La Mission

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« Que l’Ordre soit votre foi. »

 La phrase rituelle clôt le rendez-vous. Alboumen, le Grand Servant en titre, se tourne et sans plus de formalisme s’en va. Il laisse les six Gardiens de l’Ordre complètement abasourdis. Un air, que même leurs masques d’impassibilité, pourtant parfaitement plaqués sur leurs museaux, trahi par ces tressaillements musculaires imperceptibles que laissent échapper n’importe quel aquinidé possédé par un grand trouble.

 Le monde des Gardiens de l’Ordre est policé. Il y règne en maître le contrôle de soi. La brusquerie n’y est pas de mise encore moins les surprises. La règle de l’exception existe pourtant. Comme aujourd’hui où elle les cueille à répétition. Le silence est pertubé par l’ouverture des portes, signal certain qu’il leur faut s’en aller.

 Guerdre, Aspirant Gardien (voir notes), est le premier à sortir. Il ne l’avouerait pas mais il préférerait se trouver ailleurs, lui qui, deux heures auparavant, se morfondait dans l’attente d’action.

 Pourtant, quand la convocation lui parvient, portée par un Apprenti, il l’accueille avec soulagement. Son moral en berne, il supporte mal ces intervalles parfois interminables entre les missions, jusqu’à plusieurs semaines. Des moments où ils sont libres… de faire tout et rien… pourvu qu’ils ne sortent pas de l’Ordonnancerie… Une limitation qui impacte plus que grandement la palette des loisirs disponibles, dans un environnement où règne une grande rigueur morale. Ici, elle se respecte en tous points, non par la crainte, mais par la foi en la pérennité du Trinitarisme. Un peu rigide parfois pour les jeunes comme lui, parfaitement adaptée pour les couples. Lui n’a pas encore trouvé « fer en son sabot » (voir notes).

 L’idée même d’action est donc une bouffée d’air frais. Une assignation est toujours à effet immédiat, sans délai. Plus léger de plusieurs dizaines d’hectogrammes, il s’engage sur l’Allée de la Nation. Son allure est presque trop rapide pour une agglomération où la vitesse limite est le trot lent. Il y remédie immédiatement. Le sens civique des Ordonnée, nom générique des résidents de l’Ordonnancerie, est chevillé à leurs corps.

 La Porte des Vocations, une des quatre entrées officielles du centre névralgique du gouvernement, est bien vite atteinte. Elle est réservée aux Gardiens. Il manque se cogner à Adjuro, un Ainé, Gardien en titre. La coïncidence est à exclure. C’est donc une mission en duo qui va leur échoir. Plutôt exceptionnelles, elles soulignent ou actent l’éventualité pratiquement incontournable d’un affrontement violent. Les Gardiens n’apprécient pas férocement les paires mais, aujourd’hui, Guerdre est preneur.

 Les formalités d’entrée sont strictes et incontournables pour accéder au bâtiment. N’entre pas qui veut dans l’antre du pouvoir. Toutes armes y sont prohibées et eux ne viennent jamais avec. Guerdre, d’aussi loin que remontent ses souvenirs, n’en a jamais vues, y compris sur la garde.

 Le système de sécurité n’est pas apparent, hormis bien entendu aux entrées. Chaque parcours pour accéder à une quelconque salle, celle des Missions pour eux, se fait aux termes d’un long cheminement dans des couloirs, juste assez larges pour leurs corpulences, labyrinthiques, tortueux, bas de plafond. Nul besoin d’être devin pour imaginer qu’une surveillance se fait derrière des judas, aux endroit stratégiques et que des pièges doivent s’y trouver. Tout comme il est aisé d’imaginer que d’autres issues, secrètes celles-là, existent.

 Guerdre et Adjuro arrivent à une porte massive. Elle s’ouvre sans bruit et sans qu’ils aient signalé d’une quelconque façon leur présence. Une nouvelle surprise les y attend. Ils y retrouvent quatre Compagnons, Bliste, Andjer, Rynzo et Demir. Ils vont être six pour une mission ? Un clan aurait déclaré une guerre ? Une éventualité qui ne s’est plus produit depuis des centaines d’années.

 Ils gardent le silence. L’attente, une entorse au protocole habituel, dure, propice aux supputations. Guerdre soupèse ce groupe. Quatre Compagnons, vétérans, aux taux de réussite élevés, roublards tout autant qu’Adjuro, connu pour être l’un des dix meilleurs. Il se demande ce qu’il fait parmi eux, sans talent particulier, moins aguerris qu’eux. Une porte, invisible jusqu’alors, s’ouvre. L’aquinidé qui l’emprunte n’est autre que le Grand Servant Alboumen, lui-même. Chez les six nait une crainte de cette situation plus que pas banale.

 Alboumen leur fait signe de se rapprocher. Il est devant un tableau noir sur lequel est accroché une carte d’Hespyd. Un cercle rouge entoure un nom, Arsanc. Guerdre n’en a même jamais entendu parler. Le Grand Servant pointe sa patte droite vers le rond et dit :

« Vous allez là. »

 Un silence comme pour les laisser digérer l’information puis il reprend.

« Vous y rejoingnez Razprael. Il y est pour récupérer une aquinidé du nom de Brociande. Il est d’une importance capitale qu’elle parvienne ici. Coûte que coûte… »

 Traduit en langage Gardien, morte ou vive, peu importe…

« Une information nous est parvenue, source absolument sûre – autrement dit un oracle – qu’une troupe de cinq mercenaires, non recensés, se dirigent vers Arsanc. Ils vont rejoindre dix aquinidés, sous surveillance, présents là-bas depuis deux mois. D’après nos calculs, ils arriveront probablement en même temps que Razprael. Même pour lui, quinze ennemis, c’est trop. Vous allez lui prêter main-forte et assurer une sécurité maximum pour le voyage retour. Dois-je insister sur l’importance de la mission ? »

Non, Grand Servant, nous en avions déjà une vague idée, ironise intérieurement Guerdre.

« Des questions ? termine Alboumen.

— Non recensés ? Origine ? demande Bliste.

— L’estimation dit le Septentrion… »

 Autrement dit, nulle part, cette région est méconnue, inexplorée et de réputation plus que sulfureuse, abritant probablement une – ou plusieurs – harde, de bric et de broc de marginaux ayant réussis à survivre à un exil.

« La résolution de cette énigme est de l’ordre d’une mission prochaine ou être soldée collatéralement… »

 Une manière de souligner qu’il faut un prisonnier. Qu’apparement tel semble le vrai but de la mission. Guerdre n’écoute pas les quelques questions pratiques que posent Adjuro. Un sentiment bizarre l’emplit, comme un tison qui se réveille soudainement sous le souffle d’un éventail à feu.

 Une nuance de rage froide nait en lui. Tout ce qu’il a entendu ne fait pas une compte rond. Il ne voit pas le Grand Servant sortir, tout à éteindre une fureur montante. Inappropriée… Garantie d’un sort funeste…

 Cette mission marche sur la tête avant d’avoir vraiment commencée. A commancer par la présence du Grand Servant… Elle est presque contraire à tous leurs codes. En bon Gardien, il va se taire, obéir. Sans pour autant éviter les interrogations et nébulosités. « La réflexion est la mère de l’efficience. » Leçon apprise, parfois avec douleurs, par tous les Ordonnés. Matraquée jusqu’à la compréhension que réfléchir ne veut pas dire contester mais comprendre ce que l’on fait, le comment, le pour quoi – pas le pourquoi. Cette pensée ramène un peu de sérénité mais il n’est pas à prendre avec des pincettes à paturons.

 Quatre-vingts pour cent des missions s’opèrent seuls. Un Ordonné ne privilégiera jamais l’affrontement ou la confrontation. Il évite, contourne, isole, se fait discret et ne se bat que par nécessité absolue ou stratégie. Les héros Gardiens se comptent sur les ongles d’une patte avant. La totalité meurt prématurément, solitairement.

 Là, extraordinairement, sept Ordonnés dont un Gardien et un Chevalier pour une mission d’apparence anodine. La troupe signalée compte pour peu. Ordinairement, un duo aurait suffi à les neutraliser définitivement. Adieu toutes discrétions, dans ces conditions, elle est illusoire. L’intentionnalité et le mise en lumière est plus qu’un soupçon. La raison reste mystérieuse et il doute l’avoir un jour.

 Avec un groupe aguerri, quelque soit la technique utilisée, ils seront repérés bien avant d’arriver sur lui. Bien que le contraire soit aussi vrai, ce n’en est pas rassurant pour autant. Pire, Razprael détectera, amis comme ennemis, sans coup férir. Il agira, en bon artisan qu’il est, en modifiant le plan d’origine. Il évitera tout le monde et y réussira tant la région regorge de refuges, retraites et voies secrètes. Même si pour cela, des détours importants s’imposeront.

 Lui fournir une escorte est contre productif. À moins qu’elle ne dissimule une sacrée diversion du but réel. Guerdre essaie de s’imaginer à la place de Razprael. Sa colère déborderait teintée de vexation.

 Pour la première fois depuis ? Jamais en fait… L’aspirant Gardien ne se sent pas à sa place…

Notes :

Hiérarchie des Gardiens de l’Ordre : Dans le quotidien des aquinidés, la différence entre Ordonnés ne se fait pas. Pour le commun, ils sont tous des Gardiens de l'Ordre. C’est juste un raccourci plus pratique. Dans la pratique, les Ordonnés sont les résidents de l'Ordonnancerie – les oracles ne sont pas des Ordonnés – et les Gardiens, une faction de ceux-ci. Elle se décompose en plusieurs grades :

Les Apprentis

Les Compagnons (équivalent troupe)

Les Aspirants (équivalent sous-officiers)

Les Gardiens (équivalent officiers)

Les Chevaliers, titre honorifique, très rare, ouvrant la porte vers le Grand Service, les dirigeants.

Il est notable que cette hiérarchie n’est pas distinctive. Pas de saluts particuliers, pas de garde à vous ou d’obéissance aveugle. A l’intérieur d’une mission, il y a un responsable qui décide en dernier ressort mais chacun peut exprimer, proposer, voire, suivant les circonstances, décider.

La seule marque de respect, signé d’une révérence, est envers les grands anciens, les Gardiens en retraite, objet d’une attention de tous les instants.

Fer en son sabot : Dicton très répandu à la signification évidente. Son origine se perd dans les limbes de l’histoire. Les sabots des aquinidés ne sont jamais ferrés. Une légende courre sur une existence très antérieure mais sans aucune trace écrite.

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