Ebauche

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Brociande ouvre les yeux. Elle se rappelle nettement s’être évanouie. Une odeur aigre irrite ses narines. Un voile noir s’étend sur elle qu’elle ne tarde pas à identifier comme Razprael. Dans sa patte droite, il tient une fiole d’où sort ce parfum désagréable. De cette voix douce et à la fois impérieuse dont il fait preuve au moment du danger, il lui dit :

« Essaie de te reprendre. Arme ton arcalète. Nous ne sommes toujours pas seuls. J’en détecte un autre qui laisse peut-être augurer la présence d’autres à venir. Un Gardien… »

Il ne fait aucun commentaire sur ce dernier point. Ni elle, à quoi bon ? Vu les circonstances… Elle est lasse de combats et de morts. « Ça n’en finira donc jamais ? » est sa seule pensée consciente. Malgré ça, elle saisit son arme, enclenche un nouveau chargeur, sans bouger de place. L’Ordonné lui dira quand bouger. Tout ceci part d’une évidence. C’est sa manière à lui de prendre soin d’elle. Anachronique, violente mais, malgré tout, empreinte d’un aquinidisme au moins minimum. Une contradiction directe avec la finalité de sa mission, autrement dit sa mort.

Au fond, au jeu des paradoxes, elle n’est guère mieux placée. Sauf sa certitude à vouloir vivre, elle n’en a pas moins désiré en finir. Echapper à ce qui lui fait penser le plus près à Heuskardy (voir notes). Parfaitement lucide, elle sait que c’est échapper à l’environnement mais en aucun cas couper son flux vital. Vivre, absolument, définitivement !

Situation incroyable où son potentiel assassin devient le garant de sa volonté d’airain… Fugitivement, un éclair illumine un avenir possible. Un flash prédictif où elle déciderait de l’abattre sans autre forme de procès. Un dessein qui ne rencontrerait pas d’opposition ; mieux, qui serait attendu. Cette seule pensée la hérisse. Jamais elle n’en serait capable. Une contradiction de plus alors que son unique projet, sa survie passe inévitablement par la mort du Gardien. Un écho connu de cavalcade la tire de ce marasme irrationnel entre inspiration et aspiration, réalité et idéalité.

L’aquinidé solitaire, le Gardien comme l’a assuré Razprael, disparaît derrière le tertre. Elle se redresse, l’arme en joue, alignée. Il réapparait au sommet, ne marque pas de stop et descend directement vers eux. Sa détermination s’étiole quand il croise les yeux de la jeune aquinidé. Il peut y lire sa mort garantie si elle est prise par le moindre doute. Il se tourne vers Razprael d’un air interrogateur. Avant d’avoir pu prononcer le moindre mot, la jeune femelle lui coupe l’herbe sous les sabots.

« Ami ? interroge Brociande.

— Ami, répond Razprael tout en mentalisant le contraire.

— Tu viens de lui dire le contraire, se hérisse Guerdre soudain méfiant.

— Tu détiens la réponse, Guerdre, rétorque Razprael, rien moins que glacial.

— Ami/ennemi… »

Guerdre n’a pu s’empêcher de dire sa vérité, son déchirement. Le doigt de tir de Brociande commence à appuyer sur la détente quand Razprael intervient.

« Non. »

Une brusque suée inonde le cou de Guerdre, pas certain qu’elle va écouter. C’est avec soulagement qu’il voit l’arcalète s’abaisser au bout de longues secondes.

« Tu as conscience qu’il va falloir jouer foin dans mangeoire, laisse tomber Razprael d’un ton affable qui ne dissimule nullement une menace.

— Oui, réponds Guerdre.

— Vos armes à terre, l’inconnu, interrompt une Brociande déterminée.

— Brociande… intervient Razprael.

— Confiance commence par saine méfiance, réplique-t-elle, une de tes leçons, non ? Je ne répèterais plus, armes à terre.

— Elle a raison, intervient à son tour Guerdre avant que Razprael n’élève la voix.

Guerdre déboucle son harnais. Il rejoint l’arcalète à terre. Il vide enfin son sac à dagues. Dans sa tête court une série de pensées. Une admiration naissante pour une sacrée femelle qui aurait fait une Aspirant Gardien redoutable. Série qu’il conclut avec « un beau gâchis en perspective… » Une réponse inattendue et mentalisée vint de Razprael.

« Tu ne crois pas si bien dire. »

« Que venez-vous de dire ? cingla Brociande. »

« Tu lui a appris ? reprend à haute voix Guerdre.

« Non, réponds Razprael dissimulant soigneusement sa surprise. »

« Comment fait-elle alors ? »

« Je n’en ai pas la moindre idée. C’est, c’est tout. Si vous êtes d’accord, peut-on mettre les questions dans la liste ? »

« Oui, s’étonne à moitié de répondre Brociande »

Elle a mentalisé sans s’en rendre compte. La question du Gardien Guerdre, elle se la pose elle-même. Comment a-t-elle fait ? Pas plus que Razprael, elle n’a la réponse. C’est venu naturellement. Elle ne peut aller plus loin car Razprael laisse tomber autoritairement :

« Les choses sérieuses maintenant. Tu tombes bien Guerdre, il y a un prisonnier à faire parler. Moi et Brociande, nous préparons la cérémonie.

— Le prisonnier reste vivant et, avant toute chose, nous soignons ta blessure, ajoute Brociande. »

Les deux Gardiens la regardent, surpris. Pourtant ils ne répliquent pas. Comme dédoublée, elle s’est vu prononcer ses mots sur un ton péremptoire, empreint d’une autorité déterminée. La témérité plus que teintée d’une insolence naïve mais ferme ne la trouble nullement trop occupée à littéralement en jouir. Peut-on changer ainsi en une seule journée ? En des aspect autant repoussant, la mort, que d’affirmation d’un soi ? Seul le temps donnera une réponse plausible. Si elle en dispose d’assez, pour vérifier que ce changement n’est pas une dislocation avant l’effondrement final.

La blessure de Razprael se révèle plus impressionnante que grave. Elle l’aurait été encore moins s’il n’avait pas cassé la flèche au lieu de la laisser entière et d’attendre une intervention amicale. L’extraire prit quelque temps. Entrée par le travers, la cassure l’a enfoncée un peu plus et rend obligatoire une large incision.

Brociande, toujours habitée de sa face guerrière inflexible, le fait sans la moindre douceur quoique sans volonté préméditée. Razprael s’efforça de ne rien montrer, de ne pousser aucun gémissement mais les crispations réflexes ne mentent pas. Elle s’en rend compte, juste comme un simple constat n’appelant pas à un quelconque commentaire et encore moins de réconfort. Elle finit les soins par un emplâtre de baies de glakin qu’elle trouve dans la trousse médicale du Gardien. Sans rien dire, elle range la trousse et s’apprête à partir quand il la cloue sur place littéralement.

« Tu penses vraiment c’était la meilleure façon de démontrer que je suis vivant et que je peux éprouver des émotions ?

Nouvelle volte face de personnalité, la jeune aquinidé à peine sortie de l’adolescence remonte à la surface et réagit comme un aquinidion capricieux. Elle boude. Sans pourtant s’en aller… croyant à une suite… qui ne vient pas. Sans se démonter, elle le toise. Est-ce l’attitude qui le débloque ? Razprael enchaine alors :

« Fais ce que je dis, pas ce que je fais.

— Hein, dit-elle, en une répartie guère originale et même pas questionneuse.

— Laisser les questions sans réponse. »

Même dans une attitude qui pourrait passer pour une faiblesse passagère, il arrive à la surprendre. Un sourire s’ébauche sur ses lèvres.

« Bon j’ai un peu passé mes nerfs. Console-toi, si à ta place, s’était trouvé ton collègue, il en serait probablement mort.

— Que t’arrive-t-il ?

— C’est une question ?

— Oui.

— Une vraie ?

— Encore oui.

— Qu’espères-tu que je vais répondre ?

— Quoi d’autre que la vérité ?

— Je veux vivre tout simplement.

— Tu aurais pu tirer. »

Une affirmation bien dans le style de Razprael et sans possibilité de se tromper sur le destinataire d’une flèche.

« Ne fais le naïf, tu sais que j’y ai pensé. Mais j’en suis incapable.

— Pour le moment…

— Non, définitivement.

— Tu sais pourtant.

— Oui et ça ne change et ne changera rien. Je m’en remets aux aléas et à la circonstance.

— Une bêtise…

— Pas plus que la tienne…

— ?

— Me former ? De faire en sorte de devenir une adversaire plus coriace.

— La pitié n’est pas notre apanage, tu le sais.

— Chacun son domaine d’ignorance.

— ?

— L’a… »

Brociande ne terminera jamais sa phrase, interrompue par Guerdre mentalisant :

« Il ne nous apprendra rien que ne sachions déjà. »

Il poursuit, passant à l’oralité :

« Origine Ponantais. Mission, vous éliminez. À tous prix… Commanditaires, les Ordonnateurs. Qui sont-ils ? Ne sait pas. D’où viennent-ils ? Idem. Depuis quand existent-ils ? D’après lui depuis toujours.

— Ce qui nous laisse dans le brouillard complet, poursuit Razprael. Quel est l’enjeu pour passer d’un anonymat soigneusement entretenu à la lumière ?

— Je parlerais de but, plutôt que d’enjeu, glisse Brociande.

— Explique, interroge Guerdre.

— Ce n’est pas le passage de l’ombre à la lumière qui interroge, mais bien l’impunité insolente ainsi que la similitude dans l’action, les noms, la hiérarchie et l’apparente infiltration avec lequel ils le font. L’Or…

— D’où tu penses que l’Ordonnancerie n’est pas aussi ignorante que nous, coupe et conclut Guerdre à la place de Brociande.

— Elle aurait raison, intervient Razprael. Au moins un Servant est impliqué et plusieurs informés.

— Ça va loin dans le tordu, dit une Brociande quelque peu dépitée.

— Ainsi va l’Ordonnancerie, ironise Razprael.

— J’ai une question, réplique Brociande.

— Tiens donc, jette un Razprael malicieux, qui est ? »

Guerdre assiste à la fin de l’échange sans comprendre, largué et certain que sa présence ne compte pas. Qu’il peut faire demi-tour, s’en aller ou ramasser ses armes, abattre Brociande, sans opposition. Remplir à moitié sa mission en somme. Avant de périr sous les coups de Razprael inéluctablement. Il n’en fait rien, se contentant d’attendre et d’écouter.

« Je ne vous comprends pas. Vous avez le même but, m’abattre. Seul le comment change. Est-il si important que vous ne les laissiez faire. Ou que celui-ci, désignant Guerdre, n’agisse alors qu’il aurait eu mille fois le temps ?

— Tu es ignorante, rétorque gentiment Razprael, surtout tu n’écoutes pas toujours. Sans trop m’avancer, ses étrangers et l’Ordonnancerie ont leurs motivations et un scénario qui doit se dérouler précisément. Ta mort n’est pas prévu à cet endroit. Ni pour eux, ni pour nous.

— Présomptueux Gardien… Quelle est la mission de ton collègue ?

— Evidence, rétorque-t-il.

— Guerdre, dit-elle implacable.

— Vous éliminez en sortie du Bordj, répond-il.

— À toi seul. C’est insultant pour moi.

— À six…

— Quand même, ils y avaient mis les moyens. Qui ?

— Adjuro, Bliste, Rynzo, Demir, Andjer.

— Raconte. »

Guerdre livre les détails. Brociande s’en désintéresse. Elle se détourne et, sans se poser la moindre question sur le comment, mentalise :

« Je vais soigner le blessé. »

Pris au dépourvu et incrédules, les deux Gardiens la regardent s’éloigner sans rien dire.

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