Conciliabule

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 Les noms devraient refléter la réalité de leur sens. Il n’en va pas toujours ainsi. Le Jour du Conciliabule n’est aucunement un dialogue. Pourquoi le nommer ainsi ? Il reste à jamais gravé dans son cœur. Il s’y est inscrit comme celui de la Félure.

 Une vie suffit, suffirait-elle, à en effacer la trace ? A le noyer sous le flot de sa réprobation ? Où se situe son origine ? Sa base ? Le pourquoi ? Le qui ? Serait-il possible qu’elle fut la seule à l’avoir ressenti comme une humiliation ?

 L’aquinidisme, l’empathie est un chemin trop difficile et tortueux pour qu’en outre ils lui soient adjoints des obstacles. Un jour, elle comprendra. Elle se l’est promis. Pour l’heure, des données à sa disposition, elle n’a pu en tirer aucun début d’explicaton. Le trouverait-elle à l’Ordonnancerie ?

 Dans l’immédiat, elle doit se contenter des faits du commun des aquinidés. Le Jour du Conciliabule sert à concrétiser dans les faits, le futur de chacun. Une sorte d’orientation finale à l’issue du préprogramme scolaire. Tout aussi bien il aurait pu se nommer Jour du Destin !

 Au terme d’un rituel bien huilé et formel, chaque aquinidé, au jour de ses six ans calendaires, se présente devant Auctor, l’Acolyte délégué du Grand Servant, Alboumen, le pasteur suprême de l’orthodoxie du Trinitarisme.

 L’Acolyte est la fois le prêtre, le guérisseur des âmes, l’oracle et le recteur académique. Il enseigne, gère et sanctifie les parcours passés et à venir. Sa parole inscrit dans le marbre l’avenir de chaque membre du clan. Ses désignations sont irrévocables. Qu’il vous désigne comme futur berger, soldat, administrateur, ou, nec plus ultra, étudiant à l’Ordonnancerie, scelle votre avenir. Définitivement…

 L’exception de la règle n’existe pas. Née en stoilure ou pas, Brociande, comme les autres, s’y prépara. La cérémonie au terme de laquelle votre vie sera planifiée, nécessite un entrainement physique. Ce fut un moment heureux de fraternité qu’elle apprécia. Un espace, un moment où les préjugés tombèrent. Où elle fut traitée à égalité.

 Le plus grand sérieux y régnait. L’enjeu et les conséquences étaient de taille. Comme dans toute société tribale, le plus petit geste peut avoir des répercussions sur l’avenir de la communauté et, au-delà, de la fratrie. Personne n’aurait voulu être une cause de discrédit et de déshonneur. Elle y mit donc toute son application, avec une constance remarquée. Bien que fluette d’aspect, presque trop mince, elle était d’une force et d’une agilité peu commune chez des aquinidés plus enclins au pataud.

 Cette adresse fit dire aux doctes, à voix basse et entre eux uniquement, qu’elle possédait une autre sorte de stoilure. Pour eux le doute n’était pas permis, elle irait à l’Ordonnancerie et, presque surement, son avenir passerait par apprentie servante, Gardienne de l’Ordre et peut-être même grimperait-elle dans la hiérarchie jusqu’au poste suprême de Grand Servant.

 Le grand jour arriva. Le rituel commenca à l’aube par un bain. Puis vint le moment du brossage du bout du museau jusqu’à l’extrémité de la queue. Elle fut ensuite ointe de graisse de strachan, utilisée uniquement en cette circonstance. Elle fait luire le poil. Sa crinière fut tressée des huit nattes rituelles retombant sur chaque coté de l’encolure. Père lui peint le symbole du Trinitarisme sur le museau, une alternance de bandes blanches, noires et peau à nue. Mère la revêtit d’un caparaçon marron, couleur des novices, spécialement ajusté par le tailleur. Pour finir, ils la chaussèrent de trois paires de précieux mocassins en peau d’umens. Le tout représentait une somme de luxe inconnu du quotidien habituel des arsanycs. Jour unique… Qui le resterait !

 Elle en avait vu des préparatifs au Jour du Conciliabule. Rien n’aurait du alors la surprendre. Elle était trop jeune pour comprendre qu’entre voir et faire, il existe un fossé parfois bien large et profond. Ainsi en alla-t-il au moment de prendre place dans la cariole d’apparat, tractée par dix bipèdes umens. Cette émotion qui la laissa presque pantelante, plus tard, dans des circonstances bien plus dramatiques, elle avoua n’en avoir jamais connue d’aussi intense.

 La montée vers l’antre d’Auctor se déroulait en une marche très lente accompagnée de chants mélancoliques vocalisés en trille par la chorale du clan. A la fois logis, temple, hospice, tribunal et autel politique, il se trouvait en haut d’un promontoire. L’ensemble faisait penser à une pyramide dont le sommet aurait été étêté. Situé à un peu plus d’un kilomètre du village, les premiers cinq cents mètres montaient doucement avant de brusquement grimper en pourcentage. C’est cette dernière partie qui concernait le disciple. Il devait la parcourir en rampant sans jamais se relever. Ne pas y parvenir vous indiquait directement le chemin « hérétique » en infraction majeure avec la religion aquinidéenne (voir notes). Un avenir rien moins que funeste symbolisé par une sanction unique nommée bannissement. L’exil impliquait au mieux l’esclavage (voir notes) et plus surement la mort par suicide (plus rarement par condamnation) face à la honte ultime. Il pouvait même impacter entièrement une fratrie.

 L’attelage les déposa au pied de la pente. Le clan s’étalait le long de la rampe, spectateurs attentifs et intransigeants. Brociande, à leur vue, sentit son cœur se serrer. La charge émotionnelle monta d’un cran quand elle vit ses parents. La porte de la carriole s’ouvrit. Elle était exactement au pied du raidillon et il lui paraissait d’une longueur infinie. Elle descendit, leva la tête. Allait-elle parvenir à la monter sans se laisser déborder par les sentiments ? Un regard, en coin, le sourire bienveillant de mère, un signe de la patte négligent de père la requinqua. Elle s’aplatit et démarra. Elle avala la pente comme si elle avait gobé une stropline, minuscule friandise des jours de fête. Elle n’en était pas consciente mais sa capacité à ramper, vite, sans effort apparent, ne fit que confirmer à la majorité que son destin n’était pas en Arsanc. Elle attendait sagement, avec un dignité rare pour un si jeune âge, au rez de marche de la plateforme et tous derrière elle était persuadé que demain, ou après-demain, au plus tard, elle prendrait le chemin de la capitale, l’Ordonnancerie.

 Auctor, assis sur la paillasse d’ospaline, métal le plus précieux du monde, tardait à se lever et s’installer dans le cercle de la Parole. L’attente durait, anormalement longtemps. L’oracle avait les yeux fermés. Seules ses lèvres remuaient imperceptiblement. De temps à autre, il balançait doucement la tête de droite à gauche ou de haut en bas, comme s’il répondait silencieusement à des questions.

 Sans avertissement, il se leva et prit la posture de la « marche debout ». Son attitude dénotait une longue pratique, confirmée par l’aisance de son déplacement. Il entra dans l’orbe sacrée, s’approcha de Brociande et la toisa comme cherchant à s’approprier son regard. Elle le lui rendit sans frémir, provoquant un tressaillement qu’elle seule put percevoir. Comme le voile de brume qui obscurcit ses yeux. Le tout ne dura que quelques secondes mais elle en fut marquée à jamais. Encore aujourd’hui, elle était bien incapable d’en définir la teneur : crainte, exaspération ou tristesse.

 Aussi soudainement qu’il s’était levé, laconiquement, Auctor laissa tomber :

« Cette présentation est nulle et non avenue. Le clan n’est pas elle. Le clan ne pourra empécher de nous l’enlever. La perte sera irrémédiable. »

 Potsotlan, le tonnerre, s’abattant sur sa croupe n’aurait pu produire un tel effet de désastre intégral. Les derniers mots d’Auctor s’étaient perdus dans le puits de désespoir sans fond dans lequel elle se trouvait plongée. L’oracle venait de la condamner. D’un destin que tous voyaient tracé en ligne de feu étincelante, elle passait à l’ignominie.

 Les murmures consternés et incompréhensifs s’élevèrent des rangs. Les membres du clan exprimaient ainsi le plus proche d’une révolte. Brociande restait immobile, cerveau vidée, épaules lourdes, oreilles bouchées. Auctor lui apparaissait flou alors que ses yeux étaient braqués sur lui. Malgré son jeune âge, elle avait une conscience aigüe du déshonneur qui rejaillirait sur la fratrie. Le bruissement commençait à s’élever d’une tonalité quand Auctor tonna :

« Je n’ai pas fini… »

 Le silence se fit sans détour avec une dominante de consternation sur les visages. Brociande, toujours tapie sur le sol, s’attendit à pire.

« … Cette fleur aquine et sa survie doivent devenir votre priorité absolue. Votre responsabilité et votre avenir y sont liés irrémédiablement. Transmettez-lui toutes vos connaissances, sans exclusive. Quand viendra l’aube de ses dix-sept années, alors, viendra le temps de la mener à l’Ordonnancerie, affronter le cercle de la Vérité et Alboumen le Grand Servant. Allez, et au nom de la Génitrice Sacrée, que tous fassent leurs devoirs. »

 Auctor posa sa patte droite sur l’épaule de Brociande et lui dit :

« Relève-toi, rentre chez toi, attends et apprends. »

 Sans rien ajouter, il fit demi-tour. Avant de se relever, Brociande le regarda s’éloigner. Plus tard, l’image lui revint, précise. A la lumière de ses apprentissages, elle put en discerner plusieurs détails qui sur le moment lui échappèrent. L’oracle s’était remis sur ses six pattes. Il avait les épaules basses, la queue repliée en circonflexe, typiques d’un aquinidé accablé d’un immense chagrin.

 Sur le moment elle ne put que se relever comme pesant dix tonnes, hésitante entre abattement et soulagement. Elle rentra à la stalle la tête baissée, s’y allongea et s’endormit aussitôt sans même entendre ses parents rentrés. Ils ne la réveillèrent pas, appliquant à la lettre l’ordre implicite de l’oracle. Priorité absolue…


Notes :

Religion : Myact ne concentre qu’une seule religion : le Trinitarisme, absolu. Dieu, père de la Nation, la Nation fille de dieu, l’aquinidé enfant de la Nation.

Religion unique, la discorde n’en était pas moins présente. Question d’interprétations ! Ils en existaient presque autant que de clans donnant matière à un quatrième pilier, une dichotomie perverse. Chaque harde prétendait être l’origine, la géniture de l’Aquinidé, unique et légitime enfant de la Nation. Avec la conséquence d’une récurrence absolue dans les conflits et la volonté du pouvoir…

Esclavage : bien des décennies après la relation de ces faits, il n’est toujours pas aboli. C’est une tradition ancrée fortement chez les aquinidés. Le fait même qu’il soit très différent d’autres formes recensées dans l’univers n’est pas en soi excusable. Nous manquons de place ici pour l’expliquer concrètement mais pour synthétiser, il faut savoir qu’un-e esclave reste libre à l’intérieur du clan maître, droit de procréer, d’administrer et de décider en moins. l’esclave ne travaille ni plus, ni moins qu’un autre ; dispose de sa propre stalle ; des mêmes quantités de nourriture et des mêmes loisirs. Pour employer une image, il est comme un apatride, accepté dans un environnement étranger mais jamais intégré totalement. Avec le sens familial et tribal ainsi que la conscience aigüe du mot liberté, c’est une torture pour eux. Pour en savoir plus, je vous invite à consulter l’ouvrage de Razciande, du clan Brocprael, première et encore unique communauté où l’esclavage est interdit et l’immigration tolérée et encouragée : Le mal de Myact – Ou quand l’ostentation amalgame aquinidisme et barbarie.

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