L’apparition

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« Quelqu’un vient ».

 La phrase, prononcée d’un ton proche du murmure, résonna pourtant aux oreilles des aquinidés. La nouvelle se répand comme trainée de poudre d’un bout à l’autre du champ. Comme chaque année à la saison tiède succédant à la chaleur estivale, presque tout le clan s’est mobilisé pour la récolte du sail, principale source de nourriture du clan Arsanc.

 L’après-midi est à peine en son milieu, pourtant l’ombre commence déjà à étendre son aile doucement sur la terre fertile d’Arsanc, région reculée, isolée du continent d’Hespyd de Myact. Le clair-obscur de la brune n’arriverait pas avant plusieurs heures encore. Pourtant, la curiosité l’emporte sur le devoir. Les têtes se relèvent.

 Le Bordj arsanyc, calée au fond d’une vallée de la montagne Altbury, n’est pas une destination privilégiée aussi bien en termes de tourisme que de simples visites. Pour y accéder, il faut monter pendant huit heures, une ascension sans difficulté majeure mais demandant une endurance certaine. La descente pour être plus rapide, comme souvent, s’avère bien plus éreintante et piégeuse.

 Le clan arsanyc n’a pas de guetteurs. Il n’en a pas besoin. La nature y pourvoie. Les arrivées, rares, à peine une dizaine par année, s’annoncent bien en avance. La situation du Bordj s’y prête, enclavée au pied d’une pente, avare en végétation, riche en caillasses de toutes tailles, toujours prêtes à rouler au bas de la déclinaison en tentant d’entrainer le plus de ses sœurs avec elle.

 La vie arsanyc est rythmée par les routines, le travail de la terre, les récoltes, l’entretien du Bordj, l’éducation des aquinidions, l’étude du Trinitarisme, la veillée. Une visite est un moment de rupture. Pour peu qu’elle soit amicale, elle procure un moment de détente bienvenue. Elle préfigure l’apport de nouvelles rendues rares par leur éloignement. Une parenthèse dans le quotidien, des moments de joie et de fraternité, une fête possible…

 Bluestaar, le hargmestre rappelle chacun à son office. L’étranger n’arriverait pas avant quelques heures. Le travail reprend. Le rythme n’y est plus. Les esprits sont tournés vers ce qu’ils espèrent être une réjouissance. Régulièrement des têtes se relèvent, manière de suivre la progression du visiteur.

 Seuls les jeunes profitent à plein de la nouveauté. Ils se sont agglutinés à l’extrémité sud du champ. Là où longe le chemin herbeux conduisant au Bordj par où l’étranger arrivera. Ils sont bruyants, joyeux. Nombre d’entre eux, chez les aquinidions surtout, n’ont jamais vu de visiteurs. C’est une découverte largement suffisante pour monopoliser toute leur attention. Les plus vieux, les adolescents, commentent presque minute par minute la progression du voyageur. Ils en rajoutent, racontent, inventent des péripéties improbables. Le point noir s’est fait forme indistincte. Elle se précise d’instant en instant jusqu’au moment où l’un de ces guetteurs en herbe laisse tomber, d’un ton parfaitement funeste :

« Un Gardien de l’Ordre ! »

 Un coup de tonnerre, silencieux, un orage de chaleur aussi violent que la déception s’abat sur le clan, à l’avenant des espérances envolées et des craintes naissantes. Le hargmestre se précipite à l’extrémité du champ. Sans ménagement, il éparpille les jeunes et leur intime l’ordre de reculer.

 L’étranger s’est arrêté. Il procède manifestement à une remise en état de sa tenue. A cette distance, il paraît de taille moyenne. Il pourrait sembler parfaitement ordinaire s’il n’y avait eu le caparaçon de combat, les jambières aux six pattes et la crinière soigneusement tressée en fouet, distinctive de cette caste d’Hespyd. Ils ont bien affaire à un Ordonné.

 Le Gardien se redresse sur ses deux pattes arrières. Bluestaar sent sa tension interne remonter d’un cran quand il le voit entamer la démarche martiale dite « debout », réservée à l’élite, nobles, dogmatiques et servants du Trinitarisme. Cette marche « debout », particulièrement ici au fin fond de la province, n’a qu’un sens. Une visite officielle, présage d’une mauvaise nouvelle, synonyme presque certain d’un désagrément…

 Pour ce qu’il en connaît, suite à ses visites à l’Ordonnancerie, le centre névralgique d’Hespyd, il sait que ce maintien, aux antipodes de leur nature d’aquinidé, nécessite un long et difficile entrainement. Sans être devin, même lui peut voir que le Gardien est un novice de cette pratique.

 Pas la peine d’être un docte pour tirer quelques conclusions. Cet Ordonné est un néo chevalier servant, le premier degré de l’encadrement du Trinitarisme, autrement dit un vétéran promu pour services rendus. Un augure évident du sérieux de la mission qui lui a été confié. Sans plus attendre et prématurément, Bluestaar sonne la fin du travail et renvoie tout le monde au Bordj.

 Il reste seul à l’extrémité du champ. Qu’est-ce qui leur vaut cette visite ? Son clan n’est pas de ceux qui jouent un quelconque rôle qu’il soit politique, économique ou intellectuel. Leurs échanges sont réduits à leurs plus simples expressions. Ils sont proches de l’autarcie et cette indépendance sied à la majorité. Ils sont parfaitement orthodoxes dans le suivi de la ligne de pensées hespyenne. Aucun conflit de voisinage, encore moins d’ambitions territoriales n’est à l’ordre du jour. La dernière tentative d’incursion hostile qu’ils ont eu à subir remonte à plus d’une décennie.

 Un mystère que n’éclaire pas l’avancée toute en dignité quoique légèrement hésitante du Gardien de l’Ordre. En d’autres circonstances, il aurait pu, peut-être, esquisser un sourire discret mais, aujourd’hui, seul un fou ou un suicidaire s’y serait risqué, pas un aquinidé doté d’une conscience normale !

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