Germe

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Ta mort est ton ultime création, le renouveau, la culture, la nourriture et de la Vie.

« Acht Martugin – Les mots de la Renaissance »

 Sans remettre en cause son irritation croisée dépit, ni une intuition contraire, Guerdre se laisse gagner par l’ambiance teintée d’un regain d’optimisme. Objectivement, force lui est de constater que depuis leur départ, c’est la première séquence qui se déroule sans accroc. De là à signer un retour à la normale, il y a un précipice dont l’autre rive serait sa rage latente et son refus de la quitter totalement.

 Même s’ils n’ont pas encore récupéré Rynzo, ses dernières transmissions sont rassurantes. Demain matin l’affaire sera entendue, ils seront de nouveau au complet. Le bivouac pour la nuit est sommaire. Pas de feu, repas frugal, repos minimal de trois heures et ils repartent. Adjuro a pris la tête, en vertu de sa qualité de pisteur émérite. Demir et Andjer sont sur les flancs. Bliste s’est proposé à l’arrière-garde laissant à Guerdre son rôle préféré, l’électron libre.

 Ils avancent au rythme du stranierer depuis deux heures quand Adjuro met un coup de sabot au fragile édifice de leur relatif optimisme. Il s’arrête, dubitatif. Tous le regardent un peu surpris.

« Quelque chose cloche. Le groupe s’est scindé en deux ici. Arsanc n’est plus leur destination, l’un se dirige au nord, nord-ouest, l’autre à l’est, dit-il.

— Nord, nord-ouest c’est la route directe du retour vers l’Ordonnancerie. Ils y vont pour tendre un piège à Razprael, ajoute Guerdre.

— Pourquoi se séparer ?

— Par ignorance de qui ils ont affaire. Ce ne sont pas des Gardiens, dit Guerdre.

— L’autre souci, c’est qu’il n’y a plus aucun signe de Rynzo, reprend Adjuro, ton avis Bliste ?

— Mauvaise nouvelle…, laisse tomber ce dernier, jamais il ne manquerait d’en laisser. Soit quelque chose nous a échappé, soit quelqu’un les a ôtés.

— Ce ne sont pas des Gardiens, réitère doucement Guerdre.

— Je suis d’accord, rétorque un peu abruptement Andjer le taciturne habituellement, ils ne sont pas mais s’ils disposent d’une source de renseignements ? Comme c’est plus que probable ?

— Un point pour toi, disent ensemble Adjuro et Guerdre.

— Nous repartons en arrière, en ligne, au pas, vigilants et armes en pattes, poursuit Adjuro. »

 Un Gardien n’abandonne jamais un frère derrière soi. Qu’il soit vivant ou mort…

 Ils font donc demi-tour, avancent lentement à la recherche du moindre indice, d’un creux accueillant ou de n’importe quel abri. Il n’est pas exclu que Rynzo soit blessé. Quelques secondes avant les autres, Guerdre détecte la signature effluente de Rynzo.

 Elle est sporadique. Le sumon est en cause, recouvrant la trace. C’est son second jour de germination et son omniprésence est presque exclusive. Quelques heures de plus et ils n’auraient plus la moindre chance de retrouver Rynzo. Devant l’urgence, Adjuro ne tergiverse pas à une étude préalable. Tant pis pour le piège éventuel…

 Ils entament une recherche circulaire en élargissant à chaque fin de rotation. C’est Bliste qui fait la macabre découverte. Le corps de Rynzo git sur le flanc, criblé de traits d’arcalète. Sa tête est appuyée sur un rocher comme s’il avait voulu avoir un oreiller pour passer de vie à trépas. Il est couvert de sang. Ses agresseurs se sont acharnés sur lui à coups d’armes blanches, le lacérant sur toute l’étendue du corps. Une patte arrière est à moitié tranchée. La cruauté gratuite n’est pas un trait de caractère aquinidéen. Que peuvent bien être ces énergumènes pour s’acharner ainsi sur un mort ?

 Que Rynzo se soit défendu âprement ne fait pas de doutes. Rien que l’état des armes de Rynzo, le pire maniaque de l’entretien sur tout Myact, l’indique. Son glaive est à côté de lui, la lame noirâtre de sang séché. Son arcalète git à distance ainsi que son carquois. Il y manque un trait.

 Adjuro fait signe à Guerdre de fureter. Ce dernier ne tarde pas à repérer une trainée suspecte, marron tirant sur le noir, typique. La présence de slamtangs éclaireurs lui confirme qu’il est sur le bonne piste.

« Il y a un mort quelque part, mentalise-t-il.

Vas-y sans t’éloigner. Si la piste mène trop loin, reviens, lui répond Adjuro. »

 Glaive en patte, il n’a pas à aller loin. Un corps se trouve dans une petite dépression où l’aquinidé a réussi à se trainer. À ses côtés, un allume-feu et du strioul témoignent de la volonté de s’immoler. Un acte que seuls les Gardiens pratiquent habituellement. Pourtant celui-ci n’en fait pas partie. Il ne le reconnaît pas et son plastron arbore un sigle différend de celui de l’Ordonnancerie, un œil sans iris, bleu, sur fond noir, inconnu pour lui.

 Il rassemble les affaires de l’inconnu. Avec sa corde, il lie les pattes arrières et le ramène près du corps de Rynzo. Ses compagnons ont préparé le bûcher funéraire. En silence, ils aident Guerdre à installer le cadavre de l’inconnu aux côtés de Rynzo. Ami, ennemi, le critère ne compte pas pour la Cérémonie. Il faut un évènement de force majeure pour que la tradition ne soit pas respectée. Les questions attendront la fin de la crémation.

 Guerdre verse le strioul de l’inconnu. Il s’enflamme dès les premières étincelles de l’allume-feu. Morugin, la Cérémonie aux morts est généralement ponctuée d’un silence, parfois précédé de la récitation des mots de la Renaissance. Ceux que mentalisent Bliste n’ont rien d’un hommage funèbre :

« Nous ne sommes pas seuls… »

 L’avertissement tombe trop tard. Une nuée de flèches s’abat. Guerdre en reçoit une dans sa fesse gauche. La puissance de l’impact le propulse à terre. Son crâne heurte violemment le sol, le laissant plus qu’à moitié groggy. Il est tombé entre le brasier et Adjuro, littéralement cloué au sol par une flèche qui lui traverse la gueule.

 Un silence surnaturel règne sur la scène. Ce dernier tire partiellement Guerdre de son étourdissement. Il voit Bliste, gisant en retrait d'Adjuro, une flèche côté cœur et un œil crevé. Demir est un peu plus loin. Son corps ne laisse apparaître qu’un seul trait. Il lui a perforé la gorge, touchant la carotide comme ne laisse aucun doute la flaque de sang dans lequel sa tête baigne. Il n’aperçoit pas Andjer mais le silence n’incite pas à l’optimisme.

 Son arrière-train le lance. En tombant son arme est restée sous lui. Mission impossible de le reprendre sans alerter l’ennemi. Il est impuissant, ne sait quoi faire et presque résigné dans l’attente d’un coup de grâce inévitable. Un brusque mouvement occulte sa vision. Un spectacle lunaire se déroule alors devant son regard médusé. Dans l’état où il est, Bliste se traine vers lui, réussit à se relever. Il le regarde bien en face, cligne de son œil valide. Ses lèvres esquissent un sourire grimaçant comme pour dire « t’inquiète, je gère ! »

 Un cliquetis caractéristique crève littéralement le silence et précède de peu l’apparition de deux flèches qui viennent se ficher dans l’arrière du cou du Compagnon. Pas un son ne sort de la gorge du Bliste. L’impact le fait vaciller mais, au-delà du simple possible, il réussit à rester debout et faire deux pas. Où va-t-il dénicher cette ultime énergie ? Guerdre n’aurait jamais la réponse. Bliste semble donner une impulsion comme pour entamer un galop. Une troisième flèche l'atteint. Cette fois elle le projette. Il fait une cabriole et s'écroule, raide mort. Sur Guerdre…

 Le Gardien est recouvert par le corps. Une étrange émotion le saisit, un peu anachronique. Bliste a accompli un geste fou, surgi de nulle part, uniquement dans une tentative désespérée de sauver la vie de son compagnon. Irréelle… Probablement vaine, le bouclier ainsi improvisé ne résistera pas à une inspection poussée ou même à l’incinération.

 Il reste ainsi, sans bouger. Dans une tentative dérisoire de simulation et pour éviter les signes physiques de sa respiration, il met à contribution ses évents latéraux (voir notes). Un crissement de cailloux manque de peu de lui provoquer un arrêt du cœur, déjà ralenti et tourmenté par la raréfaction d’air. Une vague de pure trouille, une sensation jamais ressentie à un tel niveau, l’embrase. Aussi soudainement qu’elle l’a envahie, elle reflue brutalement. Pour laisser la place à quelque chose d’étrangement attirant…

 Du soulagement… D'en finir avec cette histoire de fou… La mort, l'oubli salvateur…


Notes :

Events latéraux : l’aquinidé est doté de quatre évents latéraux. Utilisés en cas d’urgence, l’aquinidé les remplit d’air avant de les fermer. Exposé à une immersion ou dans l’obligation de traverser une des nombreuses zones à risques délétères parsemant Myact, ils apportent une assistance prolongée (de deux à cinq heures pour les plus entrainés) pour la survie. Cette particularité n’est pas utilisée couramment car, au-delà d’une heure, elle laisse l’aquinidé dans un état léthargique de dépendance, prolongé, très variable et sans rapport avec la constitution physique.

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