Fat alité

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L’itinéraire frénétique des deux fugitifs s’est stabilisé insensiblement mais sûrement vers l’Ordonnancerie. Ils filent grand train, toujours sans brouiller leurs traces. La piste est aisée à suivre au contraire de la logique suivie par Razprael. Tout est surprenant dans ses agissements faisant preuve d’une certaine imprudence peu en rapport avec lui.

Guerdre se sent impuissant. Il se contente de suivre de très loin. Il songe à stopper pour la nuit quand une odeur de fumée titille son odorat avec de très nettes effluves de stochton. Signe de mort… Vite confirmée quand il découvre à l’orée d’un bois de brandaniers un sol piétiné. La Cérémonie y a été pratiquée.

Il observe les alentours et ne tarde pas à découvrir les vivres des victimes. C’est ce qu’il cherchait, presque sûr que le Gardien aurait respecté la tradition de la dépose offrande au monde animal. Elles tombent à pic pour lui dont les réserves sont épuisées.

Guerdre reprend l’examen des traces. Avec un étonnement perceptible, il s’aperçoit que les fugitifs ont changé de but. Ils filent droit sur Arsanc. Le pourquoi ne lui est pas accessible. Il enregistre juste le fait sans chercher une quelconque logique totalement absente de cette affaire.

Cette bifurcation rend la poursuite trop risquée. L’itinéraire de secours va encore lui servir. Il va s’élancer quand une vibration sur le sol l’alerte. Il s’aplatit aussitôt en sachant qu’il n’est pas assez éloigné et facilement repérable. Ils voient arriver les mercenaires au grand complet dans un galop furieux surplombé par un nuage de poussière blanchâtre. Ils stoppent avec une brutalité telle qu’ils en arrivent à l’augmenter encore.

Andjer/Froad sort du groupe et s’approche du foyer. Comme lui quelques minutes auparavant, il se met à observer le sol. « Tout noir », comme il a décidé de nommer leur chef, s’avance à son tour. S’ensuit un long conciliabule avec force gestes de la part d’Andjer. Sans entendre, il soupçonne un désaccord. Il comprend vite pourquoi quand le groupe se sépare en deux. « Tounoir » prend la direction d’Arsanc alors que Andjer file droit vers l’Ordonnancerie.

Sur le fond, Guerdre pourrait comprendre le raisonnement. La crainte d’un leurre… Faire semblant de partir vers Arsanc pour mieux repartir vers l’Ordonnancerie. Dans le fond, a-t-il vraiment le choix ? La meilleure connaissance de Razprael a amené Andjer/Froad à la convaincre de ne pas diviser ses forces. En pure perte… La division du groupe, objectif réel du Gardien, ouvre la porte à celui-ci et il va l’ouvrir.

Pour Guerdre, les choses se compliquent. Qui suivre ? Sans réponse, il reste sur sa position première, rejoindre Arsanc par la voie alternative. Il reprend donc son périple, accélérant régulièrement l’allure. Ces filatures auront été vraiment les plus faciles qu’il est rencontré. Sentiment à double tranchant qui faillit le jeter dans la gueule du loup.

Il ne doit qu’à la chance de ne pas se faire surprendre. S’il n’avait pas dû ralentir avant d’entamer une partie plus à découvert, il se serait jeté sur le groupe arrêté au pied d’une colline. Au sommet de celle-ci, Andjer et un autre acolyte semble observer. Il n’a donc pas obéi à son chef et, plutôt que fermer la retraite, il l’a suivi.

De sa position il ne voit rien et cherche un moyen d’élargir son point de vue quand Andjer se met à hurler.

« En avant, au triple galop. »

Les quatre mercenaires qui patientaient au bas du tertre obéissent aussitôt. Quelques secondes suffisent pour que tout le monde disparaisse. Sans attendre Guerdre fonce à son tour. Il repère bien vite un spectacle qui ne le surprend qu’à moitié. Bien que d’aussi loin, il ne distingue que des points noirs, il comprend immédiatement. Deux points noirs foncent vers un tertre, poursuivis par d’autres. Qui ne tardent pas à stopper pour envoyer une volée de flèches qui se perdent inutilement. Les deux fugitifs zigzaguent en faisant des cibles inatteignables. D’un seul coup, ils reprennent une ligne de fuite rectiligne.

Guerdre sait ce qu’ils vont faire même s’il ne voit pas le site en arrière. Il jette un coup d’œil, repère une colline plus haute sur sa gauche et sans souci de se faire repérer, il y fonce. Parvenu au sommet, il constate qu’il a une vue imprenable.

Derrière le tertre, remblai assez haut pour former muraille naturelle, une vallée encaissée. Au pied, une mare d’eau, en face un devers précède les premiers raidillons de la montagne. Le premier groupe de poursuivant s’est arrêté dès que Razprael et la femelle ont disparu. « Tounoir » semble se concerter.

Guerdre cherche du regard le groupe d’Andjer. Il est encore loin et va devoir grimper une colline avant d’entamer la jonction. Logiquement « Tounoir » devrait les attendre. Ce n’est pas ce qui se passe. Le groupe se divise. Deux à gauche, deux à droite et les trois autres entament l’escalade du tertre.

Guerdre revient vers la vallée. Aucune trace des fugitifs mais un corps flotte dans l’eau. Il est trop loin pour l’identifier. Deux mercenaires apparaissent en haut alors que ceux des ailes sont déjà en place. Il ne manque que leur chef. Pourquoi choisit-il d’apparaitre en dernier, avec le martial, parfaitement stupide ici, de la marche debout ? La scène se fige quelques secondes. Puis un archer du centre épaule. C’est le signal du déclenchement de l’enfer.

Un aquinidé surgit d’un minuscule monticule et entame une série de tirs. Chaque coup fait mouche. Presque simultanément, le corps flottant jaillit comme un bouchon d’une jarre de blonasse (voir notes) ayant trop chauffée au soleil. Il se précipite droit au centre et abat deux reitres en moins de temps qu’il n’en faut pour l’écrire.

Sans hésitation, même sans vraiment le reconnaître à cette distance, il sait que c’est Razprael. Son déplacement est caractéristique. Un véritable ballet, fluide, efficace et mortel. Il fonce vers sa droite comme une furie, vers un « Tounoir » déjà à terre, lui tranche la tête. Dans le même mouvement, il se tourne face à un autre en train de ramper. Il ne frappe pas mais l’autre stoppe tous mouvements. D’ici il peut presque entendre le Gardien lui dire de ne plus bouger. Razprael veut un prisonnier. Logique…

Le Gardien se tourne vers l’aquinidé si efficace à l’arcalète. Est-ce la fameuse Brociande ? Si oui, elle n’est pas une donzelle sans défense comme il le pensait. Razprael maintenant a le regard braqué vers le haut. Sans voir, il sait ! Que d’autres sont là…

Guerdre lui les voit. Ils se sont arrêtés et palabrent. Il n’a pas besoin d’imaginer le dialogue. Andjer, fou de rage, a abaissé son bouclier mental et ses pensées lui parviennent fortes et claires.

« Qu’est-ce qui m’a foutu de pareils idiots ? Quelle stupidité de se séparer. C’est pur suicide. Il faut rester grouper face à un Gardien de cet acabit. »

Par contre c’est avec surprise qu’il perçoit la réponse du dénommé Gamblin. De quoi remettre en cause l’idée d’avoir affaire qu’à des mercenaires.

« Le premier accrochage ne leur a pas servi de leçon. Cette femelle est un diable de tireur, ajoute le dénommé Glambin.

C’est bien la première fois où je t’approuve sans réserve, dit Froad.

Nous avons un souci. Nous ne sommes plus que deux archers.

Et plus que six au lieu de treize… Ça change quoi maintenant ? Munitions ?

— Il me reste un chargeur de quinze, dit Gamblin.

— Un de vingt et un de cinq, répondit un autre.

— Amplement suffisant… À moins que vous ne vouliez des cours que je me ferais une joie de demander à cette Brociande ?

Les ordres changent. Il faut la prendre vivante ?

Le second degré et vous ne font pas bon ménage. Non c’était une figure de style.

Ça va aller. Rundro, tu prends le flanc gauche. Tu t’occupes de la dame. Ne cherche pas à tuer direct. Fais la tomber, nous l’achèverons après. Ensuite tu te rabats sur Razprael. Sauf à toucher mortel du premier coup, son armure le protège et il ne tombera pas. Le but est de l’affaiblir pour que nous puissions nous ruer dessus tous ensemble. Compris ? On y va. »

Ils s’ébranlent au galop de courses. Double erreur, pense Guerdre. À faire ainsi, ils produisent un nuage sur lequel Razprael va pouvoir estimer exactement le temps qu’il lui reste avant qu’ils arrivent. Ensuite, dès qu’ils seront à mi-pente, ils n’auront plus de vision sur la scène. À coup sûr, Razprael compte là-dessus. Comme le fait qu’il a une tactique déjà établie. Le spectacle va promettre et Guerdre n’a pas l’intention d’en perdre une miette.

Il voit Razprael se tourner vers Brociande et lui parler avec force gestes. Il se tourne alors vers le prisonnier et sans autre forme de procès l’achève. Regarde vers le haut. Les assaillants sont à mi-pente, toujours hors de vue. Il se retourne, retraverse la rivière, se dirige vers deux corps. Il en tire un près de la berge et installe hors de vue glaive et une arcalète récupérée. Retourne chercher l’autre cadavre et le met partiellement sur le premier. Il y glisse un sabre dont seul la pointe dépasse. Puis il s’immerge en se collant à la rive tout son corps étiré. Comment fait-il ? Guerdre, s’il devait en faire autant tiendrait moins d’une demie minute. Alors que lui va devoir patienter sûrement plus de cinq minutes. En attendant il n’est pas visible sauf à s’approcher de l’extrême limite de la berge. Plus rien ne bouge sur le site. Il ne voit même pas Brociande, presque aussi invisible que Razprael, du moins de sa position.

Les mercenaires ont déjà perdu. Ils ne le savent pas. Pour lui, il n’y a pas de doutes. Il peut imaginer la suite sans risque. Ils arrivent. Surprise, plus personne de visible. Observation, repère des pièges possibles, obligation d’élargir la ligne pour de meilleurs angles. Ils connaissent la position de Brociande mais elle passe de cible prioritaire à secondaire. Ils ne vont pas s’engager à l’aveuglette, essayer d’anticiper. Erreur sur laquelle compte le Gardien. « Ne jamais reléguer une cible prioritaire, même au péril de sa vie. La mission, rien que la mission ! » Une devise Gardien…

Ça ne rate pas. Comme la première fois, le Gardien surgit comme un diable ; fonce, ramasse les armes, abat dans la foulée celui du centre, Froad/Andjer. Puis oblique vers la gauche. Il a probablement réservé la droite à Brociande et libre après à elle de choisir d’autres cibles.

Effectivement elle surgit à son tour. Abat le premier sur la droite, se tourne et en plombe un à gauche. Sans viser… Elle revient vers la droite et, cette fois en visant, fauche le troisième. Le tout n’a pas dure dix secondes.

Pendant ce temps le nommé Gamblin a réussi à tirer et toucher Razprael. Il ne tire plus, le cou transpercé par une dague. Les deux derniers font face maintenant à Razprael. Le Gardien se bat mais il est diminué. À moins qu’il fasse semblant. Les autres restent prudent et se contentent de le fatiguer d’assez loin. Vrai ou faux, Razprael ne tiendra pas longtemps à ce rythme. Pour le moment il donne le change mais Guerdre pense qu’il est vraiment blessé. L’air décontracté et méprisant qu’il affiche est pour la galerie. Un troisième oblique vers eux.

Comme quoi il aurait fallu s’occuper d’elle en premier comme initialement prévue, Brociande l’aligne sans coup férir ; puis décoche un seconde trait sur le plus proche d’elle et lui fait sauter un œil. Le reste est un jeu d’enfant pour Razprael. Brociande, elle, s’intéresse au dernier survivant qui rampe lamentablement dans une tentative dérisoire de récupérer son arcalète. Elle l’aligne, le vise puis se ravise. Razprael arrive, le désarme complètement et l’attache. Brociande a disparu. Elle est allongée. Ses nerfs ont lâché.

L’oraison finale est dite par Guerdre, pour personne.

« C’est une sacrée tireuse. Ce couple de circonstances semble avoir une coordination surprenante, inexplicable. À six, vous n’aviez pas une chance de réussir. »

Et eux, à la place des mercenaires ? Sans être certain de la réponse…

En bas, il voit Razprael s’approcher de la jeune aquinidé. Il sort une fiole d’un sac et la fait respirer. Elle va sortir des vapes en douceur. C’est alors que le Gardien relève la tête, braque son regard pile à l’endroit où est tapi Guerdre. Ce dernier, soulagé, le voit alors se tourner vers le prisonnier. Il est pris complètement par surprise – jamais deux sans trois… – par la mentalisation.

« Tu devrais descendre. Avant que je ne te considère comme ennemi… »

Quand un Gardien comme Razprael vous envoie une menace pas du tout voilée, le mieux est d’acquiescer sans tergiverser. Il est certain qu’il n’aurait pas hésité à se lancer à sa poursuite. Il se relève et sans plus attendre, ni répondre, s’engage dans la pente.


Notes

Blonasse : boisson fermentée non alcoolisé. Les aquinidés ne connaissent pas l’alcool en tant que boisson.

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