Confluence

6 minutes de lecture

 La soudra, la « mère fertilité », (voir notes), souffle dans leur dos. De quoi satisfaire Guerdre. Tout voyageur est heureux de la sentir frôler sa croupe, la pousser avec douceur et sécher cette humidité produite par l’effort. Le ressenti de ce dernier en devient moindre. Une aubaine pour les Gardiens passés en état de vigilance maximale contrariée par les exhalaisons entêtantes du sumon (voir notes).

 Ce n’est que le début de la floraison mais déjà son odeur supplante presque toutes les autres. En ces prémisses, ces émanations sont douces. Elles passeront rapidement au stade enivrant, très court, avant de devenir obsédantes et navrantes. Encore quelques jours et les aquinidés et le monde animal, sans exception, seront « aveuglés », privés de leur sens essentiel, le flair.

 Guerdre faillit se laisser surprendre par l’arrêt brusque d’Adjuro. Comme ses compagnons, ses réflexes jouent à fond. Il n’est pas complètement arrêté que ses dagues de jet apparaissent dans ses pattes. Adjuro s’est posté à l’intérieur du demi-cercle défensif classique qu’ils ont formé. Il se dresse sur ses pattes arrières et fait un tour complet en scrutant soigneusement l’horizon, yeux frontaux plissés au maximum. Tous inspirent profondément et lentement pour dissocier les différentes effluves drainées par le vent. Adjuro fait signe de rompre le cercle en indiquant de sa patte gauche le signe zéro, l’absence de danger immédiat.

 Chacun reprend une position plus lâche, veillant sur un angle bien précis, tout en s’apprêtant à un briefing. Adjuro prend alors la parole.

 « Il y a une troupe devant nous. D’où vient-elle ? Je l’ignore mais où va-t-elle ne laisse pas place au doute. Guerdre concentre-toi sur les traces olfactives. Les autres, partagez-vous pour explorer l’arrière et les flancs. Je prends l’avant. Ne remontez pas plus loin qu’un kilomètre. Briefing dans quarante-cinq minutes. »

 La décision de surseoir temporairement à la mission ne laisse pas place à la contestation. C’est la bonne option face à trop d’inconnus. Combien ? Quand ? D’où ? Savoir qu’ils vont en Arsanc n’est nullement une révélation si ce sont les mercenaires. Pourquoi n’y sont-ils pas déjà comme annoncé à l’Ordonnancerie, l’est ? Pour un Ordonné, tout ce qui relève de la coïncidence, des signes du destin ou autres balivernes comme le hasard est, au mieux du temps perdu, au pire une vie perdue.

 Les Gardiens se sont éparpillés à la recherche d’informations. Seul Guerdre est resté sur place. Une analyse olfactive demande beaucoup de soins et de temps pour pouvoir en discerner les origines, sa place dans l’échelle temporelle entre récente et ancienne, le nombre d’individus, leur vitesse, la signature régionale, etc. C’est un art véritable, objet d’une initiation très longue dans leur apprentissage. En outre, ces plaines sont parmi les plus parcourues entre autres, par les caravanes marchandes et par les hardes itinérantes. Ces catégories n’ont pas comme occupation principale d’effacer leurs traces, de les masquer ou de les détourner.

 Il lui faut presque autant de temps qu’à ces compagnons pour isoler les éléments et les analyser. Sa conclusion initiale est sans appel. D’aucune trace à trop d’indices dénotent une volonté qui plus est à plusieurs degrés. Son rapport, au retour de ses compagnons va dans ce sens.

« Un groupe de combat avançant en éventail, d’une douzaine de membres. Remugles importants d’efforts prolongés. Toutes traces remontent à une demie journée, sans aucune autre antériorité. Ils utilisent exactement le même itinéraire que nous. Par contre, avec certitude, ils sont passés dans l’autre sens, il y a moins de deux jours. Ils étaient bien plus nombreux, vingt et un exactement. Ils disposent de sumon et en joue avec la floraison, sûrement dans le but de troubler.

— Tout ce que nous avons relevé va dans le même sens, enchaine Andjer, rien puis, d’un seul coup, des menus indices, comme par inadvertance ou à cause d’une urgence. Leur nombre et la manière laissent supposer qu’il y avait une arrière-garde importante, je dirais au moins cinq. Trois effaceurs, deux contrôleurs, un luxe de précautions qui ne collent pas avec le reste.

— L’avant ne fait que confirmer, dit Adjuro, plus aucune couverture, ils foncent tête baissée. Ou le font croire…

— N’oublions pas que le vrai but est sûrement de faire perdre du temps à des poursuivants ou des fuyards. Il suffit de quelques secondes pour que penche la balance, interrompt Demir.

— Absolument, reprend Adjuro, mais nous pouvons quand même estimer qu’ils ont perdu la trace de Razprael. Quel rapport avec un retour en Arsanc ? C’est ce que nous ne tarderons pas à savoir. S’ils se sont cachés, ces énergumènes ne les trouveront pas, ni nous non plus d’ailleurs. Nous nous concentrons sur eux. Les suivre nous donne l’avantage de les précéder s’ils retrouvent Razprael. Pas question d’y aller à l’aveuglette. Deux scthoïlin (voir notes), Bliste et Rynzo, le reste en formation défensive. Jonction mentalisée toutes les heures. Exécution. »

 L’adaptabilité des Gardiens au gré des circonstances est un facteur déterminant de leur formation. Changer les plans n’est jamais un souci dans la droite ligne de leur devise : « La mission, rien que la mission ! » L’objectif prioritaire le reste mais n’est plus premier. Cette troupe est trop proche pour pouvoir l’ignorer. Guerdre pourrait suivre les méandres de la réflexion d’Adjuro comme si elle provenait de son cerveau. Logiquement ce dernier devrait attendre la première liaison mentalisée mais il sent qu’il ne le fera pas. Trop d’incidents les ont retardés et il ferait de même.

« On y va, au pas. »

 Adjuro confirme l’hypothèse de Guerdre. Juste au moment de démarrer, Andjer lâche une réflexion, sortie de nulle part.

« Si ce sont des Gardiens ? »

« Pourquoi pas ? », pense Guerdre. Leur niveau d’information proche du zéro combinée aux roublardises tordues de l’Ordonnancerie ne disqualifie pas d’office l’hypothèse. Aucun d’entre eux ne relève, pragmatisme Ordonné standard… Emettre des hypothèses sans information n’est qu’une errance menant directement, au mieux, à une impasse, au pire, à plonger dans un précipice.

 Les quatre Ordonnés forment l’ellipse traditionnelle. Demir à l’avant, Andjer en arrière-garde, Adjuro et Guerdre sur les flancs, espacés d’une trentaine de mètres fluctuants et hors du sentier, ils entament une marche à l’allure la moins naturelle des aquinidés. Marcher au pas sur de longues distances est usant, même plus fatiguant que le galop modérato tant la concentration pour garder l’allure est importante.

 Guerdre ne peut se départir d’un accablement ressemblant quand même fort à des doutes. Tout respire le faux, tellement qu’il en arrive à se demander si l’Ordonnancerie mène vraiment le jeu ? Si elle ne les a pas envoyés à la pêche ou comme écran de fumée ou victimes désignées. Une intuition fulgurante lui susurre qu’un Gardien ou un groupe opèrent en détenant les bonnes informations. Qu’il est ou sont probablement même sur place depuis bien longtemps. A quoi rime ce cirque alors ?

Notes :

Soudra : tous les vents aquinidéens sont du genre féminin.

« la mère fertilité » doit son surnom à deux spécificités. Elle ne souffle que durant les saisons intermédiaires entre la froidure et la touffeur (traduction approximative correspondant à hiver et été). Les intermédiaires n’ont pas de nom spécifique aquinidéen. Officiellement car le peuple les nomme couramment fécondité et petite mort (printemps, automne pour la compréhension terrienne).

Durant fécondité, la soudra propage les graines sur de grandes distances sans violence. Sa légèreté fait « qu’il sème » presque mieux que les paysans.

Durant la petite mort, il éparpille les végétaux morts. Sa légèreté, encore une fois, permet des amas au pied de chaque plante, tout en étalant le surplus en un tapis régulier. Un apport essentiel pour la protection contre le froid.

La soudra est une aide précieuse pour le voyageur et l’avoir dans le dos est considéré comme un signe très bénéfique. Pour des raisons obscures et très superstitieuses… La réalité est, de dos ou de face, elle aère, allége le train et débarrasse de la poussière et assèche la sueur.

Sumon : fleur du hayguis, vivace rampante, chiendent des prairies de l’Hespéride, capable de recouvrir toutes les odeurs, le temps de leur floraison. Elle est cantonnée exclusivement à cette région. Tous les essais de transplantation ont échoué.

Scthoïlin : littéralement éclaireur/espion/limier. Une facette surprenante des Gardiens de l’Ordre, la prudence en tant que facteur déterminant, illustrée par une leçon, comme souvent, « Un gravier entre tes doigts du sabot peut te faire boiter. Tout comme il peut obstruer un gouffre. L’enlever est parfois la solution, parfois le problème. Réfléchis, observe, décide. »

Il existe un autre mot pour éclaireur sans les autres connotations, impliquant une part de frilosité craintive et celui de voyeur et d’indécis : jifura. L’un n’empêche nullement la capacité de décision et d’action. L’autre si.

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 4 versions.

Recommandations

caillasse
Abigaïl, apprentie magi-soldat, maîtrisant le feu et doué en escrime va rencontrer Liam, apprenti forgeron. Deux personnes que tout oppose, que va donner leurs apprentissages respectifs ?
0
0
0
1
Alban G
Quelques textes en désordre, suffisamment en tout cas pour donner la pâtée à ceux qui passent et ne reviendront pas.
0
0
0
2
Défi
Stone Calle

Avec le temps, on s'envole, on virvolte bien plus loin que là où nos pieds avaient prévu de se poser, dans une terre bien plus verte que celle que nous pensions trouver. Avec le temps, on se perd, pour mieux se retrouver dit-on. Avec le temps qu'est ce qu'on respire, vit, experimente. Avec le temps qu'est ce qu'on apprends, bien plus, bien mieux qu'auparavant. Avec le temps on découvre, la terre, ses paysages, sa famille, ses amis. Avec le temps on commence à aimer, et à s'aimer.
Avec le temps, on parle, on marche on se lève, on pense. Dieu qu'il est important à l'homme de pouvoir penser comme s'il ne lui suffisait pas de vivre.
Avec le temps on grandit, on pleure, on se relève, on sourit et, surtout, on aime, encore et encore, on distribue de l'amour autour de nous comme si nous étions des abeilles avec du polen et que nous l'amenions vers nos amies fleurs en manquent d'amour.
Avec le temps, on se rend compte à quel point on aime et surtout à quel point il est vital d'être aimé. Alors on se targue d'être aimé, on recherche cette sensation, on l'éprouve, on la teste. Mais dans notre monde, dans notre vie il n'y a pas de craintes à avoir car nous le sommes.

4
3
0
3

Vous aimez lire JPierre ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à Scribay !
Sur Scribay, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de Scribay !
0