Occurence

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 Les effets conjugués de l’urgence et de l’adrénaline initiée par la peur se sont envolés depuis longtemps. Brociande ne sait plus depuis combien de temps ils galopent. Sa lucidité l’a quittée tout comme son énergie. Elle frôle le dépassement du stade de l’épuisement. Elle en a connu pourtant des moments difficiles. Les entrainements d’endurance d’Aloursa n’étaient par des amusements de cours de récréation. Elle en était revenue bien des fois complètement consumée. Sans commune mesure avec cette réalité où s’accumulent courses, stress, affrontements, questionnements sans réponse et destinées sur le fil du rasoir.

 Razprael, inexorablement, avait accéléré l’allure. Elle s’est demandée fugitivement pourquoi il ne lui donnait pas de sa potion magique. Comme souvent le simple fait de poser la question lui fournit la réponse. Le temps de récupération… incompatible avec le danger d’une confrontation pouvant survenir à n’importe quel moment.

 Le Gardien, en aquinidé expérimenté, a fait un choix. Celui d’être visible inévitablement, poussé en cela par une intuition rarement prise en défaut. Qu’un drame épouvantable se joue. Qu’en dépit d’une cavalcade effrénée, ils arriveront trop tard. Il a une conscience aigüe de l’entorse faite à la mission, d’outrepasser sa fonction, soit le parjure de son sermon d’affidé. « La mission, rien que la mission ! »

 Un coup d’œil en arrière lui montre une Brociande au bord de la rupture. La jeune aquinidé l’a suivi avec tout son courage et sa hargne et malgré la connaissance d’une fin annoncée, peu propice à la bonne volonté. Il voit bien que ses trois paires de pattes se désynchronisent régulièrement. Tôt ou tard, elle va choir. Une pause s’impose. Il se résout à ralentir le train. De sa vision latérale, il repère une colline arborisée, idéale pour voir sans être vus. Ils pourront s’y arrêter. Avec douceur, il interpelle Brociande :

« Nous allons faire un arrêt, là-bas, désignant du museau la colline et reprenant la tête.

— D’a… »

 Elle n’en dit pas plus, perturbée par une effluve ténue mais sensible. De la fumée… Razprael la sent en même temps. Le Gardien, sans avertissement, stoppe brutalement, un passage du galop à l’arrêt sans ralentissement, ni freinage. Brociande n’en croit pas ses yeux et essaye désespérément d’en faire autant ; y renonce aussitôt pour tenter l’évitement. En vain… Elle percute le Gardien de plein fouet et se retrouvent tous deux les six sabots en l’air. Le Gardien pousse un juron inattendu.

« P…… de Sainte Mère de l’Ordre… »

 Elle crispe les épaules dans l’attente de la rebuffade.

« J’oublie toujours que tu n’es pas Gardien. » (voir notes)

 Compliment ou reproche ? Difficile d’en juger avec l’intonation ambivalente – déception factuelle ou regret d’un possible ? Razprael se relève, couvert de résidus collés par la sueur. En d’autres circonstances, elle se serait sans conteste gaussée à loisirs. Elle est trop fatiguée. Taraudée aussi par les contractions régulières de sa patte gauche médiane. Elle serre les dents pour n’en rien montrer. Seule, elle s’allongerait et s’endormirait aussitôt. Pour ne pas y céder, elle allume un contre-feu.

« Tu pourrais avertir, dit d’un ton rogue. »

 Il ne répond pas. Ses deux paires d’yeux sont fermées. Il renifle doucement et profondément. Elle l’imite. L’odeur se précise, insuffisamment tangible pour déterminer si c’est un incendie ou un simple feu de camp. En silence, il se remet en route. Elle suit vaille que vaille, regard braqué vers cette colline, incarnant bien involontairement ce qui lui semble le plus proche d’un paradis. Y parvenir sera un véritable soulagement. Elle s’y voit déjà quand Razprael la ramène dans le quotidien :

« Ta patte de fait mal ? »

 Bien la peine d’essayer de dissimuler…

« Ne cherche pas midi à minuit, tu es en constante position de soulagement, donc signe évident d’une douleur lancinante. Je regarde ça dès qu’on arrive. »

 Inutile de bien le connaître pour savoir qu’il va faire exactement ce qu’il dit, sans attendre, sans même respirer un peu. Elle sait que cette pause n’est que pour elle. Sinon il aurait continué. Sans elle, il n’y aurait pas eu d’arrêt. Aussitôt arrivé, il s’approche, s’assoit et saisit la patte. D’abord doucement puis, un peu plus rudement, il la manipule d’avant en arrière, de gauche à droite. Les ondes douloureuses irradient mais restent supportables.

« Une foulure, trop d’efforts répétés sur une période courte. Tu n’as rien de cassé sinon tu aurais rameuté la terre entière, dit-il, très factuel et sans la moindre ironie. »

 Il fouille dans son sac, en tire un pot transparent, laissant voir un contenu marron. Elle est certaine de n’avoir jamais vu ce genre de matière. Il procure le même effet de transparence qu’une flaque d’eau claire en haut d’une montagne, sans le frissonnement de la surface. L’objet n’est pas lisse et s’orne d’un motif en léger relief. Instruite dans l’art de la sculpture, elle reconnaît un travail soigné et précis, sans pouvoir reconnaître le motif.

 Un animal, haut sur pattes, un port de tête altier sur un long cou couvert d’une crinière, surmontée de deux oreilles, petites et bien droites. Le corps massif sans excès se termine par une croupe large, légèrement remontante, terminée par une queue longue touffue. A la fois l’ensemble ressemble de loin à un animal commun mais doté d’une tare génétique. Uniquement quatre pattes, un handicap certain dans le rapport poids/taille laissant supposer une vitesse de pointe largement insuffisante pour Myact et ses prédateurs. Sa curiosité l’emporte sur la fatigue.

« C’est quoi cette bête ? interroge-t-elle pointant un ongle vers le motif.

— Je l’ignore. D’après les doctes, c’est une représentation artistique libre d’un stodulia. (voir notes)

— Et cette matière, c’est nouveau ?

— Les doctes l’appellent verre. Je n’en ai jamais vu d’autre ailleurs et ils ne disent pas comment ils le fabriquent. Seuls certains Gardiens en disposent. Une sorte de récompense d’estime du travail bien fait.

— Tu ne sembles pas convaincu.

— Trop cassant. Je préfère de loin les pots en terre recuite (voir notes), dit-il en plongeant trois ongles dedans. »

 Il les ressort, couverts d’une pâte marron. L’odeur est piquante, presque irritante. Il en enduit toute l’articulation douloureuse. L’effet est instantané et la douleur s’estompe. Il fouille le sac à nouveau, en ressort un morceau de tissu (voir notes) semblable à celui utilisé lorsqu’elle le vit la première fois.

« Ne bouge pas, dit-il, je vais t’épousseter. »

« Avec ça ? » pense-t-elle légèrement hérissée. Sa répulsion instinctive s’évanouit au premier contact d’une douceur stupéfiante. L’effet est saisissant de sensations inconnues. Une gêne galopante l’envahit et lui fait fermer les yeux. Elle n’est pas issue d’un acte commun chez les aquinidés. Un raz de marée émotionnel menace de déborder qu’elle perçoit, jusque dans la moindre fibre, comme potentiellement indécent et inadéquat.

 Elle résiste de toutes ses forces pour ne pas céder à un laisser-aller troublant et tellement tentateur. Elle rouvre les yeux. Le Gardien, gueule impénétrable, égal à lui-même en somme, s’applique, méthodiquement, sans ostentation. La machine à pulsions oniriques s’interrompt directe à ce regard. Remplacer par cette culpabilité latente qui l’envahit toujours quand il est trop proche. Elle lutte donc pour parvenir à fixer son regard sur un détail quelconque comme cette roche noire parcourues de veines blanches tirant sur le rose pâle.

 Quand le contact – est-ce assimilable à une caresse, se demande-t-elle ? – cesse, elle est surprise… et presque déçue… Naturellement, après l’avoir secoué énergiquement, il lui tend. Elle ne peut se dérober à une réciproque, somme toute ordinaire.

 Elle tente de capter une ironie dans son regard. En vain, il est impavide. Elle saisit le chiffon et commence à dépoussiérer le Gardien. Une folle envie de provocation, teintée d’une rancune parfaitement injuste, l’envahit face à ce contrôle absolu. « Mais quoi, bougre de raiktaille ? » se morigène-t-elle (voir notes). « Comme s’il pouvait ignorer l’effet provoqué sur elle… » Diatribe silencieuse bientôt balayée par une autre pensée…

« Tout autant, n’est-ce pas un nouveau test ? » Comment une pensée peut-elle provoquer l’effet d’une piqûre ? Elle n’en sait rien et se borne à constater que l’effet lui remet le cerveau à l’endroit. Revenue à une concentration plus adaptée au moment, elle poursuit néanmoins la découverte de ce corps. Texture, densité, contours d’une musculature nette et au détour de l’épaule de la patte avant gauche, elle sent une cicatrice plongeant vers le flanc. Elle est très ancienne, presque invisible au regard. Elle n’ose pousser plus son exploration indiscrète mais grave chaque détail automatiquement, rangés dans un tiroir où ils côtoieront son incrédulité. À extraire quand viendra le temps de répondre à certaines questions. En toute conscience…

« Stop ! A terre, interrompt-il sa déambulation cérébrale. »

« C’était bien la peine de se dépoussiérer… » songe-t-elle alors qu’elle s’aplatit du mieux qu’elle peut. Elle attend la suite des ordres. Que le Gardien n’annonce pas. Le plus doucement possible, elle relève la tête et braque son regard du même côté que le sien. Un nuage de poussière s’élève au loin.

 Finalement, ils n’auront pas le temps de choisir leur terrain.

Note :

De l’usage du féminin et du masculin : La traduction de la langue aquinidé rend très mal le fait que rien n’est genré pour ce qui les touche. Ils utilisent une neutralité complète sans jamais de spécifications sur le sexe. Le féminin et le masculin ne servent qu’aux autres espèces quelles qu’elles soient.

Tissu : D’origine récente dans le quotidien aquinidéen, ils sont grossiers, rugueux et désagréables au toucher. Ils sont réservés à des usages domestiques tel le nettoyage d’ustensiles, de locaux ou autres. Pour leur toilette les aquinidés utilisent prioritairement le sable et se baignent parfois tout simplement dans un lac, une rivière, toutes sortes d’eau propice quand elle est disponible. L’un comme l’autre de ces éléments étant rares, le plus souvent ils utilisent des brosses de différentes duretés. Les aquinidés ont un sens de l’hygiène élevé (même s’il ne correspond en rien à celui des humains). Ces moments de nettoyage sont de deux sortes, « public » où chacun s’entraide et privé (inutile je pense d’apporter plus de précisions – note du traducteur).

Stodulia : la Chimère, traduction presque exacte. Animal fantasmé pouvant prendre toutes les formes, faire l’objet d’une multitude de légendes et contes. De la plus « fleur bleue » où l’animal se révèle être un ou une aquinidé en proie à un vilain sort (et qui sera libéré par un-e héros au terme d’une aventure rocambolesque et mariera le, la, pauvre victime). Jusqu’à l’épouvantail du monstre d’une méchanceté absolue et qu’on invoque pour inciter les aquinidions à dormir.

Terre recuite : technique céramique aquinidéenne. Après une première cuisson à haute température et refroidissement, l’objet est mis dans un réceptacle creux, recouvert de braises et laissé jusqu’à leur complète consumation et refroidissement.

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