Rudiment

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 Guerdre, véritable statue de l’aquinidé fataliste, voit une patte s’approcher. La mort peut-elle être symbolisée par un appendice ? Il en rirait presque s’il n’attribuait pas cette espèce de délire au manque d’oxygène. Les doigts saisissent la peau du cou d’Adjuro. L’intention est claire. Vérifier. Il en aurait fait autant. Ce geste concrétise sa fin programmée.

 L’invraisemblable se produit alors – ou reprend ses droits, pense-t-il en réalité –, matérialisé par des mots messie.

« Glambin, laisse tomber. Rejoignons Lkorris et filons. Nous avons assez perdu de temps. La femelle doit être rattrapée avant la nuit… »

 La tonalité de la voix est autoritaire, ferme et ne lui semble pas inconnue. Sans qu’il puisse mettre un nom dessus.

«… Un gardien, seul, est toujours plus efficace. Gjiurtari en a fait l’expérience définitive… Celui à qui nous avons affaire, Razprael est retors, méfiant et prescient. Il ne se laissera pas manipuler comme ce groupe. Il ne faut pas qu’il trouve le temps de se retourner.

— S’il y a un survivant ?

— Quelle importance ? Soit nous réussissons et il ne franchira pas les limites de l’Ordonnancerie. Soit nous échouons et ce sera la fin de nos préoccupations. Les vôtres, les miennes, celles de mes frères… »

 Quoi que nous fassions, les mots exprimés, qu’ils soient soupesés soigneusement ou lancés à la volée, laissent toujours passés des informations. Ceux de l’inconnu n’échappent pas à la règle. Jaillissant ainsi d’une mer d’ignorance, Guerdre se sent submergé d’un seul coup par une masse de nouvelles. Autant de falots dans une brume épaisse, des lueurs à peine perceptibles, insuffisantes pour éclairer la route mais, malgré tout, un début de piste.

 L’infiltration de l’Ordonnancerie ne fait plus question. Comment connaitrait-il Razprael autrement ?

 Il peut savoir maintenant combien ils étaient. Quatre en comptant le mort, trois pour abattre cinq Gardiens chevronnés. Un signe de l’efficacité de ses étrangers, dotés d’armes qui, normalement, ne sont pas en circulation comme il a pu le voir quand le dénommé Glambin s’est penché. Un modèle dit « à répétition », en cours d’homologation par les Servants. Comme tous les Gardiens, il a assisté à une démonstration. Plus sûre, beaucoup plus rapide, moins lourde et des projectiles plus petits, plus perforants. Lors de l’essai, le chargeur en comptait cinq mais le démonstrateur annonçait l’imminence d’un modèle à chargeur de dix munitions.

 Les mercenaires sont partis sans plus parler. Il patiente jusqu’à ne plus percevoir la moindre vibration de sabots. Enfin il se décide et commence à s’extirper, avec lenteur et douceur, en marque de respect pour le corps de Bliste. Son sauveur, qu’il ne pourra jamais remercier. Même la vengeance, qu’il appelle pourtant de ses vœux, ne saurait lui rendre justice.

 En mission normale, il n’aurait eu d’autres choix que de surseoir à Morugin. Il aurait juste embrasé les corps avant de reprendre la route derechef. Personne ne lui en aurait voulu. Sauf lui… L’acte sacrificiel de Bliste ne souffre pas l’impasse.

 D’abord réunir les corps. Demir git en retrait, le cou à moitié tranché. Il le ramène près d’Adjuro et de Bliste. En vain cherche-t-il celui d’Andjer ? Dans sa dernière vision, Andjer se trouve légèrement en retrait de Demir. Croire en une possibilité de fuite est inconcevable. Il n’aurait pu la réaliser qu’en se précipitant sur les mercenaires ou en sautant par-dessus le brasier. Une prouesse irréalisable sans élan et sans que quiconque ne le remarque. Les mercenaires l’auraient poursuivi.

 Il se met immédiatement à l’examen des traces. Elles parlent rapidement, sans détour, pour livrer une conclusion inéluctable. Une trahison… Ou une infiltration ? Peu importe, le résultat est identique et l’implication est tellement énorme. Une flèche acérée jaillit de sa mémoire. « Ils ne sont pas (des Gardiens) mais s’ils disposent d’une source de renseignements ? Comme c’est plus que probable. » Avertissement ou ironie sadique ? Le goût amer et rétrospectif de l’humiliation se répand dans sa gueule. Cette vérité éclaire tellement les faits qu’il l’accepte presque sans sourciller.

 Dès la première seconde, ils se sont fait endormir. Un constat qui n’exclut nullement leurs propres responsabilités dans la survenue de ce véritable désastre. Le piège a été bien mené comme la scène finale. Une plaine plate qu’un examen soigneux révèle sans danger. Un relâchement, coupable, reposant sur la confiance et la certitude que chacun avait exploré à fond sa portion de terrain. Inutile de se demander d’où avait surgi l’ennemi. Du côté d’Andjer…

 Les excavations, il les retrouve facilement, sans surprise. Au contraire des dizaines de feuilles de fytsson abandonnées là comme résidu négligeable. Au coût de cette matière, cette véritable désinvolture pose questions. Un produit rare, normalement exclusivement réservé aux Gardiens en premier lieu. En second, entre le nombre composant la troupe et ce détail, force est d’en déduire que derrière se trouve une organisation structurée disposant de moyens importants. Au niveau de l’Ordonnancerie, à minima… Enfin chez ce peuple où environnement est seconde peau (voir notes), ce comportement dénote l’absolu anormalité. Une déviance que Guerdre n’a jamais rencontré, pas plus qu’il n’en a entendu parler.

 Une brusque flambée de haine l’étreint qu’il canalise immédiatement. Croire que la haine est un sentiment nourricier de l’action est un contresens. Elle ne fait que focaliser sur les détails d’une globalité. L’absolue certitude de prendre un mur de plein fouet… La vindicte justifiée ou pas réclame de procéder par étapes logiques, réfléchies.

 Son premier acte, il le doit à ses compagnons. Il prend le temps de nettoyer les blessures, d’ôter les traits et de procéder à la toilette mortuaire complète. Il les installe tête vers le couchant. Avant d’enflammer le catafalque végétal, il entreprend de réciter le texte sacré, « Les mots de la Renaissance ».

 Sa rage a disparu, remplacée par un amas de ressentiments contradictoires. Comme cet irrespect de la cérémonie aux morts même s’il lui doit une partie de sa survie. D’avoir été considéré comme quantité négligeable. Une indifférence insultante qu’ils vont payer. Il s’y engage sur l’honneur dû à ses compagnons.

 La suite maintenant lui appartient. L’urgence est de limiter les dégâts, de mettre en place l’alternative. « Quand une mission est compromise ; qu’elle ne peut raisonnablement être menée à bien sans la transformer en déroute, alors devient super scthoïlin. » L’éclaireur, version espion… L’Ordonnancerie n’aime pas les sacrifices inutiles non programmés par ses soins…

 Ce mercenaire – Andjer ? – a raison sur un point. Un Gardien seul est plus efficace. Sa première destination sera Arsanc, comme prévu. Pas besoin d’être prescient pour comprendre que c’est là que tout commence. Quel que soit l’angle sous lequel prendre l’affaire…

« La mission, rien que la mission ! Même si nous nous sommes pris la pâtée…, s’autorise Guerdre à haute voix. »

 Elle lui indique clairement qu’il lui incombe de relever la piste de Razprael, le but officiel – cette glochvar de schgroup de mission. Sans fausse honte ou lâcheté, il sait qu’il ne ferait pas le poids face à un tel Gardien. Froid raisonnement, (r)avivé par cette autre évidence. Sa motivation… Son absence plutôt… Déjà précaire à l’origine, le peu qu’il en reste côtoie la lie de sa volonté. Il ne lui reste que son sens du devoir, notion importante mais insuffisante à la réussite, sauf hasard. Au fond, cette situation l’arrange.

 Se rendre en Arsanc par la voie officielle serait tendre le bâton pour se faire abattre. Heureusement le cas a été prévu. Il existe une multitude de parcours alternatifs, secrets, réservés aux urgences et consignés sur une carte codée, remise à chaque Gardien ou chaque responsable de groupe en début de mission.

 Il a récupéré celle d’Adjuro. Il l’étale au sol, la déplie et la défroisse. Elle laisse juste apparaître un tracé à peine sommaire, sans aucune indication. Il retourne vers le feu et l’y passe à bonne hauteur. Lentement se dessinent des reliefs, cotes et noms de lieux ainsi que des signes de reconnaissance Ordonné. Il va devoir la mémoriser complètement avant de la détruire. Quoiqu’il arrive, les cartes des Gardiens ne doivent jamais tomber entre de mauvaises mains.

 L’itinéraire fait des tours et des détours, parfois parallèles, souvent à l’opposé des voies officielles ou officieuses. Il sinue, suit les moindres lignes d’anfractuosités, de crêtes, les plus infimes couverts. Certaines portions nécessiteront de ramper. D’autres de galoper, de nager, grimper des à-pics, sauter des ravins. Le but n’est pas la rapidité mais la sécurité, relative, de voir et d’avancer sans être vu.

 Les prémices de la nuit s’annoncent quand Guerdre en a fini. Il a récupéré et trié les armes. Il ne peut pas tout emporter évidemment. Il a enterré toutes les lames et jeté les arcalètes au feu sauf une. Sa réticence à s’en charger n’a pas résisté au devoir impérieux d’informations. Les vivres lui posent un cas de conscience tout à fait aquinidéen qui n’aime pas gâcher. Dans une impasse, il se résout à les disperser soigneusement, ne gardant que l’essentiel à sa survie. La nature fera le reste.

 Le noir va devenir son amie, intime, quand il sera sur le chemin. Un dernier regard vers le bûcher et, spontanément, à haute voix, presque criée s’envole une phrase :

« Germe, apprend, pousse, fleurit, donne, transmet et meurt pour mieux prolonger le cycle du vivant. » Les mots de la Renaissance


Notes :

Le sens environnemental : la question écologique, la protection de l’environnement n’existe en réalité pas chez les aquinidés. C’est un état de fait, une évidence, liés intimement à leur définition de l’éternité et de sa pérennité : « moment qui connecte intimement commencement et fin ». Chaque geste contribue à son équilibre, donc de sa précarité. À chacun de ne pas l’accélérer…

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