, hypothèses, spéculations, colère, se met littéralement en court-circuit. Son rempart contre la folie qu’elle compare au fonctionnement erratique des générateurs à induction du bordj quand pointent les premiers frimas, à la frontière de l’arrière-saison sèche. Cette période est un carrefour entre la rentrée des récoltes, la maintien en température des nurseries accueillant les nouveau-nés de l’année (voir notes) et les besoins de chauffage des stalles et le grand nettoyage pré hivernal. Le surcroît de demande énergétique est alors au maximum et les moteurs ne peuvent suivre. Face aux contraintes, il faut définir des priorités.

 Comme son cerveau… Pour mieux préparer le retour à la lucidité et au calme… Comme à chaque fois, elle en ressent les effets. Son corps s’allège. Ses muscles se détendent. Sa démarche s’assouplit jusqu’au point de se sentir voler sur les premières pentes herbeuses de la montagne Jardiok. Un interlude de quiétude d’où, inévitablement, va jaillir une lueur qui prendra forme de questions, parfois de réponses, presque toujours de décisions.

 Cette véritable diérèse mentale peut durer quelques minutes comme quelques heures comme maintenant. Deux se sont écoulées quand une question se matérialise. En pleine possession de ses moyens, elle aurait pu, dû, la poser immédiatement. Elle ralentit, laisse le Gardien remonter à sa hauteur et lâche en partisane avérée du « il faut taper du sabot tant qu’il est en mouvement. »

« Qu’ai-je donc fait ? »

— Que n’as-tu pas fait, serait plus juste, lui renvoie-t-il. »

 Vu la vitesse de la réplique, il attendait la question. Autrement dit, il l’a encore devancée. Comment ? Une pointe d’irritation cogne à sa porte qu’elle envisage un millième de seconde de laisser entrer. Ce serait bien trop artificiel alors qu’au contraire, elle est calme, presque sereine. Son appréhension l’a quitté sans pour autant avoir relégué aux oubliettes du temps l’illogisme de la situation actuelle. Sa curiosité, insatiable, a pris le dessus. C’est un maillon essentiel de sa personnalité. Elle a en elle une soif presque inextinguible de connaissances, sans aucune exclusive de sujets. Avec un grand naturel, elle attaque, d’un ton faussement naïf :

« Qui est ?

— N’es-tu pas apte à le savoir ? »

 Il ne s’est pas laissé surprendre. Sous le couvert d’une contre question, technique classique, il renverse les rôles, la mettant en défense. Pour aussitôt enchaîner en répondant lui-même :

« Toute question, globale, contient sa réponse en genèse. À quoi bon perdre du temps à répéter l’évidence ? C’est limite une fainéantise et désorganisation cérébrales. En gros une sottise, largement puérile… »

 Son amour-propre prend un coup de sabot, presque aussi douloureux que si elle l’avait vraiment reçu. Mais il n’en a pas terminé…

« … d’un niveau « trou du cul ». Leçon zéro bis… »

 Il ne lui reste plus qu’à prendre ses railleries pour s’en draper. Vexée, elle accélère le rythme dans une tentative futile de reprendre sinon l’initiative, de signifier sa liberté. Il se laisse distancer sans rien dire, ni faire. Piquée au vif, elle augmente encore l’allure. Toujours sans provoquer la moindre réaction…

 L’évidence lui éblouit alors ses deux paires d’yeux. Elle se fait manœuvrer comme un aquinidion mal dégrossi. Entrer dans une stratégie, bien rodée manifestement, dont elle ignore les rouages, n’est pas la meilleure idée. Il l’a menée dans une impasse avec une facilité déconcertante. Il a soit anticipé, soit provoqué toutes ses réactions. Elle ralentit aussitôt. Razprael se porte à sa hauteur et dit :

« Réfléchis. »

 L’injonction est impérative malgré le ton tranquille, sans agression Il est aussi facile d’y percevoir une nuance d’insulte et une promesse implicite et claire. Surtout en un simple mot, il répond à sa question de départ. Elle est en évaluation dont la finalité ne peut faire de doute. Déterminer si elle est un poids mort pour lequel il est inutile de perdre du temps. À cette seconde, elle sait qu’il n’hésitera pas à la supprimer.

 Elle n’a pas tourné mais elle sent son regard braqué sur elle. Elle entrouvre son œil latéral droit, habituellement fermé pendant les galops. Elle y lit une intensité peu commune. Elle ralentit, s’arrête, se tourne et l’affronte. Sans rien dire, il en a fait autant. Elle a le plus grand mal à le soutenir. Elle lutte contre la panique et en appelle aux leçons apprises. « Faire dériver son esprit vers un détail quelconque et le décortiquer à l’infini. » Ce sont ses yeux justement qui lui offrent l’opportunité. Leurs couleurs… Elles sautent à la figure. Son frontal droit est vert, le gauche bleu. Une configuration rarissime, maudite même… L’aquinidé moyen les a soit bleus, soit verts. Ce particularisme n’est malheureusement pour les porteurs, pas anodins. Il est le signe d’atteinte d’une maladie, la leucose. La mort survient très jeunes. Aucune solution n’a encore été trouvée pour y remédier.

 Lui en serait sorti vivant ? À moins que… Elle s’intéresse alors aux latéraux et y trouve ce qu’elle attendait. La symétrie… Un bivalent !

 Etres quasi légendaires, ils bénéficient de plusieurs particularités, non expliquées. Une longévité accrue, une tonicité améliorée, une réactivité supérieure et ils sont intersexués. Ils disposent d’une option unique, celui d’adopter le genre sexuel auquel ils voudront appartenir. Ou pas, car ils peuvent vivre ainsi, neutre, sans conséquence.

 Elle a la conviction que ce Gardien est dans ce cas de figure ? Par choix ? Indécision ? Liberté qu’elle procure ? Sans aucune raison logique, le constat lui fait établir un parallèle avec sa situation actuelle et lui fournit une lumière qu’elle énonce sans tarder.

« Je ne me comporte pas en victime expiatoire ? »

 Il ne répond rien. Elle va pour le relancer quand ses mots lui reviennent à l’esprit. « Toute question globale contient sa réponse en genèse. » Elle s’abstient. Elle va devoir, vite, s’habituer à ses manières si elle veut survivre. La suite logique lui vient naturellement, sans besoin de réfléchir et avec un brin de provocation.

« En test. Encore longtemps ?

— Depuis… »

 Sous-entendu longtemps… L’implication est énorme. À commencer par le fait d’une complicité interne.

« L’oracle ?

— Pas que… »

 Elle commence à cerner le Gardien de l’Ordre. Il n’a pas prononcé plus de trois phrases depuis leur départ. Pourtant elle a accumulé une somme d’informations considérable. Chaque mot a un sens caché, ou pas mais contient des informations. Elle, plutôt volubile, avec son désir absolu de connaissances, s’en trouve un peu frustrée. Cette façon va lui demander de se canaliser, de peser chaque mot et de cibler ses recherches.

 La croupe de Razprael s’éloigne. Il est reparti, en silence et sans prévenir. Elle le rejoint aisément. Il force l’allure, presque au galop de course. Elle réprime sauvagement la question sur le pourquoi. Double perte de temps garanties… Il ne répondrait certainement pas et à ce train, les mots se perdraient. Elle monte juste à sa hauteur, sorte de pressentiment qu’il est en attente de cette action. Il murmure alors, coupant :

« Halte progressive avec arrêt dans trois cents jambées, en rythme, sans à-coup, naturelle. »

 Elle garde le silence. Elle remarque qu’il n’a pas le moindre doute sur sa capacité à réaliser cette manœuvre purement militaire. Elle se concentre sur la règle de trois à appliquer pour l’enchaînement adéquat des changements de rythme. Il ne manquerait plus qu’elle se prenne les sabots dans la paillasse.

« Maintenant. »

 Elle aura tiré au moins une satisfaction de cette journée, la réalisation parfaite de la manœuvre demandée.


Notes :

Ochalcant : mammifère charognord, doté lui aussi de trois paires de pattes, mesurant à peine un mètre au garrot. Très petit pour la planète, d’apparence vulnérable à toutes sortes de prédateurs, il y contrevient en vivant en communauté très soudée et par sa capacité à produire un tintamarre infernal en cas d’attaque. Ils frappent le sol alternativement de leurs six sabots. Le bruit serait supportable avec un ou deux individus mais quand tout un clan, une centaine d’individus en moyenne, participe, le résultat est insupportable.

Sexualité des aquinidés : il n’existe qu’une seule période de conception chez eux. La contraception en est amplement facilitée et est purement mécanique. Durant ce temps de fertilité très délimité, ils s’abstiennent. Comme ils disent : « il y a le reste du temps pour les galipettes. » L’aquinidé est d’une fidélité absolue jusqu’à rester seul après la disparation d’un membre du duo. La formation du couple se fait au terme d’un long processus de ce qu’un humain pourrait appeler marivaudage niais ou romantisme excessif suivant les individus. Une forme de mariage existe mais, en réalité, il ne fait que célébrer la décision de donner naissance. Les déviations, pour être très marginales, ne sont pas absentes. Certaines sont tolérées, aquinosexualité (équivalent humain de l’homosexualité), d’autres punies de manière définitive (pédophilie, agresseur sexuel, etc.) L’éducation sexuelle s’opère dès le plus jeune âge, sans tabou.

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