Expectative

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 Le terrain qu’ils parcourent, de la rocaille, typique des abords d’Albury, la montagne frontière d’Arsanc, rend leur progression pénible à ce train de pas. Guerdre sent ses muscles se tétaniser. LE prochain arrêt sera le bienvenu pour les décongestionner.

 Hormis les signes de connaissance propre aux Gardiens, ils n'ont pas reçu la moindre mentalisation de la part de leus éclaireurs. Un silence qui n’est, ni franchement anormal, ni vraiment rassurant. Il insinue un souci. De quel ordre ? De quoi induire la perplexité et quelques doutes. Bliste et Rynzo sont vivants. Leurs flux vitaux sont atténués mais perceptibles. Cette ignorance est une pierre de plus dans la fatigue accumulée.

 Adjuro le sent, tout autant qu'il le ressent et, décide, au grand soulagement de tous, d’une pause. Pour Guerdre, pas de doute, sous son masque d’impassibilité, pointe un air sombre. Bien vite confirmé par la prise de parole de leur leader alors même qu’ils en sont encore à pratiquer des étirements.

« Quelque chose cloche tellement qu’aucun d’eux ne s’est arrêté comme la logique l’aurait voulu… »

« Sous-entendu, s’ils sont dans l’incapacité de mentaliser, précise in-petto Guerdre. » L’introduction d’Adjuro laisse augurer que la pause s’arrête là. Ça ne rate pas.

« … On repart, confirme le chef du groupe. »

 Finie la formation défensive, ils reprennent en ligne, vigilance à fleur de peau. Comme souvent en cette région, le terrain change sans auspice préalable. Ils passent d’une aride rocaille à une lande d’herbes rases et raides. Comme un signal, la piste, imperceptible jusqu’alors, se révèle claire et nette. L’espacement des foulées notablement allongées, la profondeur des traces marquent une accélération brutale du train et un équipage qui s’est mis en ligne, comme poussé par une urgence reléguant toute discrétion aux oubliettes. La motivation reste inconnue. Ce passage de rien à tout, du précautionneux à l’imprudence, sans marge, résonne aux oreilles des Ordonnés comme un signal de danger.

 Sans concertation, ils repassent en formation d’avance défensive. Guerdre, passé en tête, n’a pas besoin d’un rappel à une circonspection accrue. Une nouvelle heure passe sans rien apporter d’autres que ce sillon presque trop limpide. Comme il le fait régulièrement depuis le changement de formation, il ferme sa vision latérale pour privilégier la frontale. Il déclenche une focale mi-distance. Cette fois un point noir se détache, dissonant sur l’horizon. Il augmente le froncement visuel. Un aquinidé est assis, adossé contre un tertre, un sabre planté entre les antérieurs. Un signe Gardien laissant supposer que c’est un des leurs. Il lui semble bien reconnaître Bliste mais la distance rend l’identification précaire. Il mentalise la nouvelle et les quatre Gardiens avec un ensemble parfait opèrent un stop brutal. Les arcalètes sont déjà de sortie.

« Position de guet, mentalise Adjuro. »

 Arrêtés au milieu de nulle part, sans abri accessible rapidement, ils ne bougeront pas, aux aguets. C’est à leur camarade de venir vers eux, de montrer qu’il n’est ni prisonnier, ni otage. La silhouette se détache du tertre et commence à avancer. Guerdre qui veille ce côté, reconnaît cette fois à coup sûr Bliste, confirmation qu’il s’empresse de communiquer. Reste le contrôle de son intégrité.

 Bliste avance au trot lent. Toutes les trente foulées, il désynchronise sa patte avant droite, signe que tout va bien. À peine la jonction établie, sans préliminaire, il attaque son rapport :

« Devant nous, quinze individus, certains ferrés (voir notes). Ils utilisent des tactiques spécifiquement Gardien comme le glistonne, la poudre de sumon en contre-indice (voir notes) alors que c’est la saison. Subitement, il y a cinq heures, ils se sont mis en file indienne pour accélérer jusqu’au galop de courses. D’après nous, c’est une fausse piste semée pour nous égarer. Ou nous tendre un piège… »

 Bliste marque un silence pour bien accentuer la fin de son rapport.

« … Du peu que nous avons relevé, du mode de déplacement, ils agissent comme s’ils connaissaient notre présence. Depuis le début… Nous nous sommes séparés pour pouvoir vous alerter sans prendre le risque qu’ils interceptent nos mentalisations. Reste qu’ils peuvent être à deux, trois, quatre heures de nous aussi bien qu’à l’affût pour une embuscade. Rynzo continue mais à allure réduite, sans chercher à maintenir ou réduire l’écart. »

 Un rapport de Gardien est toujours fait d’une partie factuelle et d’une autre plus analytique spéculative. Blyste s’y est conformé. Reçu cinq sur cinq par Adjuro, Guerdre et leurs compagnons, il ne fait que préciser leurs doutes. Les méninges fonctionnent à plein régime. Le constat est simple. Plus ils avancent, plus de questions surgissent sans le moindre début de réponses. Dont la moindre n’est pas celle de l’identité de plus en plus incertaine de cette troupe. Est-elle celle citée dans le briefing ? Ou une de ces entourloupes dont l’Ordonnancerie est friande ?

 Un, ou même deux, Gardiens, accompagnés par des mercenaires n’est pas courant mais pas non plus inusité. Cette présence ouvre la voie à nombre d’hypothèses et un truisme. La confirmation d’une mission biaisée, pas ordinaire, aux objectifs obscurs. Trop de monde, plus d’une vingtaine à ce moment, à ce jour avec pour objectif – ostensible ou réel – une femelle à peine adulte… Qu’a-t-elle de dangereux ? Quel talent possède-t-elle ?

 La curiosité peut prendre plusieurs formes. Celle qui est train de les prendre, interrogative non factuelle, est dangereuse, l’ennemie du Gardien. Adjuro, exactement dans son rôle de synthétiseur, sent poindre le danger. Il coupe court, pour lui comme pour ses compagnons, à ce qui ne serait qu’une remise en cause sacrilège pour un Ordonné.

« Restons dans l'attesté. Gardiens ou pas, ils entravent la mission. Ils sont passés au galop de courses ? Bon point pour nous; à cette heure, ils ont été obligés de ralentir (voir notes).S'ils s'avèrent Gardiens, ils n'auront pas eu recours à la potion qui les laisserait à merci du moindre danger.

— S’ils sont des nôtres, ils vont stranierer (voir notes), rajoute Guerdre.

— Possible mais sans vraiment d’importance. Ça nous ramène à trois heures d'encore possible. Avant de partir, Bliste tu contactes Rynzo pour lui dire de nous attendre. Si c’est un piège qu’on nous tend, il ne faut pas qu’il soit seul.

— Ils risquent d’intercepter.

— Nous prenons le risque. Un peu plus, un peu moins… Allons-y.

 Ils démarrent à peine quand Bliste leur signale que Rynzo a compris et qu’il s’arrête. Guerdre a bien compris le calcul d'Adjuro. Il l'approuve. Il reste environ trois heures avant la nuit. Au temps de repos comparé, eux n'auront pas besoin d'autant de repos. Il suppose qu'ils vont stopper quatre à cinq heures là où les autres ne pourront faire autrement que d'en attendre six à huit. Ne pas le faire serait se mettre en difficulté bêtement. Ils peuvent jouer à la marge mais risqué. Disons qu’ils se contenteront de six. Une différence appréciable qui leur permettra de rattraper un peu le retard.

 Le temps perdu ne se rattrape pas mais ils arriveraient à peu près ensemble, voire avant ce qui ouvrirait un possible retour à la trame d’origine. Ce serait bien le seul élément de logique par ailleurs absente de cette histoire. Sans se voiler la face sur la certitude qu’un élément leur échappe.

 Si tel n’est pas le cas ? Ils devraient d’abord affronter, d'une manière ou d'une autre suivant leur identité, ce groupe pour rétablir la tendance en leur faveur. Le reste devient domaine des supputations. Dont la principale, dans quelle mesure Razprael est-il ignorant ? Il en faut peu à un vétéran comme lui pour être mis en alerte. L’avance qu’il prendrait deviendrait rédhibitoire. Signant l’échec partiel de la mission…

 Pour Guerdre, dont la rage du début est juste en retrait, l’osmose habituelle, présidant à la mission, n’y est pas. Trop de contradictions en retardent l’imprégnation et en affectent la maîtrise. Pire, lui, le fonceur, partisan de subtilités à minima, ne ressent pas l’urgence de l’action, déstabilisé par cette sensation, quelque peu humiliante, d’être des cibles objets. Un peu comme ce nouvel art pratiqué et inventé par la harde itinérante des Houjuais où des personnages en bois, représentant des aquinidés ou des animaux, sont manœuvrés à l’aide de ficelles presque invisibles. Les histoires contées sont toujours tragiques, tristes, absurdes dans leur fond, traversées d’ironie amère, parfaitement en adéquation avec leur situation présente.

 Si lui, ainsi que ses compagnons, ont accepté d’être les instruments de l’Ordonnancerie, d’ignorer les motivations, les pourquoi du comment, l’inverse, le comment du pourquoi, ils aiment le comprendre. La manipulation à l’Ordonnancerie est une réalité mais elle a des limites rarement franchies. Un mauvais présage…

… Susceptible de remise en cause du contenu, jusqu’alors bien cadré, de son existence ?


Notes :

Fer à sabot: à l’exception de la région du Ponantais, plus précisément la vallée de Tyssgraèl, les aquinidés n’en utilisent pas. L’origine de cette exception n’est pas connue malgré la relative jeunesse de cette pratique, inusitée auparavant. Son apport éventuel n’est nullement avéré dans un sens ou dans l’autre, à l’exception du coût. L’utilisation du métal est une pratique récente qui se heurte aussi à une opposition morale importante. L’exploitation n’a pas prouvé son degré d’équilibre entre destruction et renouvellement environnemental. C’est la raison principale pour laquelle son utilisation ne s’est jamais développée.

Glistonne : traduction mot à mot, « tactique d’éparpillement ». Plus populairement appelé le « grand fouillis » et vulgairement le « foutoir ». Au départ c’était un jeu dont la pratique s’est perdue. Il consistait en un mélange de jeu du foulard, de courses d’endurance et d’obstacles servant de juge de paix. L’emprunt du tracé de la course n’était pas obligatoire mais les obstacles devaient impérativement être franchis. Tout en s’efforçant de parvenir à l’arrivée, le concurrent doit faire en sorte de ne pas être saisi et, à contrario, saisir le maximum de ces adversaires. Ce saisissement passait exclusivement par la queue, la difficulté étant qu’il fallait pouvoir maintenir sa prise pendant quatre-vingt-dix secondes pleines ; d’où une exposition à soi-même victime. Autre difficulté, entre autres, le « saisi » pouvait se défendre. Imaginer les imbrications multiples fait toucher du doigt, un déroulement anarchique, présidé par autant de tactiques que de concurrents, les alliances étant absolument prohibées et éliminatoires.

Le principe fut récupéré par Alfjjuik, poseur des fondements de la majorité des techniques de Gardien, pour opérer des déplacements dont toute logique apparente est absente. Il l’agrémenta d’une technique appelée « contre-indice ».

Contre-indice : signe laissé volontairement avec toutes les apparences d’informations pertinentes mais destinées à tromper. Le niveau peut aller du simple contraire au premier degré jusqu’à une infinité.

Stranierer : alternance des trains de déplacement qui s’applique uniquement pour les allures rapides. Composée de deux allures, galop de course et moderato ou la même ponctuée de trot rapide, permet de parcourir des distances importantes à grande allure. Sa contrepartie est le temps de repos plus important qu’il exige.

Pour mémoire, les allures de déplacement en kilomètres par heure des aquinidés :

le pas : entre cinq et huit, pendant paradoxalement guère plus de trois heures. Allure peu naturelle, elle exige une concentration musculaire très usante.

Le trot normal : entre 12 et 15, pratiquement sans limite, hors physiologique.

Le trot rapide : entre 15 et 20, pratiquement sans limite, hors physiologique.

Le galop moderato : entre 25 et 35, pendant huit à douze heures suivant l’individu.

Le galop de courses : entre 65 et 90, pendant trois heures maximum.

Le stranierer et ses deux modes :

Le galop de courses/galop moderato : 60, pendant 6 à 8 heures.

Le galop de courses/galop moderato/trot rapide : 50, pendant 6 à 10 heures.

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Avec le temps, on parle, on marche on se lève, on pense. Dieu qu'il est important à l'homme de pouvoir penser comme s'il ne lui suffisait pas de vivre.
Avec le temps on grandit, on pleure, on se relève, on sourit et, surtout, on aime, encore et encore, on distribue de l'amour autour de nous comme si nous étions des abeilles avec du polen et que nous l'amenions vers nos amies fleurs en manquent d'amour.
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