Affrontement

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Le hasard n’est qu’une volonté non exprimée, creusant le lit de l’indécision et détournant la faculté primordiale de l’aquinidisme : le choix !

Strooplor – Premier Grand Servant de l’histoire et auteur du manifeste « Pour un destin universel ! »

 Pour l’immense majorité des aquinidés, les émotions n’existent qu’au travers de trois attributs – ou substances suivant la perspective… Positives, négatives, neutres… Quelles qu’elles soient, eu ou sans égard envers leur nature, ils prônent qu’is ne doivent pas passer le seuil de la sensation sous peine d’altérer la faculté de décision rationnelle et lucide.

 L’autre versant, ambigu, des charges émotionnelles est trop facilement ignoré ou méprisé. Grandes ou petites, essentielles ou accessoires, elles influent et mettent à l’épreuve, aussi bien négativement que positivement, sur le contenu des valeurs. La moindre de celle-ci est à l’image de l’existence, évolutive. Croire le contraire, le dénier ou le méconnaitre ouvre grande la porte de la sensiblerie, trop souvent confondue avec sensibilité. La finalité peut en devenir préjudiciable, au mieux, funeste au pire et laisse toujours une place prépondérante au hasard.

 L’émotion sourd ou jaillit, sans avertissement évident. Brociande s’en prend une vague, dichotomique, de plein fouet dont la crête en forme de crinière symbolise le mot sacré, l’aquinidisme. Le reflux l’échoue sur un rivage improbable, en deux entités aux antipodes l’une de l’autre. Pourtant dans une convergence caractéristique des extrémismes, elles confluent sans espoir d’atteindre un point d’équilibre.

 D’un côté, une aquinidé effarée, apeurée et anéantie par l’accumulation, à la recherche désespérée d’une bienveillance et d’un relativisme, îlot perdu au milieu d’une mer déchainée sur lequel se sont échouées Sa et La réalité. De l’autre, un être enfilant le costume d’analyste froide et d’exécutrice, testamentaire, fidèle, des paroles de son Gardien. « Il vaudrait, peut-être, mieux un baroud d’honneur. En emporter le plus possible avec nous. »

 Maintenant qu’il n’est plus là, du peu qu’elle en a connu, elle comprend qu’il s’est efforcé de lui donner les moyens. Pas la manière… Une volonté délibérée pour inciter à faire de la réflexion une permanence. Pour mieux appréhender les prises de décisions. Qu’elles soient toujours empreintes de conscience, même si cette dernière peut relever du domaine du mécanique. Mourir par-derrière en fuyant ? Par-devant en choisissant le frontal ? L’issue, donc le choix, ne fait aucun doute. En emporter autant qu’ils feront de morceaux d’elle.

 Inutile de chercher plus l’explication du silence fait sur sa blessure. Il l’a cachée afin qu’elle ne devienne pas causalité décisionnaire. Quitte à en mourir prématurément… Jusqu’où peut aller, conduire, le sens de son (ses) devoir(s)… Il n’y a pas à se tromper, cette voie, ce choix du comment de sa propre mort, ne mènent qu’à un paradigme. « La mission, rien que la mission… ».

 Étrange de penser à Razprael en tant que « son Gardien ». À la fois équivoque et approprié… Razprael, tout énigmatique qu’il fut, était devenu un levier. Le seul ? Elle ne sait pas mettre le bon mot sur cette sensibilité. Ou ne veut pas… il n’y aura pas d’éclosion de fleurs du tas de fumier qu’est devenu son avenir, son manque plutôt. Toute velléité de survivre est hors-jeu. Elle est prête, glacée et dure comme la pierre.

 À la Gardien… Elle jette un ultime coup d’œil au corps. Sans espoir d’un quelconque miracle… Pour lui faire son adieu… Il stagne toujours dans l’eau. La nappe rougie de son sang s’effiloche. Son râtelier d’armes s’est accroché à une patte médiane et traine lamentablement derrière lui. La sangle d’attache s’est libérée. Les armes, de jet, le glaive, le coutelas, ont disparu. Au fond de la mare ?

 Ecume d’un monde ancien, un regret point à la surface d’une conscience en sursis. Le sortir de l’eau. Pratiquer Morugin (voir notes). Surgi spontanément, d’un tréfonds méconnu de son inconscient, un « dommage » sort de ses lèvres. Une quintessence d’aveu en forme d’adieu – ou le contraire ? – qui laisse un goût amer dans la gueule. Et oblitère définitivement ces derniers doutes.

 Elle raffermit sa prise sur l’arcalète tout en revenant à la vigilance. Comme Razprael lui a enseigné, elle opère quelques mouvements infimes pour prévenir l'ankylose. Face à elle, le remblai affiche un calme et une tranquillité aussi trompeurs que sa propre apparence. « Trop calme pour être honnête ! » aurait dit Razprael. Des mots jamais prononcés, pas plus que ceux qui surgissent soudain de son esprit. « Quand le danger est là, Il est trop tard pour penser à soi. C’est le temps de l’ennemi et de ce qu’il pourrait faire ».

 Un précepte bien dans la ligne du guerrier… Qu’elle met immédiatement en application. À leur place, face à un Gardien aguerri et une aquinidé à peine déniaisée mais bon archer, elle ne prendrait pas le moindre risque. Gardien à terre ou pas, elle procéderait à un large mouvement enveloppant.

 Cette hypothèse lui fait corriger sa position. Elle rééquilibre ses visions pour renforcer la latérale. Immédiatement elle repère trois séides en semi-reptation, progressant à environ une centaine de mètres sur sa gauche. À droite, plus éloignés, deux autres, debout et arrêtés. Elle rééquilibre temporairement sa vue pour cibler en face d’elle. Un aquinidé vient de franchir le talus. Il stoppe en haut et de sa patte droite, il la désigne. Comme un signal, qu’il est probablement, les trois à gauche se redressent.

 Ils sont donc six, le chiffre fatidique annoncé comme leurs morts assurées. Une confirmation en somme… Non, un septième apparaît sur la crête. Il est en marche debout avec une aisance que donne l’habitude. Finalement Razprael s’est trompé.

 Bizarrement, Brociande se sent bien à cette seconde, lucide, efficace, presque détachée. Son cerveau s’est déconnecté du mode analyse. Pour laisser la place aux réflexes acquits durant les entraînements. Quand Aloursa – souvenir du siècle précédent… – la mettait dans une situation d’impasse, elle numérotait les objectifs. Elle le fait automatiquement face aux mercenaires, de un à sept, en commençant de la gauche. Comme si elle allait tous les avoir…

 Au passage, elle enregistre également leur armement. À sa presque surprise, elle n’a vu qu’une seule arcalète, accrochée au cou de numéro quatre en face d’elle. Les autres n’ont que sabres et armes de jets, principalement des ujtropez (voir notes).

 Cinq, le chef manifeste, a tout du Gardien sauf l’armure standard. Les six autres ne sont pas plus des Ordonnés. Plus aucun ne bouge. Le chef, dressé haut sur ses pattes arrières, étudie soigneusement la scène, particulièrement la mare d’eau. Il n’a jeté qu’un coup d’œil négligent sur la position de Brociande. Elle a même cru y déceler une mimique de mépris que la distance ne lui confirme pas. Elle s’en moque d’ailleurs.

 Sa seule émotion, une rage, arctique, entièrement focalisée sur son premier tir. Qui ? Gauche, les plus proches ? Droite sont encore loin et doivent traverser la mare. En face ? Ils vont s’occuper d’abord de la réalité de la mort du Gardien. Pour ça rien de mieux que lui tirer dessus, du temps perdu, sursis pour elle. « Il », serait content de son raisonnement. La séquence figée depuis quelques secondes est brisée par numéro cinq :

« Vous la voyez bien ?

— À peine. Pourquoi n’a-t-elle pas fui tout simplement ?

— Connaissant les Gardiens, je vois bien celui-ci lui avoir sorti le blabla sur le baroud d’honneur et autres inepties de ce genre. Elle n’est probablement pas très futée mais suffisamment pour savoir qu’elle n’a aucune chance. N’empêche, l’un de nous va morfler.

— À sept contre un, dit un des reitres, numéro six, à droite.

— Elle a une arcalète et sait s’en servir si vous voulez bien vous souvenir…

— Je persiste à croire que c’était de la chance.

— L’avenir te répondra, conclut numéro cinq. »

 Brociande ne saurait dire ce qui l’irrite le plus. Les insultes, le mépris, l’indifférence à sa présence ? En tout cas, maintenant elle sait qui va prendre en premier, numéro cinq et six. À idiote, idiots et demi…

« Le Gardien est vraiment mort ?

— J’aimerais bien te dire un oui franc et massif. Les apparences y incitent. Position intenable, le sang dans l’eau qui ne s’imite pas, plus d’armes à portée, le glaive sur la rive, une suite d’erreurs indignes d’un professionnel. Ou un piège… Méfiance est mère de sûreté et connaissance des entrainements extrêmes de ces chiens de Gardiens. Aohsth, envoie-lui une raf… »

 Cinq ne finira jamais sa phrase, l’œil gauche transpercé par une flèche. En véritable machine, sans attendre, ni réfléchir, Brociande a déclenché l’enfer. Elle n’en a pas conscience mais en même temps, elle hurle, joignant son cri à celui de sa victime. Ces mugissements à double tonalité, suraiguë et grave, décontenance l’espace de quelques secondes les autres. Pas elle…

 Elle enchaîne, pivote à peine sur sa droite et transperce le cou de six. Comme une danseuse de plouchock (voir notes) ses mouvements sont coulés, déliés et logiques. Enchainant sans à-coup, elle revient vers quatre et lui met deux traits dans le flanc. Il tombe comme une allumette soufflée par le vent. Le tout a peut-être duré quatre secondes.

 Elle oblique à gauche et reste bouche bée. Razprael vient de jaillir de l’eau. Elle a juste le temps de se demander comment il atterrit directement sur la berge ? Comme par magie, le glaive apparaît dans sa patte droite. Sa gauche est déjà occupée par un grizpez (voir notes). Il le projette directement sur cinq, le chef, déjà mal en point. Il s’effondre cette fois définitivement. En deux bonds, Razprael a déjà retraversé la mare. Il se baisse dans le mouvement, ramasse deux autres coutelas plantés là et les propulse alternativement. Ils arrivent directement dans la gorge de un et trois. Sans plus se préoccuper d’eux, il fait demi-tour, fonce vers sept tout en mentalisant au passage : « Abat numéro deux. »

 Il fait un léger écart et comme si c’était naturel, au passage de numéro cinq, il le décapite. Brociande, mécaniquement obéit. Elle ajuste et rate. Sans la moindre panique, elle éjecte le chargeur, le remplace. Numéro deux a donné tout ce qu’il peut et se trouve à moins de dix mètres. Elle voit clairement la sidération dans ses yeux. Il tient un ujtropez prêt à fuser. Elle tire sans attendre, sans viser, à l’instinct. Elle pourrait être à l’entraînement sauf qu’elle est incapable de relâcher la gâchette. Les cinq carreaux pénètrent le poitrail du mercenaire qui recule de trois mètres sous les impacts.

 Un peu flageolante elle se retourne sur la droite. Razprael fait face à numéro sept. Dans ses pattes glaive et coutelas tournoient avec furia. L’adversaire tente une défense aux airs de retraite chaotique. Erreur fatale, il reçoit le glaive plein poitrail. L’acrobatie qui en résulte, il ne la rééditera pas. Un magnifique saut périlleux avec réception hasardeuse et projections boueuses.

 Sans vérifier le résultat, Razprael fait volte face, retraverse la mare, remonte sur la rive. Il se précipite vers le dernier survivant qui tente désespérément de ramper vers un abri improbable.

« Arrête-toi, éructe Razprael sans équivoque sur la suite néfaste éventuelle. »

 Il se tourne alors vers Brociande et lui crie.

« Ton arcalète, recharge-la. Il peut y en avoir d’autres. »

 Il aurait pu ne rien dire, l’effet aurait été identique. Mélange de stupéfaction colère et incrédulité, elle tente vainement de renouer les fils de l’histoire mais seul un aspect nourri l’ensemble. Qu’elle traduit immédiatement par une pensée plus crachée qu’exprimée.

« Manipulation encore. »

 Il ne se trompe pas dans l’incrimination. Sa vindicte va à la mentalisation, pas au fait de sa comédie de la mort.

Tu n’aurais pas été spontanée sinon. J’avais besoin de savoir par qui tu commencerais. Tu es vivante. »

 Comme si l’explication était suffisante…

Notes :

Morugin : La cérémonie mortuaire pour les aquinidés n’a aucun lien avec le passage à un autre monde, autre état ; ni paradis, ni enfer, ni purgatoire. Elle est le franchissement d’un état à l’autre, un cycle de renaissance sans rapport avec la résurrection.

Ils considèrent les êtres vivants ou inertes comme de simples servants, consentant ou non, de la seule vraie valeur, la Terre.

Au jeu de la balance nuisance possible/bienfait certain, les doctes estiment que l’incinération est le meilleur compromis, l’ultime respect à la Terre. Telle le veut donc leur croyance. Son absence est une insulte gravissime et, si volontaire, punissable.

Ujtropez : sorte de javeline de la taille d’une flèche, portée dans un râtelier. En ôtant l’empennage, elle peut servir de trait de dépannage pour une arcalète. Elle peut s’utiliser tant en jet qu’en combat rapproché comme soutien au grizpez. Sa portée est limitée par la force du lanceur mais, au-delà de cinq mètres, elle ne fera qu’égratigner. Le but est généralement de gêner ou retarder. C’est une arme essentiellement tactique faite pour blesser.

Grizpez : coutelas sans garde à lame droite n’excédant jamais trente centimètres, pointu et tranchant des deux côtés. Elle sert aussi comme arme de jet accessoire.

Plouchock : danse nationale dont la pratique demande un entraînement long et douloureux. Son exécution est réservée à une caste particulière et à l’occasion d’évènements spéciaux. Note du rapporteur : Mon premier sentiment lors de la première représentation à laquelle j’assistais ? La même que vous ressentiriez : un mélange inélégant et vulgaire de sauts, ruades, dégagements, roulades et circonvolutions.

Un long moment est nécessaire pour s’apercevoir qu’il y a une coordination exceptionnelle, un coulé et un rythme dans ces mouvements. L’autre point peu aidant est l’absence de musique, art inconnu sur Myact. Le plouchock est accompagné par des chants sans parole. C’est une suite d’onomatopées sur plusieurs modes, graves, aigüe, exécutées en « canon ». À ma première audition, j’ai dû me boucher les oreilles et même m’éloigner tant je le ressentais comme une cacophonie insupportable. Depuis j’ai appris à écouter et je commence même à y trouver des subtilités.

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