Ambassade

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 Nul besoin d'avoir une connaissance approfondi des aquinidés pour déceler un air dubitatif dans l'expression de Razprael alors qu'il s'avance vers l'entrée du bordj. Peut-être dû à une mission plutôt inhabituelle dès l’origine. En bon Gardien de l’Ordre, ce n’est pas un questionnement sur le but ou le moyen. En fait, l’office semble facile – trop…

 Le voyage a été relâché, calme, sans incident même mineur. Il n’a jamais forcé l’allure, trois cent cinquante kilomètres en deux jours, pas un exploit surtout pour un Ordonné. L’Ordonnancerie lui avait donné une heure d’arrivée, sans explication. Il arriverait donc pile à ce moment. La compréhension lui viendrait, peut-être, alors, ou pas. Les voies du Grand Servant sont parfois impénétrables. Souvent même…

 Alors pourquoi ce sentiment de gêne indéfinie ? À bien y réfléchir, elle a démarré presque exactement au moment où il a stoppé pour remettre de l’ordre dans sa tenue et son maintien. Une telle mission, hors son but, est aussi une représentation diplomatique où il faut renvoyer la meilleure image de la capitale.

 Ce n’était pas le fait d’être épié. Dès la première seconde, en tant que vétéran, Ordonné et combattant professionnel, il l’a ressenti. L’intimité, sacrée… l’est moins pour un soldat qui passe plus de temps ailleurs que dans un chez lui, détaché du domaine des relations sociales et familiales. Espace de vie parfaitement inconnu, pour lui, embarqué à l’Ordonnancerie bien avant l’adolescence…

 Un Gardien de l’Ordre apprend à analyser les situations le plus vite possible et sans faire de pause, genre assis tranquille devant une timbale de tkuhil, la boisson d’orge fermenté commune à toute la planète. Ainsi qu’à écouter les ondes émises, le tout sans réagir s’il n’en est pas besoin. Alors pourquoi avait-il braqué son regard vers ce promontoire comme un aquinidion déstabilisé ? Pour ne rien voir hormis huit individus qui, sans être des soldats, sont, sans l’ombre d’un doute, des gardes du corps.

 Dès ce constat, il sait. Il n’a pas vu l’objet de cette attention très particulière mais c’est pour lui, elle en l’occurence, qu’il est là. Donc acte, pragmatisme appliqué, il continue sa toilette. Sans pour autant que son embarras disparaisse.

 Sans surprise, il vit les travailleurs rentrer. Seuls les jeunes trainaient un peu. Fascinés probablement par ce qu’il était. Aucun n’a jamais vu de Gardien de l’Ordre mais nul doute qu’ils en connaissent l’existence. Ils ne sont pas assez avancés en âge pour éprouver la crainte et avoir assimilé le côté mauvais augure que constitue une de leurs visites. Même si, en l’occurence, celle-ci ne devrait même pas l’emmener à entrer au bordj.

 Il se mit en route. D’un seul coup, il a hâte que cet épisode prenne fin. Emmener cette dénommée Brociande, arriver à l’Ordonnancerie, l’exécuter proprement et rentrer à sa cellule. Cette pensée le rassérène. Il faut qu’il se concentre maintenant sur sa représentation.

 Les protocoles aquinidés sont dans l’ensemble assez simples. Basés principalement sur le respect de l’environnement d’autrui sans qu’il soit fait appel à la qualité particulière d’un individu. Ainsi en tant que visiteur, eût-il été le Grand Servant lui-même, avant de pénétrer dans l’enceinte, il est tenu de stopper, question d’honneur, à une distance minimum de cinq mètres du portail – sinon c’est une agression –, avant de refaire deux pas pour signaler une visite non intrusive, à défaut d’être parfaitement amicale – en soit peu probable de la part d’un Ordonné… Position désagréable en matière de sécurité revenant à se mettre à la merci d’une salve d’arcalète. Si son armure le protégerait, il n’en ressentirait pas moins les impacts et ils seraient douloureux. Sans compter l’humiliation d’une chute presque certaine…

 Il attend donc patiemment et, en geste conciliant – ne pas confondre avec gentil –, reprit une position quadrupède. Le hargmestre, son conseil et Auctor, qu’il connaît de vue, arrivèrent moins de deux minutes plus tard. Ils étaient brus de toutes tenues officielles, comme le caparaçon pourprin aux trois étoiles d’or de leur fonction. Ils n’y sont pas tenus comme lors de toutes visites fortuites.

 Les préliminaires, à l’image des protocoles, sont absents pour engager une négociation, un débat ou une conversation, au-delà du bonjour et d’une présentation à minima. Inutile dans son cas… Les aquinidés sont directs. À défaut, ils vont considérer être l’objet d’une insulte ou d’une déclaration d’hostilités.

 Le hargmestre l’invita donc à entrer. Sans plus attendre, l’édile dit :

« Qui ?

— Qui ? répond, narquois, Razprael »

 Bluestaar est déstabilisé. Voir arriver le Gardien avait été une surprise, mauvaise. Mais dans son esprit, il ne pouvait y avoir doutes. C’est le jour du passage à l’âge adulte de Brociande. Il n’a pas oublié les paroles d’Auctor. Que ce soit l’oracle qui la mène à l’Ordonnancerie ou que ce soit celle-ci qui envoie un tiers pour le faire, ne change rien à l’affaire.

« Ce pourrait être quoi ? rajoute l’Ordonné »

 La phrase a été prononcée de manière doucereuse avec une vague nuance de menace et dans le but d’achever de décontenancer. Une tactique gardienne classique à laquelle Bluestaar n’est pas habitué. Au contraire d’Auctor qui vole au secours du hargmestre. Il connaît ce Gardien, garde son étonnement pour lui et sans détour dit :

« Razprael, épargne-nous ce détour, le déplacement d’un Gardien de l’Ordre, surtout de votre niveau, n’est jamais diplomatique… »

 Bluestaar ne peut empêcher sa patte arrière droite de ruer, traduction d’une consternation et d’une confusion intense à l’écoute d’un discours frisant l’insolence.

« … il y faudrait, à minima, une affaire en lien direct avec l’état qui, en aucun cas, ne pourrait naitre dans une communauté comme Arsanc.

— Oracle, tu viens toi-même de le dire. C’est une affaire d’état qui justifie mon déplacement. »

 Bluestaar devint grisâtre, signe ultime de la perte de moyens, remplacés par une frousse d’autant galopante qu’elle ne s’appuie sur rien. A sa connaissance, aucun d’entre eux n’a commis d’hérésies.

« Razprael ! interjecte Auctor, violemment et pour faire comprendre que le petit jeu doit cesser

— Brociande ! dit alors le gardien »

 Le hargmestre n’aurait pas dû être surpris, voire vaguement soulagé mais, au contraire, sa consternation monte d’un cran. Comme si contre toute logique, l’Ordonné venait de prononcer le dernier nom auquel il se serait attendu. Comme si l’oracle n’avait pas vu juste depuis le début. Il n’aurait pu le traduire par lui-même mais Brociande, d’une façon insidieuse, était devenue un peu la mascotte du clan, l’intellectuelle, la guerrière en devenir. Celle qui pourrait sans conteste devenir la future hargmestre. Avec un culot qu’il ne se connaissait pas, il lâcha :

« Pourquoi ? »

 Comme réponse, il n’eut droit qu’à un claquement sonore de queue soulignant l’inconvenance de la question. Il se tourna vers Auctor, cherchant un soutien. Qui ne vint pas de la manière inconsciente qu’il attendait.

« C’est écrit. dit Auctor

— C’était… laissa tomber Razprael

 Auctor sentit s’abattre sur lui le poids des années. Il ne peut y avoir de doutes sur la signification de cette dernière phrase. Ses yeux se voilent. Le fait n’échappe pas à Bluestaar. Pourquoi une tristesse aussi soudaine qu’indicible ? Alors la compréhension le submerge. Les chemins d'une destinée peuvent parfois être particulièrement tortueux et… mortels. Ils ont tout fait pour le rendre linéaire. Sembler, paraître, croire, autant de synonymes qui peuvent devenir contredisants. Ils avaient tout faux. Ce qu’ils croyaient lumière n’était qu’ombre. Un murmure s’élève. Il redresse la tête. Brociande est derrière le Gardien de l’Ordre. Elle est en tenue d’apparat, armée et déterminée. Il voit nettement des gouttelettes d’eau perlée au coin des deux paires d’yeux. Elle a entendu.

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