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 Il fait nuit quand Guerdre s’engage, ou plutôt s’engouffre sur l’itinéraire alternatif. Il n’a aucune crainte de s’égarer tellement il est balisé. Pour des yeux aguerris, tous les signes sont discernables, sans vraie difficulté. La signalétique est intégralement basée sur d’infimes altérations de l’environnement, parfois évidentes, d’autres quelque peu anachroniques. Une tache jaune sur un feuillage vert persistant, un nid de bleijes (voir notes) au pied d’un strepyl (voir notes), fleur carnivore, parfois un cairn de Morugin auquel nul n’oserait toucher. Des exemples parmi d’autres…

 Les mètres défilent. Sa seule obsession est d’avancer. À un point tel qu’aucune pensée consciente et cohérente ne remonte en surface. Est-ce la fatigue ? Ce vide cérébral abyssal finit par l’interpeler. Comme mue par une alarme, la machine se remet en route presque instantanément. Le tracé imprimé dans sa mémoire lui fait constater qu’il va croiser le chemin officiel ; qu’Arsanc n’est donc plus très loin, une paire d’heures au maximum. Il est temps de faire une pause, ne serait-ce que parce que le jour n’est pas encore levé. Sur la carte, il a remarqué un staroc prévu (voir notes). Il va s’y arrêter.

 Si, assez souvent, les abris sont aménagés, sécurisés et contiennent quelquefois des réserves en tous genres, celui-ci, une simple excavation, est rudimentaire, un austère trou, sans toit. Il ne s’attendait d’ailleurs pas à autre chose dans ce qu’il faut bien appeler le tréfonds d’Hespyd. Feu et repas chaud sont exclus. Il sort quelques graines qu’ils avalent par nécessité, sans faim.

 Il ferme les yeux dans une tentative vouée à l’échec pour dormir. Trop de choses tournent dans sa tête. Les souvenirs cuisants de l’attaque remontent. Les erreurs commises fouissent un peu plus encore ses sentiments d’impuissance et d’ignorance. Les paroles entendues, pas écoutées, reviennent au premier plan. Certains mots dont il ne souvenait pas se détachent. Un, en particulier : ordonnateurs. Un patronyme, trop proche d’Ordonnés pour mettre sur le compte du hasard. Le dénommé Gamblin l’a utilisé pour désigner ses complices. Le parallèle mène à un constat simple, celui d’une structure élaborée disposant de moyens et manifestement de réseaux et complicités. L’évocation du dernier mot fait luire une lanterne dans son cerveau chamboulé.

 Cette voix qui lui semblait vaguement familière, désigne Andjer, à l’évidence. L’intonation en est différente et comporte un aspect assuré, mâtiné condescendant et impérieux. D’où ces paroles aussi affirmées, et pour cause – « … il ne franchira pas les limites de l’Ordonnancerie… »

 Pourtant c’est un discours d’ignorant. L’oubli d’une règle d’or des Servants, le pragmatisme. Ils ne supprimeraient jamais une source d’informations venant d’un des leurs avant de l’avoir entendu. Encore plus après un échec… C’est sur ce point qu’il a l’intention de jouer sa survie, en glanant un maximum d’informations de première patte.

 Bien sûr Guerdre ne peut exclure l’hypothèse d’une roublardise de l’Ordonnancerie plus profonde qu’il ne l’estime. Ces premières informations qu’il détient n’en sont peut-être pas pour le Grand Servant et son directoire ?

 Quel que soit l’angle considéré, il faut se rendre à l’évidence. Ils sont des pions sacrifiés d’un jeu de manipulation à X niveaux. Le puéril de sa situation devient prégnant. Que lui reste-t-il hormis son serment d’Ordonné ? « La mission, rien que la mission ! » Laquelle, lui rétorque son subconscient ? Avec quelle motivation ? À quelle branche se raccrocher ? La réponse est évidente. À Razprael… Le retrouver, à tous prix, puis aviser.

 Comment obtenir des renseignements sans entrer au bordj ? Sans mandat direct, sans déguisement, ni d’accessoires de schabolum (voir notes), ses options sont limitées. Pourtant il doit absolument savoir si et quand Razprael est passé. S’il ne s’y trouve pas encore. Ce serait d’un illogisme absolu mais la cohérence n’étant pas la matière première de cette affaire…

 Idem pour les mercenaires, risque-t-il de les y retrouver ? Difficile à anticiper tant leur(s) stratégie(s), soit lui échappe(nt), manque(nt) de clarté mais démontre(nt) que la stupidité n’en fait pas partie. Qu’elle s’est révélée bien plus efficace que la leur. Comme souvent quand on a un coup d’avance… L’once de farine de sail qui peut faire pencher le plateau du bon côté.

 L’ensemble ? Un sac de nœuds qui l’incite(rait) à ne pas la remplir cette glochvar de mission mais juste d’essayer de sauver sa peau. Il a bien conscience que penser ainsi est une remise en cause des valeurs du Gardien. Une plongée en état d’aquinidion, perdu dans une prairie inconnue, tous repères perdus et sans guide pour le remettre dans la bonne direction.

 Avec ces pensées de pure révolte, Le repos, souhaité, devient pur fantasme. Il ne se sent ni armé, ni de force pour supporter ce face à face avec lui-même. Il repart avec ses cogitations tournant en boucle. Insensiblement il accélère le train et seule la chance lui évite le pire, sauvé par une épingle à cheveux qui l’oblige à ralentir. Sans elle, il se jetait directement dans les pattes des mercenaires.

 C’est un miracle que personne ne le voit. Ou une preuve déjà subodorée de leur contradiction, un mélange d’efficacité, redoutable, et de négligence. Nulle sentinelle pour assurer leurs arrières. Une preuve de leur assurance et/ou une maladresse orgueilleuse.

 Il se rejette en arrière et s’aplatit silencieusement. Des voix, nombreuses, lui parviennent mais une seule le marque. Elle a cette tonalité particulière, pressée nuancée de mépris d’Andjer. Avec cet aspect d’autorité naturelle qui désigne un meneur.

« C’est vraiment le moment de déferrer, Glambin.

— C’est de ta faute à toi et aux Ordonnateurs. Un tel train, sur cette rocaille, ne peut mener qu’à ça. Je ne suis pas le premier, ni le seul, hein, Froad, réplique, tout aussi acide, l’interpelé. »

Froad ? Ainsi est-ce son vrai nom.

« C’est bon, dépêche-toi, répond l’ex-Gardien avec un léger accent conciliateur et menaçant »

 Tout à coup, Froad se tourne et scrute les alentours. Il a troqué la tenue noire des Compagnons pour la même en bleue nuit. Sur le poitrail, un emblème doré, peu discret, inconnu. Il n’arrive pas à identifier le motif. Sans le sumon, à pleine puissance de ses effluves, il était immanquablement repéré. Le renégat fait quelques pas, faisant résonner ses fers aux pattes. Ainsi a-t-il pris le temps de se ferrer ? Guerdre comprend mieux comment il a pu les rattraper.

 Cette rencontre fortuite lui aura apporté une information importante voire décisive. Une seule région utilise des fers à marcher, le Ponantais. Guerdre bat le rappel de sa mémoire. Le Ponantais ? Une région économiquement riche, presque exclusivement recouverte de prairies fertiles, peu ouverte à l’expansion, encore moins à l’immigration mais parfaitement hospitalière envers les visiteurs temporaires.

 Une contrée où le calme est roi et le mystère absent. En apparence… Les Gardiens y interviennent autant qu’ailleurs. Jamais rien n’a filtré sur l’existence d’une organisation aussi structurée, laissant supposer sans risque d’erreur d’un nombre respectable d’années d’existence.

« Allez, on repart, crie presque Andjer/Froad, manifestement énervé. »

 Un bruit furieux s’élève, proportionnel à la poussière produite par un train d’enfer et un souci minimum de discrétion. On doit les entendre à mille lieues à la ronde. Avec surprise, Guerdre s’aperçoit qu’ils n’ont pas pris la route d’Arsanc. Une intuition aussi soudaine qu’impérieuse s’empare de lui. Les suivre. Il attend, patience retrouvée, que le silence s’impose. Seule la fumée qui retombe doucement persiste. Son viatique pour les suivre sans risque…

 Pour la première fois depuis leur départ, il se sent à nouveau Gardien. Il entame la filature, allégé, renforcé par une certitude. Ils vont le mener à Razprael.

Notes :

Bleije : mot à mot, mouche (ble) miel (ije). Rempli le même rôle que nos abeilles sans dard et ne butinant qu’exclusivement des fleurs du genre de nos acacias. Insecte sans prédateur, sa production est imposante par le nombre élevé d’individu. Sa régulation se produit naturellement par la brièveté de son cycle réduit au printemps et début de l’été. Ensuite l’insecte meurt. Pour l’étranger, les voir arriver pourrait provoquer la terreur car il se déplace en une sorte d’essaim s’étendant sur une surface pouvant atteindre plus d’un hectare. Quand le temps de leur fin est venu, ils forment aussi des grandes surfaces noires sur le sol, rapidement nettoyées toutefois par les charognards ravis de trouver de la nourriture à bon compte.

Bleije ne doit pas se confondre avec bletyh, mouche tueuse possédant un dard dont le venin peut tuer des petits rongeurs dont ensuite elle se repait et lui servent de nid. Sans danger pour les grandes espèces. Pour abattre un aquinidé, par exemple, il en faudrait une centaine. Hors de mœurs solitaire, ce genre d’essaim ne se rencontre pas. Elles sont inamicales entre elles et les guerres de territoire sont courantes et bruyantes. Imaginer le son d’un moustique à la puissance mille… Si elles décident de se battre chez vous, aller dormir ailleurs ou débrouillez-vous pour les chasser. Les tuer est contreproductif pour au moins deux raisons : nettoyeuse de charognes et, surtout, quelle que soit la façon de périr, elle pondra ses œufs capables de survivre à toutes les conditions extrêmes et de rester inactives pendant des années avant de naître. D’une longévité d’une dizaine d’années, elle est sédentaire. Vit où elle est née. Un simple trou, interstice lui suffit. Une charmante bestiole en somme… Surtout si elle élit domicile chez vous…

Strepyl : arbrisseau à fleurs carnivores.

Schabolum : ensemble d’accessoires, matériels et thaumaturgiques, aptes à transformer intégralement votre apparence et voix. La disparition des Frères et Sœurs de la Doctrine a éteint la possibilité de prouver que les Ordonnés pratiquaient la magie. Le consensus actuel laisse à penser que l’art du schabolum n’était en réalité que prestidigitation très technique avec tout un pan extrêmement travaillé de psychologie manipulatrice.

Staroc : la langue aquinidéenne comprend quelques mots ambigus et à significations multiples. Staroc est un exemple parfait. Le mot peut désigner, à la fois, un abri, une cache, un secouriste, un hébergeur et, plus curieusement, un séditieux. Il peut être une insulte désignant un hypocrite dans son sens le plus désobligeant et malveillant.

La maîtrise de la langue et le décodage des expressions corporelles sont indispensables pour différencier les sens possibles.

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Avec le temps, on parle, on marche on se lève, on pense. Dieu qu'il est important à l'homme de pouvoir penser comme s'il ne lui suffisait pas de vivre.
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