Equipée

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 Leur chevauchée s'arrête au soir. Cette fois, ils ont pris une direction précise, qu'elle ignore bien entendue. Razprael a fait le choix de les installer dans une cavité naturelle à quelques mètres de la lisière d’un bois dont Brociande a oublié le nom. D’où ils sont, ils peuvent exercer une surveillance aisée et à couvert. Seule, elle aurait choisi, pour la même raison, le sous-bois. À sa question, elle a reçu une nouvelle leçon.

« Pourquoi ne pas s’abriter dans le bois ?

— Quand tu es dans le rôle du gibier, il ne faut pas se focaliser sur seulement tes arrières. Pense que l’ennemi peut te précéder. S’il entre dans le bois avant toi, tu es perdue. Ici, pour nous atteindre, il lui faut sortir. N’entre dans les bois que par nécessité, urgence ou protégée. »

 L’explication se tient. Plus elle avance, plus elle se rend compte que la vie de Gardien ne semble pas être une sinécure. Qu’elle ne s’improvise pas. Cet aquinidé est une machine qui scrute chaque instant, analyse chaque être, calcule chaque geste, anticipe sur plusieurs plans. Un état de tension épuisant, probablement, pour l’esprit et le corps. Leur espérance de vie ne doit pas être élevée et diminuée à l’aune de l’amenuisement des capacités physiques de l’avancée en âge. Un son dans sa tête la fait sursauter.

« Brociande, écoute-moi attentivement. »

Puis il enchaine d’une voix normale :

« Demain, nous retournons sur le lieu de la première attaque. Il nous faut vérifier un point. Viendra alors le temps de répondre à tes interrogations. »

 Puis très vite en voix interne :

« Je sais que tu te sens perdue. Que tu fais des efforts rendus difficiles par l’inconnu. Que tu t’efforces de calquer mes faits et gestes. Saches que je l’ai remarqué. »

 Elle lève la patte pour attirer son attention mais, imperturbable, il continue à voix haute cette fois.

« Nous aurons tout le temps demain. »

 Tout en parlant, il s’efforce de capter son regard. Elle le remarque, voit qu’il fait jouer ses yeux frontaux de droite et de gauche à toute vitesse. Danger, traduit-elle. Elle résiste à l’impulsion de regarder et n’attends pas qu’il passe en interne. Elle sait exactement ce qu’elle doit faire. Comment ? Comme le dit Razprael, plus tard les réponses… Elle étire alternativement ses six pattes et, nonchalante, dit :

« Je suis fatiguée, j’ai besoin de dormir et aussi de m’isoler quelques instants.

— Va mais reste en bordure. »

 Elle n’est pas en mesure de le remarquer mais elle vient d’agir comme un clone de Razprael. Un constat, un acte, la confiance dans la présence d'esprit de l’autre. Traduction : ennemi détecté, servir d’appât, il la protégera. Elle n’est pas plus en capacité de percevoir l’étonnement du Gardien, pourtant complètement soufflé de la compréhension d’un plan qu’il n’a jamais eu le temps d’annoncer.

 Sans plus de précautions, elle se dirige vers l’orée et veille à ne pas trop s’y engouffrer. Elle fait mine de chercher l’endroit idéal et discret pour se soulager afin de ne pas éveiller de soupçons. Elle se trouve un buisson de coloudies (voir notes), l’idéal pour ses besoins. Ses épaules sont contractées. Le temps passe, un peu trop, songe-t-elle. En parfaite synchronisation, un cri de rage retentit, ponctué du bruit caractéristique de fers se croisant. Elle se précipite, déboule comme une furie, le coutelas à la main. Soulagée de voir le Gardien tenir au bout de sa rapière un aquinidé harnaché pour la guerre. La seule originalité est la couleur de sa tenue, faite de tâches irrégulières et qui se confond avec son environnement. C’est la première fois qu’elle voit ça et l’idée semble loin d’être stupide.

 Le reitre ne bouge plus. Sa patte avant droite forme un angle bizarre. Elle est gluante de sang et terre mélangés. Sans un regard vers elle, il lui demande d’aller récupérer les affaires du spadassin tout en lui désignant son arcalète qu’il a pris soin de ramener. Elle soupçonne que ce n’est peut-être pas fini. Un coup d’œil circulaire et elle repère bien vite un sac. En dessous se trouve une arcalète à l’archet brisé. Elle ramène le tout.

« Vide le sac. »

 Il ne contient rien d’extraordinaire, barres alimentaires séchées, un allume-feu, une carte. Razprael s’en désintéresse aussitôt pour lui demander :

« Tu en penses quoi ?

— C’est un de ceux qui nous ont attaqués la première fois ?

— Exact.

— Il a simulé sa mort ?

— Oui.

— Tu l’as épargné volontairement, ajoute-t-elle, certaine de sa déduction

— Disons que je n’ai pas vérifié…

— Pourquoi ?

— Réfléchis à la lueur de tout les faits passés.

— Je n’étais pas la cible ?

— Non et c’était le point à vérifier.

— Pourtant ils ont failli me tuer là-bas ?

— Un acte irréfléchi déclenché par ignorance. Ils pensaient avoir affaire à une petite femelle sans défense et t’enlever sans difficulté. »

 Un mouvement, une plainte, le prisonnier geint doucement. Sans soin, il mourra, emporté par l'infection galopante, en moins de deux heures. Sans raison qu’elle puisse discerner, Razprael se met à rire. Totalement interloquée, elle lui lance :

« Tu sais que ton rire est… »

 Elle n’achève pas sa phrase. Son odorat lui signale une présence, pourtant le fumet est flouté, difficilement discernable. Dans son esprit, des mots arrivent.

« Continue à potiner. »

 Chaque fois qu’il fait ça, elle en ressent une grande perturbation. Elle faillit hurler et se reprend sur le fil alors qu’à voix haute, il dit :

« Ridicule, voulais-tu dire ?

— Oui, parvient-elle à répondre malgré une fureur grandissante.

— Mais communicatif.

— C’est pour ça que tu l’économises. »

 La facétie est partie sans qu’elle en soit réellement consciente. Une nouvelle facette de sa personnalité en devenir qu’elle découvre jour après jour. Celle-là, elle ne peut se tromper. Une pure taquinerie à double sens, ni plus, ni moins que de la séduction. En de telles circonstances ? Avec une telle finalité ?

 Le moment et le lieu sont mal choisis pour ces idées. Elle se concentre sur l’odeur en fermant les yeux. Elle parvient rapidement à l’isoler, un aquinidé isolé. Razprael lui confirme mentalement et dans la foulée lui demande où. Il répond oralement mais d’une voix basse.

« A quinze mètre de l’endroit où était l’autre. »

Pourtant quand elle a récupéré les affaires, elle n’a rien vu, rien senti.

« Il n’y était pas, lui transmet-il. »

« Attaque ? »

« Oui. »

« Vivant ? »

« Pas la moindre importance. »

 Elle aurait préféré un oui mais elle a dépassé le stade du choquant.

« Mauvaise pensée, s’il se défend, tu fais quoi ? »

« S’il ne le fait pas ?

« Il se rendra »

« Ou fuira ? »

« Pas acceptable… Prête ? »

 Non, elle ne l’est pas et l’alternance communication orale/mentale n’arrange rien. Comme d’habitude – une marque de fabrique ? – il démarre. Elle s’ébroue et le rejoint tout en armant son arcalète. Fruit du plus long des entrainement reçus, elle s’en sort admirablement malgré la nouveauté d’une situation de plein danger. Elle voit nettement une flèche, bien trop haute et trop à droite. Le cri du blessé derrière eux lui apprend qu’ils n’étaient pas visés. Un reflet et elle localise le tireur. Elle réplique aussitôt. Le cri et le râle de douleur lui confirme qu’elle a fait mouche. Un déluge d’injures lui parvient dont une très nette.

« Enfant de salaud de gardien. »

 Déjà Razprael est sur lui. Son épée est baissée. Il se contente de quelques mots ironiques.

« Je n’y suis pour rien. Remercie la dame. »

L’aquinidé a le temporal gauche percé. Il ne doit sa survie très temporaire qu’au trait profondément enfoncé. Malgré tout, inconscience ou bravade, il trouve le temps d’ergoter.

« Un coup de chance…

— Mâle stupide, elle tire mieux, plus vite, plus précis que toi, rétorque Razprael, et, à ta différence, intègre les bases de la sécurité.

Le ton évoque une familiarité distante. Comme une discussion avec une connaissance, perdue de vue depuis longtemps… Le connait-il ?

« Oui, répond le Gardien mentalement. »

C’est l’intrusion de trop dans son esprit saturé d’informations et de nouveautés. La rage s’enflamme. Elle se campe devant Razprael, attrape son regard et violemment et fermement lance :

« Je veux que tu arrêtes ces ingérences. Ou tu m’apprends à m’en protéger ; ou tu m’apprends comment faire pour rétablir l’équité.

— D’accord… »

 Dit-il sans préciser… Elle le remarque mais se relève pas. Razprael, en droite ligne de ce qu’elle connaît, passe à autre chose. Il décide d’incinérer les corps. Décision irrévocable malgré le danger qu’elle va leur faire courir. Elle lui sied gré de respecter ainsi les égards et les honneurs dus aux fins de vie, eût-elle été peu recommandable.

 L’Ordonné passe du statut intangible de brute, quelque peu éclairée tout de même, à celui de possiblement aquinidéen. Elle n’a pas oublié que lors de la première attaque, il n’a pas fait mine, ni évoquer de pratiquer la cérémonie, peu importe qu’une manipulation en soit la vraie cause.

 Ils n’attendent pas la fin de la crémation pour reprendre la route. Le risque est trop important. Le feu va se voir à des lieues à la ronde. Aucun doute que la troupe à leurs trousses va rappliquer à toute vitesse. D’un commun accord, ils ont adopté un trot mesuré peu en adéquation avec une possible urgence mais ouvrant la porte à quelques échanges. Brociande commence.

« Le temps n’est plus à retourner sur le lieu de la première attaque.

— Effectivement petite futée…

 La taquinerie n’est même pas voilée, d’autant plus étonnante. Il poursuit :

—… l’urgence est de revenir en Arsanc. Là-bas ne se trouve pas la solution mais au moins une clef. Il nous faut la trouver avant qu’elle ne s’évapore. »

 Le ton laisse planer une urgence menaçante. Sait-il ou pressent-il un élément hors des propres capacités de perception de la jeune aquinidé ? Son interrogation formulée mentalement et clairement ne reçoit pas de réponse. Une presque déception, parfaitement illogique, qui l’intrigue. Il tient parole et n’est plus à l’écoute de ses émissions mentales. Elle en est à se demander si elle pose la question quand il dit :

« Au galop. »

 Elle lui emboite le sabot, se plaçant comme précédemment à sa gauche et deux mètres en arrière. Une urgence absolue s’empare d’elle. Elle n’en est pas à l’origine. Clairement elle la reçoit presque physiquement en provenance directe de Razprael. Le flux est tellement fort qu’il ne laisse aucun place à un doute. Ce n’est pas comme quand il lui « parlait » dans sa tête. L’effet est plus troublant et provoque la naissance d’un autre ressenti, impérieux, indiciblement funeste. Une peur irraisonnée…

Notes :

Coloudies : plante vivant en symbiose avec des colonies de bactéries coprophages dont l’implantation n’obéit à aucune logique. Capable de survivre dans le désert ou dans la glace, elle peut se déplacer jusqu’à l’endroit adéquat pour sa survie. Le phénomène est difficilement observable. Toutes tentatives de le faire mécaniquement mène à la mort de ces plantes et de sa symbiotique. Les aquinidés ont donc renoncé à les étudier, se contentant d’accepter le fait. D’autant que la présence du vivant dans un espace inoccupé verra, systématiquement, l’apparition de ces buissons en moins d’une journée. Ils sont donc les toilettes naturelles des aquinidé, et des autres espèces. En leur absence, il suffit de creuser un trou et d’attendre que les coloudies apparaissent.

Leur système de propagation est aussi un mystère. Capable de se développer en moins d’une journée, quand la matière vient à manquer la population se réduit drastiquement.

Dernier point, plante classée rampante, elle produit des fleurs disproportionnée, d’un mauve éclatant et très odorante. Cette floraison n’est pas tenue à une saison et se réalise, à défaut d’explication scientifique, à n’importe quel moment, nuit y compris. Comme pour les tentatives de déplacement, les aquinidés ont renoncé à les cueillir après avoir constaté qu’elle se fanait aussitôt et entrainait la disparition du buisson mère. Pire l’acte en lui-même provoque comme une zone de non-intervention. Elles ne s’y réimplantent plus jamais. L’Ordonnancerie a d’ailleurs entrepris d’en recenser les lieux où se sont produits de tels faits. Après presque deux siècles de relevés et de contrôle, il apparaît que ces plantes n’y sont toujours pas revenues malgré toutes les incitations.

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