Confusion

6 minutes de lecture

« Les plans les plus simples sont les meilleurs ! » La phrase, mille fois entendue, mise en permanence en exergue par leurs formateurs en toutes circonstances, Adjuro, responsable de cette mission, l’illustre parfaitement avec son petit briefing informel à peine franchie la Porte des Vocations. Il tient en une ligne, une sorte de matérialisation d’un sous objectif. La priorité est d’arriver en Arsanc, le plus vite possible afin d’y faire un point et de déterminer des lignes d’action. La première chose à faire donc, après s’être équipé, sera de se restaurer. Sous entendu, ils ne feront aucun arrêt avant la tombée de la nuit, voire plus.

 Ce qu’Adjuro ne leur dit pas, c’est que cette mission, il ne la sent pas. Un Gardien de l’Ordre, quelle que soit et au-delà de sa tâche, l’accomplit toujours, avec sérieux, dans une seule optique, réussir. Il ne cherche pas à en comprendre l’enveloppe dont il n’est pas le maître d’œuvre. Seul l’intéresse le contenu en tant qu’acteur et metteur en scène. Cette fois, tout est sibyllin. Pas plus que Guerdre ou même sûrement ses quatre autres équipiers, il n’en saisit ou visualise les objectifs. Ce qu’a dit le Grand Servant est du vent. Ce prétexte d’escorte ne tient pas la route, limite une insulte à leur intelligence. D’autres ordres arriveront, procédure assez courante dans les coups tordus de l’Ordonnancerie. « Feuillage n’est pas verdure. » (voir notes) Jamais il ne s’est trouvé face une telle alternative. Ne pas savoir réellement quoi faire…

 Guerdre de son côté, a canalisé sa rage. Un Gardien reste un aquinidé, sujet aux émotions, aux circonstances, capable de déconcentration ou de lâcher prise. Leur petit plus, la capacité apprise à la dure à se concentrer, le rester ou isoler les éléments perturbateurs. Heureusement pour lui, il ne peut suivre le cours des pensées d’Adjuro, très parallèle aux siennes.

 Pour le voyage, ils adoptèrent le train dit express, en formation libre avec juste un leader de quart, une alternance de trots soutenus et de galops moderato. En comptant les deux phases de sommeil nocturne indispensables, ils feraient la jonction au début du retour de Razprael. A mi-chemin, Rynzo et Demir partiraient en éclaireurs. Ils en avaient décidé ainsi au terme d’une brève discussion et après estimation des avantages. Personne ne les verrait en Arsanc donc personne ne s’alarmera ou se posera de questions. Comme Razprael exprimerait à coup sûr son mécontentement, il n’y aurait pas de témoins.

 Voyager à ce train devient vite mortellement ennuyeux. Un état propice à la récupération, priorité des priorités des Gardiens. Ils sont entrainés à somnoler en se déplaçant, yeux latéraux fermés et frontaux mi-ouverts. Seuls l’odorat et l’ouÏe fonctionnent alors normalement. Seul le meneur ou l’arrière-garde parfois restent en éveil total pendant la durée leur quart. Il ne faut pas une heure pour que les six compagnons adoptent d’ailleurs cette conformation.

 Le bruit d’une galopade les tire de leur léthargie. Sans vraiment les inquiéter tellement elle est peu discrète et produit une poussière telle qu’elle doit être visible à des dizaines de kilomètres. C’est une tactique classique appliquée par les apprentis pour signaler d’une part un message important et l’absence de danger.

 Les Gardiens ralentissent donc passant au trot lent. Par précaution, Guerdre et Demir se sont écartés, pattes avant sur la garde de leurs coutelas. Une adolescente les rattrape rapidement. Elle sort un pli cacheté, le remet à Adjuro, fait un demi-tour parfait et s’en retourne. Le tout sans qu’aucun ne marque le moindre arrêt et ne dise un mot. Guerdre apprécie la technique parfaite de la jeune aquinidé. (voir note)

 Adjuro passe au pas, lit la missive. S’arrête brutalement sans avertissement. Rynzo lui rentre dedans et en voulant les éviter Andjer s’étale. Aucun ne réagit, trop focalisé sur l’aigrette d’Adjuro, en berne. Le pli pend dans sa patte droite. Il relit le message comme s’il n’était pas sûr d’avoir bien compris. Le trouble s’évapore lentement. Ses compagnons attendent patiemment d’en connaître la cause. Adjuro relève la tête, redevenu parfaitement impassible et d’une voix laconique lâche :

« Priorité mission première, interception, neutralisation. »

 Autrement dit, faire disparaître Razprael et Brociande. Guerdre est certain que, comme ses compagnons, l’espace de quelques secondes, son masque d’impassibilité s’est fissuré. La mission change du tout au tout, brisant le faux-semblant. Une sorte de retour à la normalité, leur zone de confort en somme mais, paradoxe, ainsi elle prend un aspect de virage, douteux, mystérieux et inconfortable. Ils sont en plein dans une manœuvre typique de l’Ordonnancerie, ses tiroirs multiples. Tous le savent depuis la première minute. On ne déplace pas sept Gardiens pour une simple escorte, eut-elle concerné le Grand Servant lui-même.

Leur nouvel objectif, affronter Razprael, ne sera pas une sinécure. De loin, il est le plus expérimenté, pour ne pas dire le meilleur. Il ne se laissera pas piéger facilement. Ils n’auront droit qu’à un seul essai sous peine d’une conséquence, simple, ultime, leurs morts, sans tambour, ni trompette. Guerdre n’est, pour le moins, pas certain que même six Gardiens soit suffisant.

 Il a le pressentiment que, dès qu’il les verra, Razprael sera sur ses gardes, une machine de guerre presque en branle. Ils n’ont pas la possibilité d’installer une nasse. Ils seraient sentis suffisamment tôt pour esquiver. Ils ne peuvent que s’approcher sans discrétion, avec les codes de sécurité auxquels il ne prêtera qu’une attention marginale.

 Adjuro les hèle. Son air est assez facile à traduire malgré le masque. Soucieux…

« Mon opinion est de ne rien changer au plan de départ sauf la vitesse bien entendu. Cette fois, il nous faut arriver avant lui, sans qu’il nous repère trop tôt. Obligation de faire un détour contournant. Vous voyez quelque chose à préciser ?

« Formation de combat ou de poursuite ? demande Guerdre.

— Combat semble logique. Si nous rencontrons les inconnus…

— C’est aussi mon avis.

— Une expédition touristique… lâche de façon assez inattendue Adjuro. »

 Personne ne relève. Ils se mettent en route aussitôt, galop moderato et en silence. Pour le premier quart, Adjuro prend la tête, Bliste à droite, Rynzo à gauche, Guerdre en arrière-garde. Andjer et Demir en électrons libres, à l’intérieur de l’ellipse souple formée, prêts à remplacer l’un ou l’autre.

 Guerdre ne peut refouler une certaine amertume teintée d’une réelle inquiétude et de questions lancinantes. Pourquoi, comment et pour quoi ? Le premier point est facile à résoudre. Le rôle du Gardien, servir et réussir, est le seul point qui compte. Le reste ? Accessoire, leur propre vie y compris, voire surtout…

 Les deux autres ne semblent pas exister à l’intérieur d’une logique. S’il est un résident de l’Ordonnancerie scrupuleusement orthodoxe, c’est bien le Chevalier Razprael. Il en rassemble l’intégralité de la posture : objectif, sans pitié, neutre en tout, inféodé à aucune faction, éloigné de toutes affaires hors ses missions, un taux de réussite parfaitement insolite. L’Ordonnancerie brûlerait, il serait encore là à la défendre.

 Pour que le Grand Servant décide que sa disparition est nécessaire, il y faut une cause mettant en péril même la survie d’Hespyd ou de Myact. Sa mort ne passera pas inaperçue. Des explications devront être fournies. Un ou des coupables devraient être trouvés. Un déclic se produit dans le cerveau de Guerdre. Eux, de tout évidence…

 Un éclair éblouissant qui ne parvient à dissiper qu’une part minime d’ombre. Un gain payé avec la vie de sept Gardiens, une véritable hémorragie, pour un enjeu hors de sa portée.

Que représente donc cette femelle anonyme ?

Notes

Feuillage n’ est pas verdure : dicton populaire sur le danger des discours hypocrites.

Du concept de genre chez les aquinidés : il n’existe tout simplement pas. Comme toutes les tâches, métiers, occupations, la mixité est de rigueur. Y compris chez les Gardiens de l’Ordre. Il ne leur viendrait pas à l’idée de faire des différences, sans ignorer leur existence dans certaines races animales ou végétales. Ils appelleraient le fait, ségrégation, incompatible avec l’idée même du Trinitarisme.

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 4 versions.

Recommandations

caillasse
Abigaïl, apprentie magi-soldat, maîtrisant le feu et doué en escrime va rencontrer Liam, apprenti forgeron. Deux personnes que tout oppose, que va donner leurs apprentissages respectifs ?
0
0
0
1
Alban G
Quelques textes en désordre, suffisamment en tout cas pour donner la pâtée à ceux qui passent et ne reviendront pas.
0
0
0
2
Défi
Stone Calle

Avec le temps, on s'envole, on virvolte bien plus loin que là où nos pieds avaient prévu de se poser, dans une terre bien plus verte que celle que nous pensions trouver. Avec le temps, on se perd, pour mieux se retrouver dit-on. Avec le temps qu'est ce qu'on respire, vit, experimente. Avec le temps qu'est ce qu'on apprends, bien plus, bien mieux qu'auparavant. Avec le temps on découvre, la terre, ses paysages, sa famille, ses amis. Avec le temps on commence à aimer, et à s'aimer.
Avec le temps, on parle, on marche on se lève, on pense. Dieu qu'il est important à l'homme de pouvoir penser comme s'il ne lui suffisait pas de vivre.
Avec le temps on grandit, on pleure, on se relève, on sourit et, surtout, on aime, encore et encore, on distribue de l'amour autour de nous comme si nous étions des abeilles avec du polen et que nous l'amenions vers nos amies fleurs en manquent d'amour.
Avec le temps, on se rend compte à quel point on aime et surtout à quel point il est vital d'être aimé. Alors on se targue d'être aimé, on recherche cette sensation, on l'éprouve, on la teste. Mais dans notre monde, dans notre vie il n'y a pas de craintes à avoir car nous le sommes.

4
3
0
3

Vous aimez lire JPierre ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à Scribay !
Sur Scribay, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de Scribay !
0