Battologie

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« … vivante. »

 Cauchemar ou rêve ? L’écho des mots du Gardien résonnent cyniquement à ses oreilles. Sa vision est troublée, au propre comme au figuré. L’avenir comme la silhouette de Razprael, à quelques mètres d’elle, sont spectraux. Sa sidération est maitresse d’œuvre de son moi. Elle l’empêche d’aligner deux idées cohérentes. La boule qui pèse sur ses estomacs remonte vers la glotte, coupant sa respiration. Sans pour autant alléger le poids ressenti…

 Une brusque douleur dans le flanc irradie directement vers le cœur. Machinalement sa patte va tâtonner. Rien, ni plaie, ni sang… Elle n’a d’ailleurs pas le souvenir d’avoir été touchée. Peut-elle s’y fier à cette mémoire qu’elle sait sélective ? Alors qu’après son second tir, elle a tout oublié des évènements récents. Le néant, l’amnésie partielle, la volonté défaillante, des repères imprécis, mirages malfaisants d’une oasis improbable, barreaux sciés d’une échelle menant à une réalité glissante. Est-elle en train de mourir ? De honte, sûrement et probablement…

« Brociande, cesse les enfantillages, bouge ou nous sommes morts. »

 Le ton est sec, péremptoire et plus cinglant qu’un coup de fouet. Elle tressaille violemment, brisant le barrage de l’oubli. Tout lui revient en pleine gueule. Sa boule de stress explose en amertume et colère. Morts, cris, odeur aigre du sang, sauvagerie réintègrent de plein droit leurs cellules mémorielles. Sa respiration déjà oppressée s’ébranle un peu plus.

 Des mots de rage voudraient sortir de son gosier. Exprimer son ressentiment envers des, ses, actes aux antipodes du moindre aquinidisme même basique. Lui faire comprendre à ce Gardien que jamais elle ne recommencera à tuer. D’un seul coup, sa trachée se libère, laisse échapper des paroles presque désorientées.

« Heureusement qu’il n’y a qu’une seule mort. Je ne la supporterais pas deux fois. »

 L’irrationnel du signifiant la laisse pantoise, pan toi… Son esprit se vide brusquement, comme aspiré vers le néant. De tous ses sens et muscles, seuls ses yeux restent fonctionnels et transmettent des images cohérentes. Autant de flammèches éphémères qui expirent sur le mur de sa vacuité. Le bombardement ne cesse pas pour autant jusqu’à enfin retenir son attention. La vision qui s’offre, un nuage de poussières, pourrait être l’emblème de son état. Elle s’en rappellerait que bien plus tard, mais d’un seul coup, sans à-coup, l’analyste, l’autre facette de sa dualité, refait surface.

 Razprael est hors de son champ de vision mais nul besoin de lui pour les déductions. Poussières, déplacement rapide, nuage trop important pour un seul aquinidé, troupe… Elle ne va pas vers un ailleurs mais dans sa direction. Encore éloignée mais insuffisamment pour tenter de fuir. Une option qui, à coup sûr, n’a jamais fait partie de celles du Gardien. Elle sait, sans y réfléchir, qu’il savait, depuis le début. Qu’encore une fois, il avait raison. Ce n’est donc vraiment pas fini… Le tout confirmé par la mentalisation lapidaire, sans préambule :

« En place, dit Razprael. »

 Fantasme ? Elle ressent dans le ton, pourtant très net, une douceur presque solennelle. Ce qu’elle nommerait plus tard son pendant automatique réagit en toute autonomie. Elle ramasse son arme abandonnée. Revient vers son trou. Sort de la besace les chargeurs. Les installe autour d’elle avant d’en mettre un sur l’arcalète. S’étale derrière son talus. Vérifie qu’elle peut bouger facilement. Fait affleurer sa vision frontale au ras du talus, droit sur la crête sans occulter la latérale. Autant de gestes, autant de réflexes comme si elle avait fait ça toute sa vie. Enfin elle mentalise sans la moindre ironie face à l’incohérence intellectuelle :

« Combien ? »

« Au moins six. »

« Même tactique ? »

« Non, je donne le top départ. Essaie de t’aplatir plus qu’ils ne te voient pas tout de suite. »

 En s’exécutant, elle ne peut s’empêcher d’analyser. C’est une tentative presque puérile qui ne leur fera gagner que quelques secondes. Justement… Cet instant minime qui peut faire basculer un engagement…

« C’est mieux mais à chaque fois que tu expires, un bout d’oreille dépasse. Respire calmement, en stoyfa (voir notes). »

 Elle obéit sans sourciller une nouvelle fois.

« Là, c’est bien. Une dernière chose, la chance fonctionne rarement par paires. Calcule tes tirs, uniquement au coup par coup. Ne vise que pour faire tomber sous l’impact. Le reste, je m’en charge. »

 Elle reçoit les informations, complètement détachée, sans même répondre. Elle se concentre uniquement sur son arme et sur une soigneuse application des instructions. Razprael a disparu sans qu’elle ne le remarque. Puérilement une onde de nostalgie pointe son écume qu’elle balaie vertement. Sa seule préoccupation, assurer le bon maintien de sa position. Le but de la manœuvre est clair. Que les mercenaires ne voient qu’un site vide, les obligeant à stopper. Quelques secondes, de plus encore une fois, qui leur permettront un effet de surprise là où il n’y aurait pas dû en avoir.

« Attention, c’est le moment, reste étalée, ne cherche pas à voir, je te donne les informations nécessaires. »

 Son être se révulse à cette dernière phrase. Restée aveugle lui semble pire qu’une agression. Ainsi aplatie, elle ne voit rien devant et seule sa vision latérale perçoit les extrémités gauche et droite.

« Ils n’arriveront pas par là. Trop à découvert. Ferme ta vision latérale pour opérer à plein au moment crucial. Ils sont là, par la crête comme prévu, Six. »

 C’est comme revivre une scène déjà vécue, des minutes, des heures, des jours (?). Elle les sent littéralement s’arrêter au sommet. Elle croit même percevoir des pensées d’incrédulité mesurée et une d’irritation agacée.

« Ils sont en demi-cercle. Equipement standard. Deux archers sur les ailes, les autres en armes de jet et glaive. Armure standard. »

 L’imagine-t-elle ? Elle perçoit une suite, non exprimée consciemment. « Tenues d’une stérilité sans nom alors que nos sens se basent sur la perception et l’analyse de l’odorat et des effluences résiduelles. » Un mépris absolu pour ces armures de camouflage… Elle laisse filer pensant à un caprice de son imagination ou de son inconscient.

 Razprael, comme à son habitude, a donné un minimum d’informations. Le reste, elle doit l’anticiper. Elle essaie de se mettre à la place du chef de ce groupe. Ils arrivent sur un site, qu’ils savent occupé mais sans personne de visible. Embuscade garantie… Elle élargirait légèrement la ligne pour réduire le risque de cibles groupées plus faciles à abattre. Elle estime les positions possibles. Ne pas pouvoir numéroter la gêne un peu. À part qu’il donnerait le top départ, le Gardien n’a rien dit de plus. Elle en ressent une légère irritation. D’un comportement faisant fi qu’elle n’est nullement une guerrière. Que quelques jours auparavant, elle gambadait en toute insouciance. Un constat ni faux, ni vrai, négligeant l’entrainement quotidien avec Aloursa. Elle sent bien aussi que sa spontanéité s’étiole pour laisser place à une conscience des risques. La crainte de mal faire, de rater devient prégnante. La mort ne lui fait pas peur. Elle l’attend presque avec soulagement mais souffrir l’effraie. Sur qui va-t-elle tirer en premier ? Il est loin son état d’inconscience des premiers affrontements. Elle le regrette.

« Action, alerte Razprael à voix haute. »

 Le son, rude et haut, provoque un sursaut en elle. Elle respire un grand coup, s’assure de son arcalète et se relève en souplesse. Simultanément, Brociande perçoit une multitude d’images instantanée comme elle n’aurait pas pensé que ce soit possible.

 D’un côté, le groupe avec le chef légèrement en retrait. Comme elle l’a estimé, la ligne s’est étirée, gardant une courbure prononcée. Ils avancent droit sur elle. Leur armement est classique comme Razprael l’a annoncé.

 Les deux arcalètriers sont bien sur les côtés, armes à la main, prêtes à envoyer leur chant de mort.

 Elle remarque, presque sans sursauter, que le chef est dans une tenue Gardien. Razprael a tu cette information. Pourquoi ? La réponse est tellement évidente. Parce que c’est un ennemi. Il a déclenché l’engagement mais lui-même est invisible. L’évidence claque. Elle sert à nouveau de double appât. Voire triple puisqu’il lui a dit qu’il agirait en premier. Du coup elle se bloque ne sachant que faire.

 L’arcalètrier de droite épaule, vise soigneusement quand soudain il sursaute violemment. Au même moment, elle voit deux corps s’envoler et, au milieu, surgir le Gardien comme un diable monté sur ressort. Il n’est pas retombé au sol qu’il est déjà au galop et qu’il tire avec l’arcalète qu’il a en patte droite. Cinq traits en enfilade, à contrario de son propre conseil. Il ne recherche pas la précision mais juste à capter encore une fois l’attention quelques secondes. Sa patte gauche tient un glaive qui virevolte déjà. Toute sa stratégie repose sur une succession de micro surprises.

 À la clef, un petit laps de temps pour se rapprocher et aussi, ou surtout, pour permettre à Brociande d’entrer en action. Comme synchronisée à la seconde, elle déclenche les hostilités en tirant d’abord sur l’archer de droite. Sans attendre, ni vérifier, elle pivote à gauche et lâche un nouveau trait sur l’autre arcalètrier. Comme une chorégraphie bien huilée, elle revient sur sa droite. Cette fois, elle prend quelques secondes pour viser et abat un troisième reitre, gosier et carotide explosés. Il s’affaisse raide mort. Elle n’a vu aucun trait tirer vers elle.

 Elle se permet de faire un stop. Devant elle, le Gardien dont la tactique évidente lui a permis d’affronter deux survivants du trio de départ dont le chef. Un autre est à terre avec un carreau dans le flanc et un coutelas dans le cou ne laissant aucun doute sur son sort. À droite un mort et un estropié qui cherche désespérément à rester debout et à rattraper son arme. À gauche un blessé avec une flèche dans le flan droit. Sans en avoir conscience, elle tire à nouveau, plein cœur. Le dernier a changé de direction pour se diriger vers Razprael.

 La suite lui paraît logique. Elle épaule et tire. Le carreau perfore son cou. La scène semble se figer. Le mercenaire stoppe statufié. Il reste ainsi au moins cinq secondes avant de s’effondrer comme une chiffe.

 Razprael, aux prises avec ses deux assaillants, ne semble pas en danger. Il gère les assauts avec une désinvolture frisant l’insulte. C’est là qu’elle remarque le sang ruisselant sous son poitrail. Sa désinvolture est probablement factice, une arme secondaire comme le manifeste ses opposants. Ils se contentent de l’asticoter de loin, attendant l’inévitable fatigue. Au plus proche d’elle, le Gardien inconnu qui n’est pas caché par Razprael. Encore une fois sans réfléchir, elle ajuste. La flèche perfore l’œil latéral gauche, l’éjectant sous la violence. Il s’écroule en lâchant une bordée d’injures. L’autre dans un mauvais réflexe tourne la tête qu’il perd aussitôt. Le mouvement du glaive se poursuit et la tête de l’Ordonné renégat s’envole aussitôt.

 Reste plus qu’à régler le cas du survivant. Confusément malgré son état second, elle pense que Razprael voudra un prisonnier. Les deux autres ont connu des sorts funestes. Elle mentalise au Gardien s’il faut l’épargner. Sans surprise, il répond oui.

 Le contrecoup de cette séquence à rallonge, elle le sent arriver. Son arme lui tombe des pattes, flageolantes. Comme une onde, le tremblement se propage à tout son corps. Elle s’agenouille puis vomit. Elle a tué, pire massacré, sans remords, sans plaisir non plus mais avec une application implacable, en calculant aussi bien, ses, que leurs gestes.

« En un seul chargeur, songe-t-elle avant de sombrer dans l’inconscience vaincue par l'assaut d'émotions contradictoires. »

Notes :

Stoyfa : technique de respiration proche du yoga. Les deux estomacs y jouent un rôle prépondérant de régulation. Pour plus d’informations, consultez mon ouvrage sur « Traité des similitudes civilisationnelles au-delà des distances interstellaires et des différences physiologiques. » Téléchargement gratuit sur demande.

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