Supputation

9 minutes de lecture

 Razprael n’a pas bougé depuis l’apparition. Cette immobilité irrite la jeune aquinidé. Elle ne parvient pas à juger s’il maitrise la situation ou s’il fait semblant ? Au fond, est-ce important tant leur équipée a tout de l’errance et de la fuite sans issue ? Résignée à la confrontation, elle saisit son arcalète. Son geste est stoppé net par un de ces commentaires tranchés d’autant plus incisif qu’il est dénué de toute causticité.

« Observe. »

 Sous-entendu, avant de faire n’importe quoi… Le sachant peu enclin à parler pour ne rien dire, elle obéit. Une fois de plus, il a raison. Le nuage de poussière progresse bien dans la même direction qu’eux mais par le travers et avec peu de risque de les croiser dans l’immédiat. Ils vont passer au large.

« Ils ont le feu aux croupes ou ça les amuse d’être repérés, commente-telle, tellement sûre qu’il attend des mots de sa part et sans envisager le moins du monde que ce signe ne soit pas hostile.

— Des Gardiens, quatre, affirme-t-il, la gueule laissant paraître une colère froide teintée d’embarras.

— Comment peux-tu être certain ?

— Tu n’aimeras pas la réponse.

— Mentalisation, complète-t-elle manière de lui signifier qu’elle sait. Que font-ils là ?

— Je n’en ai pas la moindre idée.

— Bon signe ?

— En aucun cas.

— Pourquoi ? Sans me ressortir que je n’aimerais pas la réponse… »

 Il daigne sourire à la boutade avant de répondre franchement.

« Tout se complique soudainement. »

« Parce qu’avant c’était simple ? » s’interroge-t-elle en silence. Razprael semble dubitatif. Elle peut presque voir les rouages de sa réflexion sans en comprendre le sens.

« Quatre, si je rajoute un ou deux éclaireurs, plus moi…

— Ça fait six ou sept Gardiens ? Pour une simple femelle ignare…, coupe-t-elle.

— Accessoirement et entre autres… Jouons aux déductions faciles. Ils vont vers Arsanc mais pas par la route directe. Pour être aussi près, en ayant fait un détour, ils n’ont pas dû partir plus d’une demie journée derrière moi. Un grain de sable quelconque, probablement les mercenaires, les contraint à l’indiscrétion.

— La conclusion est…

— … simple, coupe Razprael. »

 Il ne rajoute rien, déclenchant une mimique interrogative de Brociande. Comme à regret ou sujet à une décision désagréable, il reprend la parole.

« Tu n’es pas assez stupide… »

« Tout en diplomatie… » se dit-elle, même si dans son ton, il n’y a pas la moindre intonation insultante. Juste cet horripilant factuel qui gouverne toutes ses actions et dits.

« … pour imaginer que l’Ordonnancerie ne déplace pas autant de ses exécutants rien que pour toi. Je parie sur six d’où je déduis qu’en face ils sont entre douze et vingt… »

 Si Brociande comprend bien tout, six pour vingt est un chiffre sensé pour Razprael. Les Gardiens ne doutent absolument pas de leurs capacités. Réelles ou supposées ?

« … Leurs buts sont limpides. Tu es l’objet de ma mission. Nous sommes le but d’une des leurs. L’autre est facile à anticiper. Neutralisation de la présence étrangère. Avec une forte probabilité d’une demande de prisonnier.

— Quand tu dis le but d’une des leurs, c’est…

— Nous tuer… avant d’arriver à l’Ordonnancerie.

— Charmant, tout le monde a ma mort en ligne de mire, seule le moment diffère… Perspective absolument divine… Qu’allons-nous faire ?

— Rien. Les joies des combinaisons tortueuses, quelquefois les tiroirs s’ouvrent, d’autres restent bloqués. Ces Gardiens, sans le savoir, viennent de nous retirer et nous remettre une épine dans le sabot. Autrement dit, nous n’avons plus le choix…

— Nous battre contre tout le monde, prolonge Brociande sans intonation interrogative.

— À tour de rôle quand même, corrige Razprael sans ironie. »

 Toute fatigue s’est estompée dans le corps de Brociande. Elle est froide et déterminée, prête à l’issue fatale d’un combat inégal. Elle ne reconnaît pas l’être qui vient de parler ainsi. Elle se regarde comme une parfaite étrangère, quelque peu effarée du changement en elle. En même temps, elle lit dans le regard du Gardien presque la même réflexion. Comme un flash, elle capte un bout de pensée. « Je savais que la promiscuité fer… » Contact fugace, imaginé ? Elle ne peut être affirmative mais l’effet produit est identique à la mentalisation, l’incite(rait) à croire qu’il était réel.

 Le comment d’une perception inopinée est plus troublant. Pourvoyeur d’une presque évidence à peine interrogative. Cette mentalisation, objet d’une crainte de la majorité des aquinidés, réputée comme privilège unique des Ordonnés, n’est-elle pas plutôt un patrimoine commun. Qui aurait été étouffé au bénéfice d’une minorité ? Si vie lui prête… vie, elle saura et l’acquerra.

 Si l’Oracle lui avait dit un jour, que son vrai destin serait de dessiller sa perception du monde d’Hespyd, elle aurait ri dans un premier temps. Elle l’aurait considéré comme hérétique et probablement dénoncé au hargmestre. Force lui est maintenant de se rendre compte que ses croyances, celle de la majorité et la vie somme toute tranquille d’Arsanc, parfois lénifiante et irritante, est hors du champ de cette réalité. Cette dernière n’est pas garantie unique et se conjugue au pluriel. Elle tient là sa première vraie leçon de vie. Chacun possède-t-il la sienne ? Qui se confronterait à celle(s) de(s) l’autre(s) ? Pour en former une nouvelle, soit éphémère dans le cadre de la simple rencontre au détour d’un chemin qui ne font que s’effleurer, parfois se heurter : jusqu’à l’osmose du couple qui crée alors le nouvel individu en tant que réalité ?

 L’agrégat du triumvirat, pensées, parler, écrire et ses corollaires, action, inaction, décision, indécision, conscience, inconscience devient ou se révèle non déterminant dans une équation réduite au facteur 0. Augmentant, en inversement proportionnel, la multiplicité des interactions. Rendant insondable toutes prévisions vers et de l’avenir. Si l’on songe que le simple envol du pargloin esseulé (voir notes) peut soulever un grain de poussière. Il roule, s’agglomérant avec d’autres avant de percuter l’arbre qui les scinde en deux. Il continue sa folle roulade. En combien de temps, son action cumulative atteindra l’autre bout de son horizon et quelle influence sur le cours de combien d’objets, d’existences ?

 Et si, se demande Brociande, une question directe, d’apparence irréaliste, presque hors sujet, quelle probabilité de perturber le processus actif du Gardien ? En combien de temps ? Une vie y suffirait-elle seulement ? La réponse est simple, car la question mal posée. Si elle ne le fait pas ? La possibilité ne décolle pas du zéro, se retourne contre la volonté et inverse le changement.

« Il n’y a pas d’autres moyens ?

— Jusqu’à l’apparition de ces abrutis… »

 Le profond mépris du ton est terrifiant. En d’autres circonstances, elle aurait peut-être tenté de les défendre.

« … Nos poursuivants auraient fini par retrouver nos traces mais cette situation nouvelle leur fournit un atout inespéré. Juste suivre, attendre, cueillir. Pour nous donner une chance de survie, nous sommes obligés d’émettre un nouveau paramètre. C’est comme au jeu de Grik’Auyq où le défenseur doit s’efforcer de reprendre la main.

— L’opportunisme est le levier de la maitrise alors ?

— Oui, un élément majeur qu’il faut toujours prendre en compte sous peine de se faire irrémédiablement déborder. «

 Ces derniers mots, Razprael les murmure, à peine, comme le naufragé qui vient de réaliser qu’un navire est effectivement en train de le repêcher. Ou comme l’égaré qui, par hasard, retrouve la bonne route. La phrase suivante est plus conforme à ce que Brociande connaît du Gardien.

« Attendons tranquillement que tout le monde passe et se dirige vers un ailleurs où nous ne sommes pas. Puis nous chercherons un endroit plus adéquat. »

 Le pourquoi ne fait pas débat…

Notes :

Pargloin : sorte d’étourneau migrateur commun des plaines. Pour sa migration biannuelle, ils se regroupent tous au même endroit. De véritables tapis d’oiseaux posés sur le sol. Ils peuvent rester ainsi jusqu’à quatre jours dans l’attente de leurs congénères (nul ne sait comment ils savent qu’ils sont au complet). C’est ainsi qu’ils semblent attendre un signal d’envol non perceptible pour les autres (parfaitement et encore incompris, non lié à une température, un changement climatique). Ils décollent alors tous ensemble dans un nuage de poussière impressionnant qui mettra des heures avant de retomber. Cette sorte de signal involontaire est le marqueur pour les aquinidés d’un changement de saisons.

Quelques pargloins manquent parfois le départ, soit blessés, soit captifs d’aquinidions. Les premiers, s’ils ne sont pas rétablis meurent dans la journée (raison non connue encore une fois) ; les seconds font un tel raffut que les libérer n’est pas une option… Le pargloin se domestique très bien tant que le moment de partir n’est pas arrivé.

Ces solitaires se rassemblent alors à l’endroit exact du premier départ, même processus, même schéma avant de s’envoler. Les aquinidés nomment ce moment « akenio », la seconde chance. Et s’en serve aussi pour un de leurs fameux dictons dont ils sont si férus. « Fait comme le pargloin, croit en l’akenio ! »

Grik’Auyq : littéralement attaque/défense, ce jeu combine les cartes, dés, joueurs, spectateurs et objets. Il se déroule uniquement après les moissons, sur une aire fraichement récoltée sur laquelle sont symbolisées des cases.

Il démarre avec deux joueurs uniquement, un attaquant, un défenseur. Le but est pour le défenseur de prendre la place de l’attaquant.

Comme traducteur, je me dois de préciser que je n’ai rien compris à ce jeu tant la notion attaquant/défenseur est fluctuante. Pour un cartésien comme moi, l’attaquant ou le défenseur le seront alternativement au gré des aléas du jeu, de la stratégie et des alliances.

Si le jeu démarre à deux, il peut se terminer avec l’intégration complète de la harde comme nous allons le voir plus loin.

Les éléments matériels du jeu sont un dé à six faces représentant six thèmes. Terre, Air, Ciel, Eau, Cultures et Aquinidisme. Ces derniers correspondent à six tas de cartes. Chaque carte contient une question, un atout positif ou négatif déterminé par la qualité de la réponse, elle-même jugée par l’arbitre. Nous reviendrons plus tard sur ce dernier.

Le joueur, à l’issue de sa réponse, bonne ou mauvaise, peut choisir de ne pas utiliser l’atout. Soit en choisissant d’incorporer à son périmètre des objets connus, soit des spectateurs (qui ne peuvent refuser) ou au contraire en les sacrifiant. Enfin à l’issue du tour, le joueur doit avancer ou reculer d’une case.

L’avancée d’une pièce se fait soit perpendiculairement, soit horizontalement. La retraite uniquement en diagonale. Si la pièce ne peut être bougée, elle est perdue et remise au pot commun (tout le bordj en fait…)

Vous suivez toujours ?

L’arbitre ou les en réalité… Ils sont interchangeables car susceptibles d’être intégrés comme pièce du jeu !Le choix du nouveau revenant au hargmestre (qui, en aucun cas, ne peut être inclus dans le jeu à la différence de l’oracle. Pourquoi n’est-il pas arbitre ? Mystère…

Les objets réclamés peuvent ne pas être présents sur l’aire de jeu mais leur demande oblige le joueur à envoyer une, (ou plusieurs suivant le poids prévu de la pièce) de ses pièces vivantes le chercher. Et donc de dégarnir provisoirement ses lignes.

Chaque tas de cartes contient un super atout qui ne nécessite aucune réponse à une question. Elle permet au joueur d’accéder à tous les interdits, autrement dit à toutes les tricheries possibles toutefois réduites à certaines limites. Quelques exemples :

Réclamer un objet lourd, lointain, nécessitant trois joueurs de l’équipe adverse (dans la limite d’un poids transportable par trois aquinidés standards et d’une distance inférieure à un jour et demi. Pendant leur départ, le jeu continue bien entendu.

Destituer et remplacer l’arbitre (seul moment où un joueur peut le désigner)

Eliminer trois adversaires

Imposer trois prises à l’adversaire.

Etc., tout est possible dans certaines limites avec un aléa tout de même, celui de la validation par le hargmestre, seul moment où il intervient dans le jeu.

Du peu que j’ai compris du jeu, il ressort que toutes traitrises sont admises. Qu’elles peuvent être prévues bien en amont de la partie. Il se pratique sur plusieurs jours consécutifs ou pas. La plus longue recensée a duré quarante-cinq jours (presque deux ans en réalité… pour finir sur un nul absolu (blocage des deux camps), résultat le plus courant d’une partie.

Dans la pratique, c’est un défouloir complet, bon enfant, non violent, prétexte à une multitude de fous rires. L’aquinidé est « bon joueur ». Perdre ou gagner lui importe peu pourvu qu’il s’amuse et que le moment soit agréable. Il vaut d’ailleurs mieux car les coups de théâtre sont monnaies courantes.

Si le jeu est national, il ne donne pas lieu à de rencontres inter bordj mais rien n’interdit à un autre membre d’un autre clan d’y participer individuellement. C’est d’ailleurs une bonne entrée en matière pour les rencontres, les échanges, le règlement des différends légers, les futurs mariages dont la partie la plus difficile est de se faire accepter par l’autre famille, l’autre harde.

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 2 versions.

Recommandations

Carmen
Ceci est un texte d'invention créé pour un cours d'écriture que je souhaite partager pour pouvoir éventuellement effectuer des modifications.

Résumé :
Elsa et Jonathan sont des frères et sœurs inséparables depuis la mort tragique de leur parent. Mais depuis peu, quelqu'un tente de s'immiscer entre eux...
0
0
0
6
Défi
Léonie Rude


Sur toutes les lèvres un seul mot : Liberté.
Que brillent nos étoiles toutes de rouge teintées,
Rouge comme le sang qui couvre nos drapeaux
Resplendissante telle la faucille et le marteau.
1
0
0
0
Défi
DAVID
Un petit jeu sans trop de hasard.
4
11
26
1

Vous aimez lire JPierre ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à Scribay !
Sur Scribay, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de Scribay !
0