Tropisme

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« Il veut les affronter ! »

Les mots transpercent le silence. Guerdre en sursaute presque de surprise, cherchant l’espace d’une seconde leur auteur. Avant de s’apercevoir que les sons sortent de sa propre bouche. Ils résonnent comme une conclusion ; illuminent comme la lumière de la flamme du strail (voir notes) d’un bordj brillant la nuit pour guider les attardés. Fulguration… Le voile opaque du parcours de Razprael, cette fuite, aux allures désordonnées, découverte au gré des pérégrinations de sa filature, vient de se fissurer légèrement.

Quelle bletyh a piqué le Gardien ? Quelle logique le guide ? Guerdre, s’il est sûr que ce dernier met en œuvre un plan précis, n’en perçoit pas tous les tenants et aboutissants. Seuls deux ressorts pointillent nettement pour expliquer ce comportement hors cadre de la part d’un Ordonné dans l’exécution d’une mission.

Ou Razprael pense avoir trouvé un biais et estime avoir une chance de vaincre malgré le surnombre de l’opposition.

Ou, au contraire, il les considère condamnés et procède au chtylailai, le sacrifice conscient (voir notes) l’acte de mort d’où est exclus toutes notions de gratuité ou vacuité du simple suicide. Le Gardien va foncer dans le tas en essayant d’emmener le plus d’ennemis avec lui, faire du bruit, laisser plein de traces ineffaçables. Le reste suivra la logique de Myact. Les informations, témoins ou non, y circulent plus vite que le vent. Pour l’Ordonnancerie, ce sera un jeu d’enfants de faire le tri, d’agréger les informations et d’en tirer les enseignements nécessaires.

Au final, deux options, une même voie, pour une finalité différente… Un schéma gémeau à l’intérieur duquel peuvent coexister des variations, des virages, des retournements ou des improvisations. En parfaite adéquation avec le vivre finalement… en concordance presque parfaite avec l’axiome de Laïllassa (voir notes)… parfois appelé technique du gagne-petit…

Razprael en fait une démonstration presque scolaire. Ce n’est que maintenant que Guerdre s’en rend compte. Après un mois de filature, ennuyeuse et tellement composante de la stratégie du Gardien, le puzzle, à défaut de s’assembler, reçoit un éclairage plus direct.

Razprael sème des petits cailloux nommés doute pour provoquer comme autant de méfiance, équivoque, hésitation, perplexité, supposition, tâtonnement. Comme ne pas prendre la route de l’Ordonnancerie quand il en a eu l’occasion. La simple interrogation d’un poursuivant engendre une once d’altération du temps. Répéter ce suintement peut devenir écoulement puis flot, libérant un espace d’inversion des paramètres. La proie devient chasseur.

Avec le recul, la vie comme souvent fait preuve de cynisme. La troupe de mercenaires a tendu la badine pour se faire battre l’arrière-train. Presque ironiquement, Guerdre peut situer le vrai début de l’histoire à l’embuscade première. Une initiative malencontreuse prise par méconnaissance, mépris, de l’adversaire ainsi qu’une probable indiscipline… Avec un résultat factuel parfaitement inverse au but et, surtout, fournir au Gardien une mine d’informations essentielles. Qui les a analysées pour en tirer une ligne d’action.

Ce simple fait n’explique pas tout et accentue encore plus l’élément irrationnel au cœur de ce tumulte. Que représente cette femelle dont il ignore le nom ? Quel enjeu derrière ? Engageant autant de monde et une débauche d’énergie dysproportionnée pour la faire disparaître ?

La motivation doit être essentielle pour qu’un groupe agissant jusqu’alors dans le secret se révèle en plein jour. Après cet épisode, quoiqu’il arrive, leur existence sera connue de tous. Nul doute que déjà elle se répande par ce mode de communication le plus rapide au monde qu’est l’ouslam radivelle – le murmure de la radivelle (voir notes).

La suite, à contrario, est d’une logique implacable. Razprael détient dorénavant l’initiative. Les mercenaires n’ont fait que courir après du vent ou déduire des faits éventés. Une première poursuite faite d’aller-retours intempestifs, la découverte du premier refuge, la déduction que la femelle avait été blessée puis de nouveau une poursuite plus structurée, probablement initiée par Andjer/Froad qui connaît les capacités du Gardien.

Elle les a menés dans ce lieu dont, faute de cartes, Guerdre ignore le nom. Sa seule certitude ? Ils sont loin de la route de l’Ordonnancerie et, même carrément à l’opposé. Si Razprael y est venu ? Si les traces ont disparu ici comme par miracle ? Alors c’est qu’il savait y trouver un de ces refuges « spécial Gardien » disséminés en Hespyd. Andjer/Froad comme lui, en tant que simple Compagnon en ignore la localisation, connue uniquement des Chevaliers, la crème des Gardiens, la phalange ultime des Ordonnés exécutants.

Pratiquement inexpugnable, aménagé, amplement pourvu en ravitaillement, armement et munitions, il permet d’être à l’abri tranquillement. Razprael va s’y terrer, attendre que la voie soit libre et observer les forces ennemies.

Repérer, estimer, cibler, atteindre, exécuter… Le leitmotiv du Gardien qui, au fond, n’est qu’un chasseur. Il les a menés là où il le voulait. Dans un but clair, entreprendre de scinder le groupe. Pour mieux choisir son terrain… Un nouvel avantage, encore une fois minime au vu du rapport de force inéquitable mais pouvant le compenser partiellement.

Ou pas… Quand démarre une bataille, son issue devient incertaine quels que soient les tactiques géniales appliquées. Tout affrontement donne naissance à des grains de sable. Ils s’immiscent vite dans les plans les plus soigneux. Parfois ils les favorisent, parfois le contraire…

Comme prévisible les mercenaires se cassent les dents dans leurs recherches. Ils repartent au bout de quatre jours, plein de frustrations de ne pouvoir déloger leurs proies qu’ils savent là. Leur seule option est d’attendre. Bon point pour eux, le groupe ne se sépare pas.

Guerdre sait ce qu’ils vont faire. Partir pour mieux revenir… Une partie de joslias (voir notes) s’engage où chaque mouvement peut recouvrer plusieurs sens. Il leur souhaite, ironiquement, bonne chance. Lui ne va pas entrer dans la partie. Ni continuer à les suivre. Leur rôle, pour sa part, est rempli. Le ramener vers Razprael…

Il ne se fait guère d’illusions sur sa chance d’établir un contact. Ni sur l’idée elle-même… Le Gardien est maintenant sur ses gardes et faute d’informations, quiconque se dressera sur sa route, deviendra suspect au minimum et mort en puissance.

Tout comme les mercenaires, il va devoir attendre que les fugitifs sortent. Pas besoin d’une imagination débridée pour savoir que le refuge doit comporter au minimum deux sorties. Rester immobile, à l’affut, en comptant sur la chance est exclu. Le hasard peut bien faire les choses, vous faire profiter de largesses, si vous ne lui fournissez pas de carburant, il vous laissera choir.

De la configuration du terrain, le sommet de ce promontoire posé comme une verrue dans la plaine, est le meilleur, surtout le seul, poste de guet permettant une vue à trois cent soixante degrés. Pour l’atteindre, il faut traverser un espace totalement découvert. Impossible en plein jour sauf à vouloir être immanquablement repéré par Razprael. Une fois encore, il ne bougera qu’avec le noir de la nuit, sa nouvelle meilleure amie.

Au moment de mettre à exécution son plan, une hésitation ultime le saisit entre ce qu’il sait au fond être de l’orgueil, prouver qu’il peut tromper Razprael. Ou remplir sa mission dans le sens devoir du Gardien qui n’est pas nécessairement le but annoncé mais le bien ou le mieux pour l’Ordonnancerie à la mesure des évènements.

Lucidité ou prescience ? Il se sent à l’amorce d’un virage aveugle à prendre trop vite et sans garantie de ce qu’il trouvera derrière. Un sol ferme ou un vide abyssal… Une bascule entre vie structurée et rassurante et aventures aux objectifs non définis.

Il balaye tout ça au nom de la tension et de la fatigue. Sans plus attendre, il se met en action. Quatre heures lui sont nécessaires pour y parvenir. Il arrive en haut, sans encombre mais complètement tétanisé.

Ses déductions basées sur la volonté manifeste de combat de Razprael lui font estimer qu’il ne bougera pas avant un ou deux jours maximum. Dans un contexte normal, il serait sorti immédiatement derrière ses poursuivants pour les prendre à contrepied.

Le matin du troisième jour, le doute s’immisce en lui. S’est-il trompé ? Sont-ils encore là ? L’ont-ils jamais été ? Et si tout ça n’avait été qu’un double subterfuge de Razprael ? Pour mieux reprendre la route de l’Ordonnancerie ? La mort dans l’âme, il se résout à prendre la décision d’attendre la fin de la matinée du quatrième jour puis de partir.

Les heures s’étirent lentement, interminables. La migraine due à la tension ne le quitte plus, accompagnant en tambourinements réguliers ses doutes. Son sens du devoir revient de sa parenthèse. Il lui dicte clairement qu’il est temps de rentrer pour informer. Sa mission s’achèvera ainsi comme elle a commencé. Dans la rage frustrante…

Pour limiter les risques et enfin réussir quelque chose dans cette succession d’échecs, il va voyager de nuit en faisant un large détour pour éviter les postes de contrôle des mercenaires. Savoir perdre du temps pour en gagner à l’arrivée. La boucle lui évitera d’avancer à trot mesuré. Il pourra ainsi galoper.

Sans trop de remords, il se laisse glisser dans la somnolence. Un repos bienvenu alors qu’il a très peu dormi ces derniers temps et qu’il en ira de même les suivants. Le sommeil le saisit sans qu’il s’en rende compte. Il est réveillé en sursaut par une galopade avec la nette impression qu’il a à peine eu le temps de fermer les yeux. La lumière caractéristique d’une fin de journée le détrompe.

Son regard se braque sur le bruit. Deux aquinidés partent à fond de train. Pas de doute sur l’identité. Ainsi le Gardien a attendu aussi longtemps. Par contre sa direction est illogique. En vitesse il ramasse ses affaires et entreprend la descente sans s’affoler. Encore une fois, comme avec les mercenaires, le train mené va laisser largement assez de signes visibles.

Au bout de quelques heures, il est déboussolé. Les deux fugitifs parcourent le terrain dans tous les sens, sans logique apparente, sans direction. C’est même miracle qu’il ne les croise pas. Il se résout à l’imprudence limitée. Les garder en ligne de mire pour pouvoir les suivre de côté. Il remarque qu’ils ont adopté une position défensive, le Gardien devant, la femelle légèrement décalée sur la gauche à quelques mètres en arrière. Elle suit vaillamment, sans presque de ratés.

La nuit s’écoule, la journée également, sans pause, sans repas. L’itinéraire est toujours erratique. Pas un coin de cette immense prairie qui ne soit foulée par leurs sabots. Le constat est clair et provoque une nouvelle réflexion à haute voix, pour personne…

« Il va les affronter. »

Notes :

Strail : un de ces mots aquinidéens déroutant tant il peut recouvrir de significations. La principale pourrait être littéralement phare. Mais désigne aussi une tour de guet, un refuge, un lieu de méditation, un poste de tir ou l’antre du stroctousaure .

Ouslam radivelle : expression pour dénommer la propagation d’informations d’une manière dont la rapidité n’est pas vraiment explicable.

Laïllassa : l’axiome dit de l’accumulation du temps contre le temps. Ou l’accumulation de fractions de temps qui additionnées se transforment en secondes, minutes, heures, jours. Sachant que l’agglomérat ainsi créer est inversement proportionnel à une durée constante apparente.

Chtylailai : le sacrifice conscient ou acte du renoncement positif accompli dans une situation conflictuelle dont l’exécutant estime n’avoir aucune chance de s’en sortir.

Joslias: la traduction littérale est « jeu du fanfaron ». Malheureusement à notre époque, il n’existe plus et aucune trace n’en a été relevé. Auchtour, oracle émérite du folklore ancien de l’université d’Arbusienne en Hespyd, suggère fortement qu’en réalité ce jeu n’a jamais existé et n’était qu’un code tactique utilisé par les Gardiens et l’Ordonnancerie. Qu’il aurait donc disparu en même temps qu’eux.

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