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 Pour Brociande et Razprael, la vie à l'intérieur de ce nouveau refuge, s'organise d'elle-même. Une routine rapidement prise entre veille et repos nullement propice à une vraie récupération… Elle prit le premier tour de veille, non sans avoir fusillé du regard Razprael faisant mine de s’y coller alors que, manifestement, il tenait à peine debout. Il n’insista pas, se contentant de laisser tomber à sa manière laconique :

« Trois heures. »

 Et de s’endormir aussitôt, sans plus de manière. Le temps est une éternité quand il faut regarder par des petits judas… Au bout d’une heure, ses yeux papillotaient et elle avait du mal à rester immobile. Son regard revenait régulièrement sur la clepsydre à sable dans une vaine tentative d’accélérer son écoulement. Quand arriva le terme de la dernière, elle avait mal à tous ses muscles.

 Razprael s’est réveillé comme endormi. Sans à-coup, ni délai… Il prent le relais en silence. Elle va s’allonger. Elle ferme les yeux en pure perte. Trop énervée, elle entreprend de se calmer, de canaliser ses pensées et de pratiquer ses exercices respiratoires. Elle ne se sent pas glisser dans le sommeil. Elle s’éveille tout seule. Tout son corps continue à la faire souffrir. Elle se sent tendue, même un peu plus. Elle jete un regard sur la clepsydre. Il s’en faut de quelques minutes avant le terme des trois heures. Un coup d’œil au Gardien qui ne s’estt pas retourné. Les quelques mots qu’il prononce alors ne sont pas d’accueil.

« Du tout venant mené par un pro quand même… »

 Elle s’avançe sans précipitation et voit la cause du commentaire. Il leur a fallu qu'une demie-journée. Une troupe d’une dizaine d’énergumènes, tous équipés d’armures semblable à celle du Gardien, bardés d’armes, en formation de combat en flèche. Ils avançent sans précipitation, s’arrêtant régulièrement pour observer le sol. L’un d’eux soudainement fait un signe. Il vient de trouver une trace. Ils s’organisent alors et n’eurent aucun difficulté à suivre leur piste qu’ils n’avaient nullement cherchée à effacer. Ils trouvent la grotte rapidement. Celui qui parait le chef, tout de noir mat vêtu fait halte. Ils se regroupent autour de lui. Ils n’entendent pas ce qu’il dit mais manifestement il ne met pas tout son grain dans la même mangeoire. Le groupe se divise en trois, deux paires partent explorer la plaine pendant que les six derniers entrent dans la caverne.

 Ils restèrent près de quatre jours à fouiller chaque pouce carré de terrain. Brociande, dès la première minute, s’est alignée sur l’apparence tranquille de Razprael et, convaincue aussi, que hasard, très stochastique, ou connaissance, très trahison en amont dans ce cas, ils ne peuvent les trouver.

 Ils repartirent en fin d’après-midi du quatrième jour. Quatre autres s’écoulent sans que le Gardien fasse mine de vouloir bouger, ni même parler, hors l’indispensable du quotidien. Les rotations de veille se succédent, monotone. L’atmosphère commence à peser. Rien à l’horizon, plus une trace des mercenaires, juste la faune habituelle vaquant à son existence. Enfin, alors qu’elle s’éveille pour un relais, Razprael se retourne et d’une voix sourde, glaçante, franchement menaçante :

« Le jeu est terminé. Je veux comprendre. »

 Il y a belle lurette qu’elle a récapitulé, décortiqué, analysé, tous les derniers évènements. Elle n’est pas arrivée au même résultat. Les paroles de l’Ordonné, en forme de sentence, lui rappelle sa propre décision quelques jours auparavant. Sauf qu’au vu des circonstances, la logique suivie ne paraît pas irréfutable.

 En cet instant, son seul souci est comment vont-ils sortir ? Nul besoin d’être un professionnel pour comprendre qu’il n’y a aucune chance de refaire le chemin à l’envers. L’évidence est qu’une autre voie existe. Aussi compliquée ?

 La réponse arrive plus vite que leur cheminement. Le chemin de sortie est moins ardu mais deux fois plus long, parcouru à une vitesse de cagtrouille (voir notes), chaque foulée accentuée par une prudence extrême. Comme l’a expliqué le Gardien, rien de plus facile que de laisser un guetteur dans ces entrelacs de chemins. Il fait donc presque nuit quand ils débouchent dans la première caverne. Ils remettent en place les feuilles de fytsson. Razprael se tourne vers elle.

« Nous avons deux solutions : soit sortir ici, soit par une autre entrée qui nous demandera encore deux heures d’effort. »

 Elle comprend instantanément que ce n’est qu’une manière de la questionner sur son état d’esprit. Sans hésiter, elle répond :

« L’autre entrée paraît plus prudente. Rien ne dit qu’il n’y a pas de guetteurs au-dehors.

— Si, tout dit le contraire, je peux même te dire où ils sont installés. Ils ont insisté dans leurs recherches mais ont vite compris qu’ils allaient se casser les dents.

— Pourquoi me, commence-t-elle avant de comprendre, encore un test. »

 Il ne répond pas, manière d’en confirmer la véracité. Décidément elle ne s'explique pas pourquoi il insiste dans ce qui est plus du domaine de l’initiation que de la formation et alors que son destin est scellé. Le chemin de sortie est toujours aussi tortueux que, sans difficulté majeure. Ils ont pris moins de précautions laissant à penser que Razprael est convaincu qu’ils n’ont laissé personne à l’intérieur. C’est avec un immense contentement que Brociande débouche à l'air libre. Le confinement n’est pas le moment préféré des aquinidés. Ils ont besoin d’espace. Sans être devin, elle sait que l’Ordonné éprouve le même soulagement. Bien vite, il redevient pragmatique :

« Allons-y. »

 Les voilà repartis dans leur progression. Vers où d’ailleurs ? Elle ne lui a même pas demandé s’ils reprenaient le chemin de l’Ordonnancerie. Ces quelques jours où s’est déchiré le cocon de son adolescence, cet apprentissage que le Gardien s’efforce de lui inculquer, l’amènent à toujours plus focaliser son attention. Elle commence à peine à percevoir toutes les implications des derniers faits. À prendre conscience que, seule, elle ne survivra pas une journée. Qu’avoir décidé de vivre pour comprendre implique plus de commencer par survivre.

 Jusqu’alors, elle s’est contentée de suivre un peu benoitement. Elle vient de saisir qu’elle n’a fait que se servir de tout son entrainement. Apprendre, comprendre, intégrer, assimiler, mettre en œuvre. En pure inconscience… Si elle veut une chance de parvenir à sa destination, se battre avec une possbilité minimale de réussite, elle doit absolument intégrer et agir en pleine conscience de ses actes et, surtout, de ses choix, fussent-ils restreints et contraints.

 À la lueur de ce nouvel état d’esprit, la journée, qu’elle aurait jugée auparavant parfaitement confuse et d’une logique étrange, s’éclaire mieux. Razprael les fait parcourir la plaine en tous sens. Les guetteurs éventuels ne peuvent que les avoir repérés. Sans vraiment de certitude, elle pense qu’il veut déstabiliser les adversaires restés sur les lieux. Les forcer à agir. Autant dire qu’il projette de les affronter. Tous deux gardent le silence, n’exprimant que le strict nécessaire jusqu’à ce qu’il laisse tomber :

« Décale-toi sur l’arrière gauche et suis mes mouvements à quatre foulées. »

C’est la première phrase complète depuis leur sortie. Curieusement elle est pleine d’une intonation de confiance, à la limite outrecuidante et d’assurance que l’autre, elle, va suivre sans accroc, pallier au quotidien, suppléer à l’insolite, comme un bon petit soldat qu’elle n’est pas.

Ce n’est que bien plus tard que Brociande comprendrait que cette confiance était… de la confiance ! Tout simplement… Une forme de respect absolu…

Notes :

Cagtrouille : L’équivalent de nos escargots auxquels ils ressemblent de très près. Ils ne sont pas hermaphrodites, ne se nourrissent pas de salades mais de charognes et leur reproduction implique la disparition d’un, sans distinction de sexe, d’âge ou de force. Celui ou celle qui a la plus grosse maison accueille l’autre jusqu’au manque de place. Alors l’invité « se suicide » et devient une source alimentaire pour les nouveaux nés.

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