Con valant sens

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 Effet de la drogue ingurgitée ou durée de leur galopade, elle a perdu toutes notions de temps quand Razprael bifurque brusquement, sort du sentier et va droit sur un promontoire. Premiers contreforts des montagnes Alzyvis, son relief fait inévitablement pensé à la gueule ridée d’un vieux sage vénérable aquinidé. Sa rare végétation d’un vert pâle, peu s’en faut anémique, tranche sur le blanc presque trop lumineux de la rocaille qui les recouvre.

 Razprael ne ralentit pas et attaque l’ascension franchement. Elle suit encore sans difficulté. Pourtant ses muscles commencent à se rappeler à son souvenir, tout comme son souffle plus heurté. La pente de cet petit à-pic s’avère bien plus raide qu’en apparence. Un début de perte de lucidité due à la fin d’efficacité du breuvage ? Ils sont en route depuis bien plus de deux heures. Elle dirait à vue de nez qu’ils en sont à la sixième. Le Gardien n’a pas fait mine de surveiller ses réactions, ni poser la moindre question sur son état. L’efficacité semble la seule donnée dont il tienne compte.

« Ralentissement progressif, dit justement l’Ordonné. »

 Elle sent – ou rêve ? – comme un souffle de fatigue dans ces deux mots. Elle s’applique à bien suivre les baisses de rythme successives. Chacune marque une hausse des douleurs. Le poids de la course se traduit clairement dans leurs expirations ahanantes. Les épaules de Brociande semblent peser une tonne. L’arrivée presque à l’arrêt sur le plateau est un soulagement intense. Elle a l’impression de tituber alors qu’elle est immobile. Razprael ne semble pas aller mieux.

« Là, dit-il »

 Il désigne une échancrure presque imperceptible sur leur droite. Elle ressemble à une estafilade à peine marquée, comme une cicatrice ancienne. Ils s’approchent lentement, en suivent la ligne. Elle s’achève sur quelques pierres comme posées en un grossier cercle. Ce n’est qu’en ayant le nez dessus qu’ils aperçoivent une ouverture assez évasée pour qu’ils puissent s’y glisser.

 L’intérieur est bien plus vaste que leurs précédents refuges. Elle fait mine de se laisser aller. Déjà elle se déleste de ses sacs quand elle croise le regard négatif du Gardien. Résignée, elle le remet en place. Il se dirige vers le fond et lui désigne un bloc de pierre qu’elle regarde un peu stupidement. S’il dissimule une ouverture, même à deux, ils ne pourront en aucun cas le bouger. De plus, elle sent ses forces l’abandonner proprement et irrémédiablement.

« Monte avec moi, juste les pattes avant. »

 Elle obéit sans discuter, trop lasse.

« Que vois-tu ? »

— Rien.

— Regarde mieux. »

 La teste-t-il encore une fois ? Pourquoi ? Amère… Elle regarde mieux. Tout est lisse. Puis elle repense aux feuilles de fytsson, les bonnes à tout faire des Gardiens et commence à tâtonner. Bien vite, elle découvre une faille. Elle se tourne quand, sans attendre, il dit :

« Les feuilles sont en place…

— Oui, répond-elle automatiquement alors que ce n’est pas une question

— … donc la voie est libre. Tu peux finir l’ascension. »

 Il la rejoint presque aussitôt et entreprend de récupérer les feuillages qu’il répartit dans leurs sacs. L’ouverture révélée est très grande et carrément pas confidentielle. Ils s’engouffrent et débouchent sur une salle presque identique à la première. Elle doute que ce soit leur destination finale. Elle aurait besoin de se reposer. Au lieu de ça, le Gardien se dirige vers une sente à peine esquissée et tout juste assez large pour eux. Ils cheminent pendant ce qui semble durer une éternité à la jeune aquinidé.

 Au bout de dix minutes, ils sont stoppés par une paroi. C’est une impasse. Comme elle tout à l’heure, il tâtonne jusqu’à trouver les immanquables feuilles. À nouveau, il entreprend de les récupérer et de les répartir dans leurs bagages. Elle sent chaque apport comme un poids de dix kilos. Le trou est à mi-hauteur, cette fois tout juste assez grand pour leurs corpulences.

« Il faut passer par là, dit-elle d’un ton sinistre et déprimé.

— La voix est libre, ne répond-il pas. »

 Elle le regarde presque niaisement. Elle lâche prise, attend la suite.

« C’est un parmi quelques refuges pour Gardiens en cas de danger trop important. La dissimulation s’y fait à l’envers. Le parcours est semé ainsi d’ouvertures. Fermées la voie est libre, ouvertes, soit le refuge est occupé, soit découvert, en tout état de cause, inutilisable. »

 Il ne cessera jamais, pense-t-elle, de donner des leçons ? La réponse est tellement évidente… La finalité pas du tout… Il entreprend de franchir l’obstacle. Il s’escrime ainsi au moins une minute avant d’y parvenir. Jamais elle n’y arrivera.

« Passe ton barda et ton arme. »

 Elle obéit. Le délestage lui donne à peine une impulsion de soulagement vite annihilée par la vision du trou à franchir.

« Mets tes pattes avant sur le bord du trou. »

 Elle s’exécute et faillit hurler quand, sans ménagement et sans avertissement, il commence à tirer. Son ventre racle les bords. Par réflexe, elle allonge ses quatre antérieurs, libérant toute résistance et surprenant Razprael. Il recule plus vite qu’il ne l’a prévu et se retrouve par terre, les pattes avants toujours dans les siennes. Brociande franchit l’obstacle à toute allure. L’élan la projette sur le Gardien déjà à terre. Leurs têtes se heurtent sans douceur. Tous deux ont la même réaction de recul instinctive. En pure perte, lui ne peut pas s’enfoncer dans le sol, elle ne peut s’arracher à la prise des pattes avant qu’il a encore resserrée par réflexe. L’instant dure une éternité, le temps d’accrocher leurs regards, de les détourner avant d’y revenir. Le trouble qu’elle ressent, elle lit le jumeau dans les yeux du Gardien. Subitement, il ferme les yeux et les rouvre. L’indéfini y est remplacé par une colère froide teintée d’ahurissement. Il la lâche. Elle roule sur le côté de la paroi qui l’arrête rapidement. Elle se relève et tout d’un coup voit le vide auquel elle n’a pas jusqu’à maintenant fait attention. Une panique aussi soudaine que fugace la traverse.

 Sans rien dire, Razprael se redresse à son tour. Ils auraient pu rire, ils n’en font rien. Il remet de l’ordre dans sa tenue, recalant ses sacs. Puis il l’aide, toujours en silence, son meilleur mode de communication, à remettre son barda. Il reprend le chemin. Elle ne sait pas comment elle avance. Au bout d’un quart d’heure, ils arrivent à un nouveau cul de sac. Elle stoppe figée, décidée à attendre qu’il révèle la nouvelle ouverture. En espérant que cette fois, il n’y aura pas de contorsions. Elle faillit ne pas entendre la question du Gardien. Seul le dernier mot l’alerte.

« … nager ?

— Hein ?

— Sais-tu nager…, reprend-il de cette voix douce qu’elle est certaine qu’elle annonce une nouvelle épreuve. »

 Elle hausse les épaules avant, tout à fait éveillée maintenant. Quel aquinidé ne saurait pas ?

« … Sous l’eau ? »

 L’air ahuri de Brociande lui fournit la réponse. L’idée même ne l’a jamais effleurée, pas plus qu’elle crut que ce soit possible.

« C’est simple, tu te laisses couler. Tu étends tes deux pattes arrières et tu avances avec les avants.

— Comme ramper et nager en somme, répondit-elle à nouveau concentrée.

— Exactement.

— Et pour respirer ?

— Tout individu normal est capable de tenir deux minutes sans prendre d’inspiration. Tu as déjà dû jouer à ce jeu. »

 Parfaitement exact, c’est même un sport aquinidéen (voir notes). Les meilleurs tenaient plus de cinq minutes. Razprael saisit une brindille et commence à tracer un dessin représentant un chemin tortueux.

« Sois attentive, je t’explique ce qui nous attend. Trois plongées de une minute puis une de trois. La rivière en dessous est régulièrement barrée par des barres rocheuses trop haute pour les franchir à partir de la surface. Elles ont la particularité d’avoir des passages mais en dessous. Tu visualises ? »

 Elle acquiesce muettement.

« Le premier trajet va tout droit ; pour le second, nous prendrons sur la droite, le troisième à gauche puis à droite ; le dernier droite, gauche, tout droit, gauche. Une fois dans l’eau, tu prendras ma queue dans ta gueule. Compris ? »

 Elle opine de la tête malgré une situation qui serait jugée inconvenante dans le monde normal. Il efface le dessin.

« Alors on saute. »

 Elle croit avoir mal entendue. Elle le regarde. Il est impavide. Elle tourne les yeux vers le vide qui lui parait sans fin. A peine voit-elle l’eau miroiter et quelques vaguelettes très espacées. Tout son être hurle non. Elle recule, heurte une surface dure, force sans résultat. Se tourne pour voir Razprael, le poitrail en barrage. Elle remarque l’air contrit qu’affichent ses yeux. Avant de la pousser sans ménagement…

 Est-ce la peur envahissante qui lui fait entendre un « désolé » ? La réponse ne viendrait pas, barrée par le long cri sortit de sa gorge. Il ne s’interrompt qu’au contact de l’eau qui, sans patience ni délai, n’attend pas pour envahir sa gueule. Elle agite par réflexe les pattes avant en allongeant les arrières. Un plouf signale l’arrivée de Razprael, rapidement à son côté, déjà en position de nage. Elle sait qu’il va enchainer sans attendre de savoir si elle suit. Elle barbote jusqu’à lui et saisit la queue entre ses dents sans ménagement. Sans risque… L’extrémité de leur appendice n’ayant aucune terminaison nerveuse. Déchargée de toutes initiatives, elle suit et se permet même de fermer les yeux.

 Au final tout se passe plutôt bien. Ils arrivent sur une espèce de micro plage en galets. Ils s’ébrouent longuement en silence. Razprael se remet en route droit vers un mur sans ouverture apparente. Une fois de plus, les fameuses feuilles font office d’écran. L’ouverture apparue les oblige à ramper dans la poussière. Mouillés, ils en sortent parfaitement boueux.

 Ils descendent pendant quelques hectomètres avant d’entreprendre une nouvelle montée, parsemée de multiples carrefours à deux, trois jusqu’à six voies. Elle perd le fil. Ils aboutissent, comme dans leur premier trajet à un cul de sac. Cette fois pas de treillis masquant une ouverture mais une porte bien identifiable s’ouvrant avec une clef de ce tout nouveau modèle dit à pompe, sensé rendre une serrure inviolable. Probablement vrai jusqu’à ce qu’un petit malin trouve la parade. Contrer les nouvelles techniques est aussi un sport très en vogue chez les aquinidés, de tous âges (voir notes). La porte s’ouvre sans bruit en deux parties, une basse, une haute. En regardant mieux, elle voit que chaque partie s’ouvre aussi en deux, latéralement.

« A quoi ça sert ? demanda-t-elle

— Tu n’aimerais pas la réponse. Installons les feuilles de fytsson. »

 Aussitôt posées, l’homochromie démarre. Au bout de cinq minutes, rien ne se voit hors le contraste du jour passant l’ouverture en opposition avec le sombre de la caverne. Razprael referme la porte. Impossible maintenant de faire une quelconque différenciation. Le mur parait uni. Il rouvre et l’invite à passer en disant :

« À toi l’honneur. »

 Elle débouche sur une stalle aménagée de quatre emplacements, carrément grand confort. Avec aération, trous de vision qu’elle essaye de suite. Ils permettent de voir à des kilomètres à la ronde.

« Nous resterons là jusqu’à ce qu’ils soient revenus et repartis. Ça prendra le temps qu’il faudra. Nous avons de quoi tenir largement vingt jours et plus en se rationnant. Chacun veillera à tour de rôle. »

 C’est le moment choisi par son corps pour déclarer forfait et se mettre à trembler. Les murs autour d’elles dansent une gigue effrénée. La rayon de lumière passant par les trous de vision grossit démesurément, se dirige droit vers elle et ses yeux. Elle tente de reculer. D’appeler au secours ne provoquant qu’un râle minable. Une brusque douleur, un éclair de lucidité lui indique qu’elle vient de se mordre la langue. Un goût de sang lui emplit la bouche. Une forme rectangulaire arrive vers elle à grande vitesse. Elle va se faire percuter. Elle tente l’évitement. En vain. Le rectangle s’arrête à moins d’un mètre, se disloque en traits rectilignes. L’un d’eux la frappe rudement. Sa tête se détache de son cou, stoppée in extremis par une autre de ces lignes. Elle titube quand une nouvelle douleur l’atteint. Celle de trop, elle perd conscience.

 Une vague d’eau la réveille. Elle redresse la tête, colérique. Razprael lui fait face. Que s’est-il passé ? Elle ne s’en souvient pas. Tout s’arrête alors qu’elle regardait dehors.

« Ça va mieux ?

— Qu’est-ce qui s’est passé ?

— Le mauvais côté de la drogue…

— Et, toi ? Comment fais-tu pour le contrer ?

— Je n’en prends pas. »

 D’un seul coup, toute une série d’impressions fugitives saisies s’expliquent. Ses airs de lassitude, de fatigue n’étaient pas feints. Il avait galopé à un train d’enfer pendant une période hors norme pour un aquinidé. Elle le regarde sous un jour nouveau d’où est exclu l’admiration possible. C’est la goutte de manipulation qui fait déborder le vase des manigances. Son esprit dit clairement stop. Un grand calme s’est opéré en elle. Comme un franchissement virtuel d’une marche invisible et sans retraite possible. Les derniers lambeaux de ce qu’elle vient de comprendre qu’ils étaient les atours de son insouciance se déchirent. D’une voix d’une quiétude trompeuse, elle assène :

« C’est le dernier mensonge. Au prochain, je m’en vais. A moins que je ne te tue.

— J’en prends acte. Demoiselle… »

La phrase est bien décomposée avec une séparation nette pour mieux faire comprendre qu’il la prend au sérieux mais qu’il doute de sa capacité. Peu importe, le respect y pointe. Suffisant pour l’instant…

Notes :

De la notion de sport aquinidéen : Ce sport reste un sport. Le vol est quasiment inconnu dans ce monde où les échanges ne sont pas monétisés mais quantifiés en lignes d’écriture avec balance entre valeur estimée, valeur ajustée, valeur acquittée et à valoir. Les registres sont tenus par des fonctionnaires dépendants, sans en faire aucunement partie, de l’Ordre. Une mise à jour de contrôle est réalisée tous les six mois. Tout déséquilibre dans la balance est confiée aux bons soins d’un Ordonné de base et en cas de complexification à un gardien de l’Ordre de niveau chevalier. Son intervention n’est pas un bon signal pour les endettés. Le cas ne se produit que très exceptionnellement et résulte souvent de décès non enregistrés ou d’étourderies.

Le progrès technologique mène aussi à un jeu. Celui de trouver une parade quand il s'agit de sécurité. Rien ne passionne plus un aquinidé, pas pour en détourner le sens ou encore dans un but malfaisant. Juste pour la beauté du geste… Du sport…

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