Fondation

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« Une sacrée femelle, dit Guerdre alors que Brociande est trop éloignée pour l’entendre.

— Encore plus que tu ne crois. »

Guerdre jette un regard trouble sur Razprael. Dans le ton, il n’y a nulle trace d’admiration contemplative, juste le constat d’un fait indéniable, d’une évidence qu’il n’aurait pas dû être nécessaire de préciser.

« Ça serait d’un aquinidisme minimum d’arrêter de parler de moi en tant que femelle… »

La réflexion fuse, les prend par surprise, laisse Guerdre dubitatif et Razprael colérique. Il le mentalise aussitôt.

« Fais ce que je dis, pas ce que je fais, encore une fois. »

« J’ai eu un bon professeur à vrai dire, réplique Brociande sans se démonter le moins du monde. »

« Je passe mon tour mais nous en reparlerons. »

« Je suis désolée mais chaque fois que quelqu’un parle de moi, je le perçois »

« Vous parler de quoi, intervient oralement alors Guerdre.

— Tu n’entends pas ? interroge Razprael.

— Je ne reçois qu’un flux inaudible. Tu sais ce qu’il est en train de se passer ?

— Non, répond Razprael, conscient de mentir à son compagnon. »

« Tu… intervient Brociande sans pouvoir terminer sa pensée, coupée par le Gardien. »

« Non, n’ajoute rien à une situation déjà trop compliquée pour en saisir toutes les conséquences. »

Il n’y a pas de supplique dans le ton, juste une demande volontaire où la nécessité fait loi. Elle le comprend d’autant mieux qu’elle est préoccupée et troublée par sa capacité à mentaliser alors qu’elle n’a pas appris. Comme une aptitude naturelle qui aurait été présente en elle depuis l’origine.

Elle la maitrise sans comprendre, découvre à chaque fois de nouvelles possibilités ; comme diriger un flux sur une seule cible et le rendre inécoutable pour d’autres. Comme percevoir qu’elle est le sujet de conversation. Autant d’actions qui, au regard des connaissances qu’elle en a, n’existent pas.

La mentalisation, une technique longue à apprendre, n’opère que globalement. Les meilleurs peuvent distinguer le nombre d’émetteurs mais aucunement les séparer, encore moins converser individuellement. Tout mentaliseur peut couper les réceptions, encore une fois globalement.

Ce qu’elle peut faire va plus loin. Elle peut sélectionner qui entendre et à qui mentaliser. C’est trop nouveau pour estimer une limite mais elle la soupçonne presque infinie. Chacune de ses mentalisations donne lieue aux mêmes phénomènes. Dès la première, deux images se sont imprimées sur ses rétines latérales. Il lui a fallu deux minutes pour comprendre. À gauche, des lignes sortantes représentant ses émissions. À droite, autant d’entrantes que d’émetteurs. Dans les deux cas, chacune est dotée, à sa naissance, de ce qui ressemble à un levier. Elle en a tout de suite compris l’usage. Levé ou baissé, couper ou diffuser.

Une sensation de pouvoir tentateur qui lui a fait ressurgir une leçon martelée par Auctor : « L’aquinidisme ne peut se concevoir sans modestie. La vie s’ingénie à procurer naturellement ou artificiellement des instruments de pouvoirs, de puissances et de dominations possibles. Toute la vie se résume alors à un très long combat entre la tentation et la déraison. Il n’y a ni victoire, ni défaite à attendre, juste une précarité à se maintenir sur le fil de la Raison »

Cet enseignement si abstrait, elle n’en mesure la portée qu’à cet instant. D’autant mieux qu’elle commence par une faillite, trop curieuse de la conversation en cours entre les deux Gardiens. Vaincue sous le faux prétexte de conserver une chance de survie, elle se met à l’écoute.

« … oui, disait Razprael.

— La mission ? demande Guerdre

— Elle continue.

— Jusqu’où ?

— Au bout.

— Lequel ?

— Celui qui sera le plus parlant.

— C’est une tricherie que n’admettra pas l’Ordonnancerie.

— Mais qu’elle adaptera à ses vues.

— Et moi ?

— Tu continues aussi ta mission… Sur le même modèle d’accommodement…

— Si j’ai l’occasion…

— Tu sais parfaitement que tu ne le feras pas. Pour la même raison que tu as évoqué au début.

— Le problème devra être résolu à terme.

— Elle choisira.

— Si elle ne le fait pas ?

— C’est qu’elle sera morte, ou moi, ou toi, ou tous.

— Tu n’as aucun doute.

— Je ne suis que ça, un doute.

— Je n’aimerais pas être à ta place.

— Moi non plus, je n’aime pas être à ma place mais j’irais jusqu’au bout.

— Je vais réfléchir.

— À toutes les implications. Si tu prends parti, tu sais ce qui arrivera.

— Oui. Allons finir la cérémonie. »

Ils rejoignent Brociande. Sans concertation, un statu quo s’installe. Ils n’attendent pas la complète combustion avant de réunir leurs affaires, de ramasser autant de chargeurs d’arcalètes qu’ils peuvent porter. Les autres armes, ils les jettent dans le brasier.

Guerdre a récupéré son armement, y compris des chargeurs pour l’arcalète récupérée. Il s’attendait à un refus de la part de Brociande mais cette dernière ne s’y est pas opposée. Une attitude qui lui remet directement la dernière conversation en mémoire. L’interrogation implicite de Razprael ? Les conséquences ? Sa tête est un charivari d’où ne peut s’extraire une décision claire. Que va-t-il faire alors que le moment du départ est proche ?

Brociande attend face à la montagne alors que Razprael, en vieux routier, fait un dernier tour. Il la rejoint et sans un mot, s’élance à l’assaut des pentes. Elle embraye aussitôt. Ni l’un, ni l’autre, ne jettent le moindre regard en arrière. Il laisse Guerdre à son destin et sa volonté. Y compris celle de les abattre sans tambour, ni trompette.

Dire que l’idée ne le traverse pas, serait faux. Elle l’effleure, lui fait miroiter la loyauté du serment. Pas suffisamment pour faire de l’ombre à l’éblouissement provoqué par la curiosité. La finalité de cette affaire conjuguée au poids des découvertes pèsent trop lourd dans l’équilibre.

D’un seul coup, il se décide. Il les rejoint et croit utile de préciser :

« Jusqu’en Arsanc seulement. »

Y croit-il lui-même ? Pas plus que Razprael ou Brociande…

Notes :

Heuskardy : l’enfer sur terre.

Glakin : baies communes d’Hespyd, utilisées couramment comme antiseptique, cicatrisant et légèrement antalgiques, pour blessures superficielles ou peu profondes. Elles sont impropres à la consommation. L’ingurgitation provoque vomissements, diarrhées et pertes de poids spectaculaires durant les quelques jours (de trois à huit suivant la constitution) de maladie qu’elles provoquent. Distillées en concentration importantes, elles deviennent un poison mortel.

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