Emersion

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Première

 Brociande ouvre les yeux. Elle est allongée sur son flanc gauche. Il fait sombre. Un peu de lumière très diffuse, comme atténuée par un grillage très fin, perle d’un trou au plafond. Elle ne connaît pas cet endroit, ne sait pas comment elle y est arrivée. Aucun souvenir ne remonte, même pas son nom. Comme aucune émanation de phérohormone hostile, amicale ou même simplement neutre ne parvient à ses naseaux, elle en conclut qu’elle est seule.

 Une franche montée d’affolement s’empare d’elle et étreint ses estomacs. Elle relève brusquement la tête. Une douleur fulgurante assaille alors le haut de son front. Elle vient de se cogner le crâne sur le plafond. La conjonction du heurt et de l’effort pour se relever lui fait prendre conscience d’une autre source d’affliction, bien plus forte et lancinante à la hanche. Elle semble pulser à intervalles irréguliers. Elle en hoquète. Sa gorge est sèche. Sa respiration saccade. Dans un effort grégaire, elle tire la langue pour une tentative de régulation de son expiration, inspiration. Elle fronce les naseaux dans une tentative de repérer de l’eau. En vain…

 Les deux maux entament un concerto en mal majeur pour instruments de souffrances et tourments. Elle se sent toute molle, impuissante. Elle songe qu’elle serait mieux en état d’inconscience. Souhait aussitôt concrétisé, adieu affliction, bonjour ténèbres, princières…

Seconde

 Brociande ouvre les yeux. Elle est dans le noir le plus complet. Son premier souvenir, son choc à la tête. Elle ne s’en ressent plus. Au contraire de son flanc qui continue sa petite musique en mortification majeure avec introduction d’une nouvelle sensation de brûlure, intense. Elle a presque le réflexe de se relever mais la tentative cuisante de la première fois l’en dissuade. Elle se sent comme flottant dans une masse spongieuse. Autrement dit, elle est dans la confusion absolue. Bien qu’ouvertes, ses deux paires d’yeux ne distinguent rien, ne perçoivent nulle forme. Quelque chose est déréglé en elle, ses frontaux, nyctalopes, ne devraient pas être aveugles.

« Rendors-toi, c’est la meilleure des solutions pour toi. »

 La phrase la prend complètement par surprise. Elle ne la reconnaît pas, pourtant elle sait qu’elle peut lui accorder son entière confiance. Sa petite voix intérieure – qu’elle sait être sa seule amie indéfectible – lui rappelle qu’une sensation doit être corrélée par l’analyse. Elle l’envoie paître, gentiment, et, toutes résistances abdiquées, elle obtempère. Le domaine de la chimère lui tend les bras, accueillante.

Troisième

 Brociande ouvre les yeux. Il doit faire jour même si la clarté est toute relative. Ses deux premiers réveils sont bien précis en elle ainsi que les constatations évidentes d’une douleur permanente et l’absence d’autres souvenirs. Comme si elle venait de naître. Elle sait que ce n’est pas possible même si elle ne peut pas relier finalité, cause et effet.

 Une onde neutre lui chatouille les narines. Elle n’est pas seule. Elle reconnaît l’empreinte de celui qui lui a demandé de se rendormir la fois d’avant. Sans savoir à qui elle appartient. Il est derrière elle et ne peut le voir. Son flanc est encore douloureux. Elle ne saurait pas dire si c’est comme le souvenir d’un ancien mal ou de l’anesthésie. Cette trêve du cuisant l’incite à une tentative de changement de position. Tenter d’avoir une vue plus globale et pourquoi pas se relever.

 Prudente, elle commence par faire jouer délicatement tous ses muscles, de la tête à la queue. Aucune douleur supplémentaire se manifeste. Elle fait donc jouer cette dernière en la claquant sur le sol, d’abord mollement puis progressivement plus rudement. Les ondes se propagent le long de sa colonne dorsale sans provoquer de tourments. Quelque peu rassurée, elle amorce un mouvement.

« Attention le plafond est très bas. »

 Elle s’en rappelle pour l’avoir déjà heurté.

« Vas-y doucement. Je serais à ta place, je ne bougerais pas. La douleur n’est qu’endormie. »

« Oui mais justement tu n’es pas moi. » pense Brociande. Elle s’ébroue et relève délicatement la tête. Pas suffisamment pour empêcher le brutal éveil de son flanc. La fulgurance lui coupe le souffle. Ses yeux s’embuent autant de larmes que des perles de sueur sourdant de son front. Sa tête retombe sur le sol. Elle referme les yeux et serre les mâchoires pour ne pas laisser sortir les gémissements de sa gorge. Où va se nicher l’orgueil parfois ? Elle ne veut surtout pas que l’inconnu la prenne pour une mauviette. Sans se rendre compte de l’incongruité d’une situation où elle n’a plus de mémoire, sur rien et où elle accepte tout comme dû, logique sans s’inquiéter de qui est qui, y compris elle.

 Elle sent une patte se poser sur son front et, tout en délicatesse, avec un chiffon sentant le propre, lui essuyer. En même temps, il parle doucement.

« Nous, Gardien de l’Ordre, n’utilisons jamais d’anesthésiant. Je connais toutes les plantes qui soignent, aucune qui calme. «

 Il s’abstient de lui dire que les Ordonnés préfèrent ressentir la douleur pour mieux garder conscience de leur état sur une échelle allant de la survie à la mort. Pouvoir accélérer cette dernière s’il le faut. Pas sûr qu’elle l’eut entendu tellement elle est prise dans un mal que, jamais, elle eut cru possible d’une telle intensité.

« Brociande… »

 Le nom la fait sursauter. Comme un détail, clef d’une énigme, qu’elle n’arrive pas à faire fonctionner.

« … ta blessure est grave mais non létale. Tu as juste besoin de repos, de patience. Tu es en sécurité. Ne laisse pas les instincts ataviques prendre le dessus. Dors, c’est le meilleur et, à vrai dire le seul, remède. »

 Son amie la petite voix lui signifie son illogisme et stigmatise sa propension à tout accepter sans discussion. Elle ne lui répond pas et s’endort presque aussitôt.

Quatrième

 Brociande ouvre les yeux. Elle se sent en pleine forme, comme une fleur de plantfin (voir notes), plante commune dans les vallées du continent Hespyd. Se sentir bien est une chose mais les réveils précédents, surtout les douleurs, sont présents. Elle ne ressent rien mais, circonspecte, elle entreprend un sondage en faisant jouer les muscles avec douceur. Nul signal en retour de sa tête, ni de son flanc. Elle tente une rotation et, immédiatement, un élancement la tance et dissuade de poursuivre. La sensation est faible mais, en bonne aquinidé, elle se réfugie dans la prudence et stoppe tout mouvement.

 Au final, l’urgence n’est pas de bouger mais de comprendre un minimum. Elle observe les lieux. Elle se rappelle que le plafond est bas. Il y fait sombre malgré quelques rais ténus de lumière provenant probablement de l’entrée qu’elle n’arrive pas à distinguer. L’air embaume le fytsson (voir notes) fraichement coupé. Elle lève la tête pour les repérer. Ils servent de plafond, installés en largeur et assemblés par des lianes. L’ensemble est recouvert de branchages du même arbre. Elle comprend pourquoi elle a du mal à visualiser l’ouverture. Dans la tradition un proverbe le décrit à la perfection : « Dans le fytsson tout est bon ! » Réalité absolue, tout est récupérable, tronc, branches, feuillages, écorces et même racines qui fournissent un aliment comestible à condition de le cuire longuement. Qualité suprême, il est mimétique et se confond avec son environnement.

 Il ne produit pas de fruits mais des lianes très utiles pour réaliser toutes sortes d’objet, surtout des cordages, des plus fins aux plus épais, en les tressant. Ils sont d’une résistance à toute épreuve une fois traités par passage pendant trente cinq jours dans une eau glacée. Intervient alors le séchage, pendant au moins cent vingt jours. Les fibres se resserrent alors tellement étroitement qu’elles deviennent presque indestructibles.

 Les propriétés de la plante, découvertes par hasard, entrainèrent une surconsommation qui mit en danger l’espèce. L’Ordonnancerie tira la sonnette d’alarme et décréta que les récoltes ne pourraient dépasser quarante pour cent de chaque surface de sa présence afin de lui assurer une reproduction saine et viable sur le long terme. Le décret perdura malgré une nouvelle découverte stupéfiante. Le fytsson, remis et maintenu en eau, retrouve son capital génétique ainsi que son cycle de procréation.

 Le reste de l’abri est en terre. Elle se trouve dans une de ses innombrables cavités naturelles présentes dans la région. Elle est plus large qu’une stalle classique, moins longue. Elle est allongée sur une litière de fortune, légèrement surélevé pour l’isoler de l’humidité.

 Même précaire, l’ensemble de l’installation a nécessité du travail. Couper les arbres, les élaguer, les tailler, les évider pour certains, les planter, les lier et recouvrir le tout. Elle n’y connaissait pas grand-chose en construction mais sans nul doute il y avait fallu de nombreuses heures.

 Qui l’avait réalisé ? Même à deux l’ouvrage aurait pris quelques jours. Qui ? L’étranger qui l’avait appelé Brociande ? L’évocation du nom fait jaillir une étincelle. Tout revient comme un raz de marée, une litanie d’images détonnantes ponctuant la remontée du temps jusqu’à cet instant où le carreau d’arcalète lui entrait dans le flanc.

 L’inconnu retrouve un nom, Razprael. Où est-il ? S’il l’a soignée, il ne l’a sûrement pas abandonnée. D’autant qu’elle est l’objet de sa mission et un Gardien de l’Ordre n’abandonne jamais son objectif. S’il avait dû le faire, elle serait morte. Elle n’est même pas surprise de n’en éprouver ni colère, ni rancœur. Pire, n’en aurait-elle pas fait autant dans les mêmes conditions ? La réponse est déplaisante.

 Dans le même temps, ses estomacs se rappellent à elle. La sensation l’amène à chercher des yeux leurs sacs. Ses yeux tombent sur une botte d’herbes de polsin, fraiche, des noix de stagal et des baies de hiatrus posés sur une natte. Avec appréhension, elle se redresse un peu. Aucune douleur ne se signale.

 Le fait de trouver du polsin, dans un coin où il ne pousse pas, ne l’empêche nullement de le dévorer ainsi que les fruits. Repue, apaisée, elle observe plus attentivement ce refuge. Il est d’une propreté presque surnaturelle au regard d’une surface terreuse. Aucun détritus ne traine, tout est rangé au cordeau. Même inconsciente, au moins trois jours pour ce qu’elle en peut déduire, les fonctions naturelles ne s’oblitèrent pas. Le Gardien se serait occupé de tout, nettoyer ses déjections compris. D’un seul coup, le constat l’oblige à le percevoir autrement.

 Un frôlement ténu la met soudain en alerte. Par réflexe, elle relève les oreilles, geste inutile car la perception des sons n’est pas dépendante de leur position. La peur arrive au galop la ramenant à l’épisode précédent, la veille, le combat, la blessure. De l’œil elle cherche une arme. Un brusque afflux de lumière la tétanise. Razprael ? Ou…

Notes :

Plantfin : Cette plante possède une particularité unique. Un plant ne fleurit qu’une fois au cours de la vingtaine d’année que dure son existence. Une floraison éphémère qui n’excède pas trois heures ; avant de littéralement se désagréger en se recroquevillant comme un papier brulé.

Sa fleur peut éclore à n’importe quel moment, à n’importe quelles, saison, température, climat. Aucun signe précurseur n’a pu être décelé, encore moins défini. Le fleurissement ne semble suivre aucune logique. Grand froid, canicule, mousson, sécheresse, germination du plant, fin, début, milieu de son cycle de vie, le moment est, à la connaissance les aquinidés, parfaitement aléatoire. Ils reconnaissent que, probablement, ils n’ont pas la science et les outils pour la comprendre.

Ce mystère fait partie des frustrations récurrentes d’autant que cette fleur est, sans contestation possible, la plus belle des fleurs de la planète. Non contente de cette qualité, elle est également une des plus délicieuses à croquer pour les aquinidés.

Ils firent bien une tentative de culture du plantfin mais ont dû se résoudre à n’en faire qu’une activité annexe devant l’impossibilité de prévoir une récolte et, à fortiori, son éventuelle ampleur.

Fytsson : conifère commun des montagnes de Myact aux propriétés de solidité extrême ainsi que la faculté de se confondre avec son environnement. Il n’y a pas d’explications scientifiques à cette qualité, inexistante dans son milieu naturel.

Stagal : arbre produisant des noix à coque molle hautement énergétique.

Hiatrus : buisson ronce produisant des baies d’une laideur à la hauteur de sa teneur en glucose. De toutes les formes, elles sont d’une couleur jaune verdâtre striée de noir et hérissées d’une épine unique affleurante. Les cueillir demande beaucoup de soins sous peine de piqûres répétitives. L’épine leur sert de défense contre les insectes qui s’y empalent bien souvent. Il n’est pas rare de trouver à leurs pieds des petits monticules formés par leurs cadavres. Les doctes émettent l’idée que cette défense leur sert également à se créer un compost nourrissant.

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Avec le temps on grandit, on pleure, on se relève, on sourit et, surtout, on aime, encore et encore, on distribue de l'amour autour de nous comme si nous étions des abeilles avec du polen et que nous l'amenions vers nos amies fleurs en manquent d'amour.
Avec le temps, on se rend compte à quel point on aime et surtout à quel point il est vital d'être aimé. Alors on se targue d'être aimé, on recherche cette sensation, on l'éprouve, on la teste. Mais dans notre monde, dans notre vie il n'y a pas de craintes à avoir car nous le sommes.

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