Souricière

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« Une présence, murmure Brociande.

— Je sais, en déplacement discret. »

 Ils se trouvent au milieu d’une plaine, partiellement et mal dissimulés, volontairement. La première phase du plan qui va les amener à affronter les mercenaires sur le terrain qu’ils ont choisi.

« — Ils viennent directement vers nous.

— Oui. Nous allons leur faire plaisir et fuir en toute urgence. »

 C’est la partie délicate de l’opération. Ils vont devoir courir comme des sauvages sur un kilomètre à découvert. Au départ Razprael voulait faire seul l’appât pour ménager sa patte médiane arguant qu’elle allait souffrir le martyr. Brociande lui avait fait remarquer alors que les mercenaires risquaient de ne pas tomber dans le panneau en sachant à qui ils avaient affaire. La supposée fuite ne serait pas crédible. Il avait admis qu’elle avait raison.

 Tout l’épisode précédent lui revient en mémoire d’une traite comme un tableau géant. « Nous allons chercher un terrain plus favorable… ». Ils se sont terrés non sans s’être recouvert entièrement de feuilles de fytsson sans plus se préoccuper des « autres ». Ils se sont même payés le luxe de somnoler sans même faire de tour de veille. Quand elle émerge de sa somnolence, elle est requinquée. Razprael ouvre les yeux presque en même temps. Il lui murmure :

« j’ai des choses à te dire mais il faut que tu acceptes la mentalisation. »

 Sans prononcer le moindre mot, elle opine de la tête. Ils sont allongés de tout leur long dans un creux tout juste assez large pour leurs deux masses. Curieusement cette promiscuité n’induit pas les mêmes effets que la séance de nettoyage.

« Pour commencer, l’arcalète récupérée est un nouveau modèle pas encore en circulation. Je ne sais pas comment ils en disposaient. Peu importe… »

 En même temps, en se tortillant, il sort l’arme à l’archet brisé.

« Elle tire cinq flèches en rafales ou au coup par coup grâce ce boitier. C’est un gros progrès qui rend l’arme plus fiable et même plus stable. Sinon c’est un modèle standard et pour anticiper ta question, je vais récupérer l’archet de la tienne pour remplacer le brisé. »

 Il lui montre cinq boites qu’il sort de l’ancienne besace du reitre. Il en installe une sur l’arcalète. Elle vient s’insérer verticalement.

« Chaque boitier contient cinq traits un peu plus petit que ce que tu connais mais tout aussi redoutables. Elle se manie à l’identique mais tu ne l’armes qu’une fois. Question ?

« Pourquoi ne la gardes-tu pas pour toi ? »

« Je pourrais te dire que tu n’as que ça pour te défendre mais non, tu tires tout simplement mieux que moi. »

 La tonalité de l’Ordonné n’est nullement au compliment, juste froidement pratique.

« Je peux une autre question ? »

 Il ne se laisse pas duper par l’apparente humilité.

« Oui, nous avons le temps. »

« Tu viens de répondre. Quoique, pourquoi nous l’avons puisqu’ils sont bien plus nombreux ? »

« Parce qu’ils ont échoué une fois et qu’ils veulent réussir leur coup cette fois. »

« Tu veux dire qu’ils te craignent ? »

« Oui… »

 Un acquiescement net et sans forfanterie aucune…

« … C’est d’une stupidité sans nom, poursuit-il, aussi valeureux suis-je, s’ils attaquaient en bloc, nous serions vite débordés. À leur tête, je n’aurais pas hésité. »

Elle le croit sur parole, persuadée que dans son choix, il n’y aurait eu aucun compte des possibles pertes.

« Ecoute-moi attentivement maintenant sans m’interrompre ou tenter de faire une réponse. C’est promis ? »

 La manière de demander une confirmation est nouvelle. Indice certain que leurs relations ont changé subtilement. Il la traite toujours en égal mais en y incluant le respect. « Non, je me trompe. Il le marque ce qui est différent », pense-t-elle, oublieuse qu’il entend. Il ne relève pas.

« Si je meurs, tu n’auras que deux options. Fuir sans pratiquement aucune chance hors retarder l’échéance. Ou les affronter pour en abattre le plus possible. Un choix qui t’appartient entièrement. Tu sais parfaitement ce que moi je ferais mais tu dois en faire abstraction complète. Y penser avec tes arguments et tes valeurs. »

 Le sautillement effréné d’une dizaine de radivelles (voir notes), signe d’une présence inopportune, la ramène au présent.

« Ça va être le moment, dit Razprael à voix haute cette fois. »

 Par réflexe, elle jette un regard au loin, sans rien voir. Elle fait confiance au sens du Gardien plus affuté que le sien. Elle se tourne, voit la distance qui les sépare du parapet, leur cible. Comme il l’a dit auparavant, seul les trente premiers mètres seront sans danger. Elle saisit juste maintenant le sens de « courir comme une sauvage ».

« Trop tard pour s’inquiéter, laisse tomber le Gardien. Prête ? »

« Non, répond-elle en se relevant quand même. »

 Comme d’habitude, il n’a pas attendu et galope déjà. Elle démarre. D’après le plan, elle doit le doubler avant la fin des trente premiers mètres. Sa jambe l’élance furieusement. Elle n’en tient pas compte. Elle le double facilement. Trop… Il a attendu. Au passage, elle voit ses yeux latéraux froncés, signe du souci. Elle accélère, vaine tentative de le rassurer. Sa patte irradie. Elle a peur qu’elle cède. Elle ne regarde pas devant, juste le sol, comme il lui a bien spécifié. Tout comme il commence à la guider.

« À droite, à droite, à gauche, droite, droite, tout droit, gauche, tout droit, gauche, gauche, tout droit, gauche, droite, droite, tout droit, droite, gauche, droite, gauche. »

 Elle ne vit pas les flèches mais entend leurs sifflements caractéristiques. Comme anticipé par Razprael, ils ont fait le mauvais choix. Leur tirer dessus, plutôt que les poursuivre. Arrêtés, ils vont prendre du retard et leur laisser le temps de s’installer. Ses oreilles bourdonnent. Elle est obligée de faire un effort démesuré pour se concentrer sur les mots du Gardien. Chaque écart est un calvaire pour sa patte médiane et lui continue imperturbable.

« Droite, gauche, gauche, tout droit, tout droit, gauche, droite. Maintenant tout droit pendant les trois cents mètres restant, à fond de train. »

 Elle faillit lui dire qu’elle est déjà à fond. Qu’elle ne peut aller plus vite surtout avec son membre blessé. Elle n’en a pas le temps. Une intense douleur sur sa fesse droite lui rappelle la situation. Elle veut se retourner mais Razprael lui hurle de continuer. La peur resserre à l’extrême ses estomacs, lui donnant des ailes. La nouvelle blessure reçue au postérieur le dispute à l’ancienne.

 Opportunément… Elle se sent plus légère et est bien certaine de n’avoir jamais galopée aussi vite. Elle file comme le vent. Un friselis d’euphorie s’empare d’elle. Qui tourne court quand Razprael la double. Pire il a l’air de ne pas tout donner. Il lui sourit en passant. Comment peut-il en un tel moment ? Le paroxysme peut-il mener à la lucidité éclair ? Elle comprend que c’est une forme d’encouragement. Sur son fessier, elle sent la piqûre mais estompée. Alors elle comprend. C’est lui qui a dû lui mettre un coup de dague. Le traitre…

 Insensiblement le Gardien la distance. Une forme d’orgueil la saisit et lui procure quelques ressources pour encore accélérer. L’écart se stabilise. Le talus, rempart naturel, approche à grande vitesse. Il va falloir faire un saut pour le franchir et atteindre la mare d’eau derrière.

 Elle voit Razprael s’élancer. Elle l’imite pour magnifiquement s’étaler, dans l’eau, heureusement. Sinon elle y aurait laissé une patte de plus. Automatiquement, elle se met debout. Elle tourne la tête dans tous les sens pour repérer l’Ordonné. Et frise l’arrêt cardiaque quand il émerge à quelques centimètres d’elle.

« Ça va, dit-il et rajoutant sans attente de réponse, en position, fissa. »

 Comme l’a fait remarquer le Gardien en le découvrant, c’est vraiment l’endroit idéal pour tendre un piège. Ils sont dans une espèce de cirque que dissimule le talus. En face une légère élévation en u, à peine en retrait de la rive, presque centrée, sa destination. Derrière la plaine reprend ses droits et s’élève en pente douce vers la montagne encore éloignée mais visible en détail. Le remblai, naturel, en arc de cercle, est encadré par deux replats. Celui de gauche, caillouteux avec de rares touffes d’herbes rachitiques. À droite, des faisceniers (voir notes) forment une configuration rarissime sur Myact, un bosquet touffu d’arbres culminant à une dizaine de mètres. Ils profitent au maximum de la mare d’eau. C’est lui qui a attiré le regard de Razprael.

 Brociande file vers le monticule. Elle s’y aplatit derechef. Elle a déjà aménagé l’endroit pour y être le plus à l’aise possible. Son arcalète et les chargeurs sont là, à portée de pattes. Elle passe en revue tout le plan établi. Il tient en peu de mots, en réalité trois : vitesse et précision d’exécution.

 Razprael ne s’est pas risqué à une prévision sur le nombre d’adversaires qu’ils vont affronter. « Sans garantie, je dirais quatre. S’ils sont plus, nous sommes morts ! » Le Gardien fera le premier leurre. En bon élève de l’Ordonnancerie, il tend un piège à tiroirs. Il a rejeté d’office le bosquet, tentant pour une embuscade. Ou même la simple attente, dissimulés derrière le talus. Il base tout sur une visibilité, trompeuse, cela va sans dire. Quand l’ennemi va arriver, ils verront le Gardien flottant dans l’eau. Ils apercevront Brociande, en second appât, derrière le monticule. Ils n’auront qu’à se déployer largement et réaliser une manœuvre d’encerclement. Il a bien spécifié à la jeune aquinidé de les laisser faire en soulignant par un dicton : « Diviser pour gagner ! »

 Pour conclure, il lui a répété que si ça tournait mal, elle pouvait tenter la fuite vers la montagne, un choix de conscience qu’elle doit résoudre avant le début de l’affrontement afin d’être le plus efficace possible en oubliant le questionnement sur ce qu’aurait fait l’autre, lui en l’occurence. Il ne l’a plus interrogée sur ce point mais elle n’a pas réussi à déterminer quelle sera son attitude.

 Revue de détail et préparatifs faits, elle regarde la mare. Razprael y flotte déjà, sur le flanc, en parfaite imitation de cadavre. La position, à tenir, doit être inconfortable et demander un effort considérable pour la maintenir et ne pas basculer. Il n’a pas perdu de temps. Combien en ont-ils d’ailleurs ? L’adversaire va arriver en prudence maximale, d’autant qu’ils ne sont plus en point de mire. Que l’embuscade sera présente à leurs esprits. Vont-ils surgir en groupe, isolés ou ligne très étirée ?

 Elle prend en pattes l’arcalète et la pose devant elle quand un détail lui saute à la figure. Un bout de flèche, brisée, dépasse du flanc du Gardien. L’eau autour s’est rougie. Une vague d’horreur, de peur et de colère l’envahit. Il était blessé, n’a rien dit. Le sens ultime de ces dernières paroles… Faire un choix… Avant…

 Est-il mort ? Peut-elle en douter ? Rien dans ces perceptions ne la renseigne. Elles sont comme bloquées, ne laissant entrouverte que la porte de l’espoir, trop facilement confondu avec chimères sans base aucune. Elle se force à regarder Razprael. Rien n’a changé hormis l’extension de la flaque rouge. Le corps dérive, jouet des clapotis de l’eau. Son cerveau en fait autant. Elle est prise de nausée. Ce monde, nouveau, tout comme l’ancien, s’effondre lamentablement. La rage monte doucement mais sûrement.

 Son choix, tellement biaisé au fond, est fait. Elle mourra ici. Pas seule…

 Sans même lever la tête vers le parapet, elle sait qu’ils sont là. Silencieusement, elle leur jette une pensée, sans se préoccuper qu’ils puissent la recevoir.

« Qu’on en finisse. Venez… »

Notes :

Radivelle : Passereau dont la traduction signifie « oiseau-fainéant ». A tort… Il est capable de voler des milliers de kilomètres lors de la grande migration automnale. Il doit ce surnom à ses conditions de vie quand il niche. Peu farouche, peu craintif, il sautille la plupart du temps d’un point A à un B. Il s’éloigne rarement de son nid qu’il installe à mi-hauteur de buissons, exclusivement des tranchtech.

Les tranchtech sont des résineux pouvant former des haies imposantes comme des buissons isolés. Peu gourmand en eau, il a la capacité de pousser sur des sols rocailleux avec une faible épaisseur de terre. Plante paradoxale, son aspect parfois peut prêter à sourire ou au pessimisme tant il semble desséché, mort. Quelques gouttes d’eau suffisent à le faire revivre. Si les conditions sont bonnes, il produit des fleurs bleues foncées dont les aquinidés sont très friands. Mets rare car difficile à récolter tant un plant contient d’épines, longues, dures et très pointues. Si la piqûre n’est pas fatale, elle est très douloureuse. Son bois est cassant mais façonné peut résister très longtemps à l’usure du temps.

Les aquinidions, et même plus vieux, ont un jeu simple qui consiste à essayer de faire s’envoler un radivelle. Le piquant, si j’ose dire, est justement les épines de tranchtech. L’oiseau s’y réfugie presque invariablement et il faut alors y mettre les pattes avec les risques. Autant le dire, le plus souvent, c’est l’oiseau qui sort vainqueur.

Plus généralement, hors la période migratoire, « quand un radivelle s’envole, un danger pointe. » Dicton qui se vérifie presque toujours.

Faiscenier : arbre commun du continent Hespyd, habituellement d’une hauteur maximale de deux mètres. Il est l’élément constitutif majoritaire des « forêts » de Myact. Il produit des faines en quantité telle qu’elles couvrent le sol d’un tapis glissant et piégeux. Elles sont le mets préféré de nombres d’espèces animales de Myact.

La particularité de cet arbre est son extrême frugalité envers l’eau. En période sèche, le lot commun de la planète, il peut se mettre véritablement en stase. Pour mieux réagir au premier apport d’eau. S’ensuit alors une croissance et une production de faines en accéléré, visible « à l’œil nu ».

Les doctes ont récemment fait une découverte stupéfiante. Le faiscenier est capable de synthétiser les liquides corporels de tout cadavre. Ils tiennent là une explication à l’extrême longévité et résistance de cette espèce. Le plus vieux recensé aurait, d’après les relevés et observations, pas moins de trois mille ans, date des premiers écrits.

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