Le départ

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 Toujours songeuse, Brociande arrive au rabicoin familial. Elle entreprend séance tenante de réunir ses rares effets personnels. Ses plus précieux sont son caparaçon d’apparat, bleu nuit striée de fils dorés, offert par Auctor en même temps qu’une arcalète.

 L’arme traine dans un coin, enveloppée dans un linge et soigneusement graissée. Elle l’attrape, la déballe. Cinq traits chutent au sol bruyamment. Elle les ramasse, en range quatre dans le carquois de flanc. Le dernier, elle le dépose sur une encoche dans la garde de l’arme proprement dite. Arloursa lui a enseignée cette pratique d’archers. Un geste de prudence et un gain de temps de quelques secondes en cas de danger.

 Elle revêt sa tenue au prix de quelques contorsions. Habituellement il faut être deux pour cette opération mais elle a appris depuis bien longtemps à le faire seule. Elle ajuste son sac de poitrail et sort aussitôt. La stupéfaction de l’unique garde laissé en faction, en d’autres circonstances, aurait pu être comique. Il s’attendait à passer un moment tranquille alors qu’elle était supposée attendre d’être appelée pour la cérémonie de la Conciliation. Aloursa, dans son rôle, a déployé le reste de son équipe au portail.

 Sans s’attarder et avant que le garde n’esquisse le moindre geste, elle démarre en trombe. Elle enfile le chemin principal, prend un virage à une allure insensée, contrevenant aux règles du bordj. Tous déplacements, à l’intérieur du village, se font au pas ou, en cas d’urgence, au trot mesuré. Emportée par son élan, elle manque chavirer mais se rétablit presque miraculeusement. Elle l’a semé. Elle ralentit, franchit une porte latérale qui l’amène par l’arrière vers l’entrée principale. Si jamais elle s’est trompée, la punition sera exemplaire. Pour sa croupe, dans un premier temps et ensuite sa fierté…

  À cinquante mètres, elle s’arrête. Personne ne semble l’avoir vue. Elle peut voir le conseil au grand complet ainsi qu’Auctor. Plus en retrait le reste du clan observe. Il n’y a pas de tension, juste une curiosité. C’est une communauté tranquille, respectueuse des us et coutumes et beaucoup s’interrogent sur une telle présence. Ils ne font pas le lien. Pas plus que ses parents qu’elle aperçoit au premier rang. Ils respirent la sérénité. Elle devrait lui déteindre dessus mais, au contraire, elle se tend encore plus. Pour elle, pas de doute, cet Ordonné est venu pour elle, l’emmener à cette Ordonnancerie qu’Auctor lui a prédit.

 Le Gardien de l’Ordre est de dos. Il a repris une position normale, campée fermement sur quatre pattes. Il a donc renoncé à la « marche debout », cette démarche venue de nulle part, évidente contre nature, privilège absurde que personne, à commencer par elle, ne jalouse tant elle est usante. Elle a manqué le début de la rencontre pour n’entendre que les derniers mots.

— Brociande !

 Son nom a claqué, la cueillant à glaçons. Du moins le ressent-elle ainsi. Un frisson la parcourt aussitôt suivi par une suée sur ses flancs. Toute son attention se braque sur le groupe. Une tension palpable y règne désormais.

« C’est écrit. dit Auctor

— C’était écrit. réplique l’Ordonné »

 Elle voit la tête d’Auctor, sa peine soudaine et l’abattement significatif de son dos. La lumière tombe d’un seul coup. Pourquoi n’a-t-elle pas additionné les faits pourtant d’une logique indéniable. Les Gardiens de l’Ordre sont des tueurs. Ils ne se déplacent pas pour faire du tourisme et ne sont en aucun cas des ambassadeurs ou alors de la mort.

 Les larmes l’envahissent sans qu’elle puisse les contenir. Ainsi la prédiction de l’oracle est fausse. Volontairement ou par ignorance ? Ce serait bien d’Auctor, sous ses dehors glacials, d’avoir fait en sorte que ces quelques années soient un sursis le moins pénible possible. Le refus monte. De la mort… Sans avoir rien connu de l’existence, de l’amour, d’une famille et d’un aquinidion à elle, des luttes, défaites, victoires, petites joies.… Seulement des grandes peines dont cet ultime…

 L’injustice, l’incompréhension font monter sa colère. Ravageuse… Jamais elle ne se résignera. Jamais… Elle va se battre. Sans réfléchir une seconde de plus, elle saisit son arcalète. Elle veut prendre le trait quand deux pattes fermes la saisissent. Son escorte semée est revenue. Elle aurait dû s’en douter. Durant toutes ces années, jamais ses gardes n’ont été pris en défaut.

 Sans violence, il l’immobilise. Aussi subitement que la colère s’est emparée d’elle, l’abattement et la résignation la remplacent. Prendre la fuite serait une utopie. Personne n’échappe à un Ordonné. Pas d’aide ou complicité à attendre. Un risque inutile, porteur de mort certaine, que personne ne prendrait.

« Lâchez-la. dit sèchement le gardien tout en la toisant »

 Il accroche le regard de Brociande. Avec sa patte gauche, il dessine un cercle dans l’air. Sans explication, elle comprend qu’il veut qu’elle fasse demi-tour. Elle obtempère sans plus de velléité. La voix l’atteint comme un poignard tant elle est acérée.

« Au trot, demoiselle ! »

 Un ordre indiscutable… Elle obéit. Il lui emboite le train aussitôt pour s’arrêter presque immédiatement. Il se retourne et dit :

« Hargmestre, oracle, quoique vous pensiez savoir, vous ne savez pas, ne saurez pas. Veillez à votre clan. »

 Brociande et Razprael sont devenus presque un point à l’horizon. Les arsanics se sont lentement dispersés. Pourtant quelques-uns sont encore là, le hargmestre, Auctor, Aloursa et les parents de Brociande. Ils ne se parlent pas, chacun dans ses pensées.

 Aloursa éprouve une perte. Jamais elle n’aurait imaginé possible un tel manque aussi brutal. En d’autres circonstances, elles auraient pu devenir amies.

 Les parents de Brociande voient partir leur enfant. Ils s’y sont préparés dès sa naissance. En pure perte, la douleur est vive. Elle ne disparaitra plus faute d’espoir de la revoir. (voir notes)

 Bluestaar est impénétrable. Il regarde l’horizon pensivement. Hors l’inattendu de l’évènement lui-même, il ressent un trouble profond. Quelque chose dans le tableau final a cloché. Une anomalie, un détail qu’il n’arrive pas à formuler.

 Le hargmestre serait surpris de constater sa communauté de pensée avec Auctor. Sauf que ce dernier a parfaitement identifié l’anormalité apparente. Machinalement, en habitué du soliloque à haute voix il laisse tomber :

« Il lui a laissé ses armes ! »

 Sa gueule affiche un rictus qui tout autant pourrait être sourire que moue d’amertume.

Notes :

« Marche debout » : elle est un des mystères insondables de Myact, à l’image du jour du Conciliabule. Qu’aucune archive n’éclaire. Seules circulent des supputations, on-dit tous plus fantaisistes, complotistes les uns que les autres. Il en existe un particulièrement aberrant en lien incompréhensible avec les umens, espèce déchue en voie de disparition complète.

De ce fatras, il ressortirait – pincettes obligatoires – que cette race n’est pas originaire de Myact mais d’une planète homonyme – Terre, traduction de Myact. Qu’ils seraient arrivés dans des stalles volantes. À l’unanimité des doctes, ce dernier point n’est pas sérieux. Ils concèdent que voler est du domaine du possible, du faisable même tout en précisant, à juste raison, qu’il y faudrait un intérêt. De là à sillonner l’espace relève de l’utopie. À réserver aux conteurs et rêveurs…

Ils précisent, toujours raisonnablement, que pour atteindre une autre planète, une vie entière ne suffirait pas. Que la taille des engins à construire serait un obstacle quasi infranchissable et, de toutes façons, hors des limites du potentiel industriel aquinidéens. Leurs masses seraient si énormes qu’ils nécessiteraient une énergie motrice aux impacts dévastateurs pour l’environnement. Qu’il resterait à inventer aussi…

Une matière à écrire un manuscrit mais qui n’occulterait pas une réalité bien différente. Les umens s’amenuisent inexorablement au fil des saisons. À tel point qu’ils sont protégés. Leur fin est inéluctable. En cause un taux de fécondation proche du zéro. Les doctes n’y peuvent rien. Ils n’ont aucune solution, ni explications à cette dégénérescence. Les maltraiter est un délit. Certains, parmi les plus résistants, travaillent.

Difficile de croire, qu’un jour, ces derniers aient pu être nos égaux, plus même. La seule relation avérée, en fait, est qu’ils sont bipèdes, mince pour le moins.

Les aquinidés n’ont pas le sens des adieux façon humaine. Pas d’effusions, quelquefois un simple au revoir, jamais plus. Il faut y voir un certain fatalisme quant à la brièveté des relations ainsi qu’à la constance aléatoire et les impératifs d’une existence à mener.

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