Un cube action

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 Ni Brociande, ni Razprael ne brisèrent le silence installé. Elle somnole, vogue au gré de pensées imprécises et d’un état duveteux. À peine ouvre-t-elle un œil quand son compagnon bouge. La majorité de ses sens est en léthargie, préfigurant le sommeil. Dans toutes ses fibres, elle parvient à suivre le contour des humeurs du Gardien. Cette manière de ressentir un de ses congénères est une nouveauté. Elle l’accepte sans trop chercher à comprendre. Elle devrait pourtant, manière d’éviter une puérilité mal placée qui l’empêche de demander le pourquoi de cette vigilance teintée de colère qu’elle pressent non dirigée contre elle. Serait-ce une forme de crainte ? Sans plus d’éléments, elle se laisse glisser dans le sommeil sans plus investiguer.

 La cavalcade la prend donc totalement par surprise. Elle fait un bond, heurte le plafond et se défend de tout mugissement de douleur face au regard noir de Razprael accompagné d’un « tss » impérieux.

 La galopade passe sans s’arrêter, ni ralentir. Le bruit est bien découpé, facile à interpréter, même pour elle. Ils sont en ligne, n’emprunte pas le chemin. Elle se concentre pour les compter.

« Huit, murmure-t-elle.

— Exact. Deux furtifs devaient les précéder. Ceux-là font une diversion de tension. Il y a une arrière-garde, de quatre probablement, tactique classique de chasse, ajoute le Gardien. »

 Inutile de poser la question ami/ennemi. La réponse semble évidente. L’Ordonné lui indique le signe du silence absolu. Elle n’est manifestement pas seule à être tendue. Quinze minutes s’écoulent lentement quand il lui fait un signe significatif vers ses oreilles. Elle n’entend d’abord rien puis, imperceptiblement, des menus craquements, frôlements lui parviennent.

 Razprael dégage un coutelas de sa gaine et se met en position. Le plus précautionneusement possible, elle se saisit de son arcalète et l’arme. Heureusement elle porte un soin très minutieux à l’entretien de son arme et aucun bruit n’accompagne la manœuvre. En haut, les sons imperceptibles sont entrecoupés de longues plages de silence. Quelquefois des froissements, signes qu’ils fouillent chaque mètre du terrain, résonnent lugubrement aux oreilles de Brociande. Razprael est figé, une vraie statue, le regard fixe sur l’ouverture.

 L’attente lui paraît durer un siècle. Leur abri, même masqué par les feuilles de fytsson ne résistera pas à un examen soigneux. Elle est entièrement tendue vers un affrontement qui lui semble inévitable. Mais rien ne vient. Soudain ils entendent un « là-bas » avec un fort accent qu’elle ne reconnaît pas bientôt suivi par une cavalcade et un son strident qui résonne longuement. Sans perdre de temps, Razprael rengaine et dit :

« Probablement un ochalcant éclaireur ayant pris peur. L’animal va les mener loin et longtemps. Notre chance… Qui ne va pas durer… On déménage. Ils vont revenir finir leur inspection quand ils comprendront leur erreur. »

 Elle ramasse ses affaires sans rien dire en lui tendant les siennes. Songeur, il la regarde, ouvre un sac et lui tend le frère jumeau de son coutelas.

« Tu saurais t’en servir ?

— J’ai appris. Sans pratiquer…

— L’adrénaline guidera tes souvenirs… »

 Une phrase lapidaire typique du Gardien qui traduit en clair son pressentiment sur le caractère de Razprael. Un mélange de froideur absolue et de confiance en ses capacités ainsi que celles, négatives ou positives, mises dans l’évaluation de ses ennemis ou ami-e-s, elle pour l’heure. Elle saisit l’arme, la soupèse. Elle assure sa prise, la fait jouer de droite et gauche sans brusquerie. Elle est un peu lourde pour elle mais parfaitement équilibrée. Elle la glisse dans sa housse de poitrail et vérifie qu’elle pourra la reprendre avec aisance.

« Dès qu’ils auront trouvé le refuge, ils sauront sans même avoir à descendre, question de logique. Je sors en premier. Compte cinquante avant de me rejoindre »

 Elle obéit et entreprend le compte sagement. Elle sort à son tour. Il a commencé à démonter le masquage et à ranger les feuilles de fytsson à l’exception de quatre bien large. Il lui en tend deux.

« Il nous reste un peu de marge. Nous partons à reculons sur environ un kilomètre en effaçant soigneusement toutes nos traces. Ne recherche pas la perfection. Qu’ils trouvent une trace ou pas, ne changera pas grand-chose. Ils sauront dans quelle direction nous sommes partis vu qu’ils n’ont rien trouvé dans l’autre. C’est juste pour gagner quelques secondes. Les essentielles d’une fuite bien organisée… Il n’y a que dans les romans qu’ils existent des aquinidés pouvant se rendre quasi invisibles. »

 Il continue à lui apprendre au mépris du temps précieux… Un illogisme de plus vu la finalité… Elle lui en sait gré tout de même et comprend la démarche d’efficience derrière. La marche arrière dans ces conditions est fatigante. Il ne faut guère de temps à Brociande pour être trempée de sueur. Enfin le Gardien fait signe de s’arrêter. Il lui tend une gourde en précisant :

« Deux lapées, pas plus. »

 Elle boit. Ce n’est pas de l’eau, ni de l’alcool. Le liquide a un léger pétillant, acide en abord puis suave ensuite avec une nette dominante de sciboulaine. Elle a un léger sursaut. La drogue des dépravés sexuels… Sa réputation lui revient immédiatement (voir notes). Elle n’a pas le temps de demander quoique ce soit. Razprael indique le chemin et commence à trotter. Elle ne peut que suivre. Il lui fait signe de le rejoindre et, exceptionnellement, il se met à parler.

« Je t’ai fait boire une boisson secrète et exclusive aux Ordonnés. C’est un stimulant. Son action est progressive, adaptative à l’effort et améliore grandement la résistance et la vitesse. Nous allons en avoir besoin car nous allons enclencher le galop de course sur une très longue distance. Elle contient de la sciboulaine mais distillée douze fois et donc épurée de ses effets pervers. Associée à la jauliflore (voir notes), elle devient énergisante. Sa plage de validité varie d’un individu à l’autre, suivant les conditions, le degré émotionnel, l’endurance physique, plus quelques autres facteurs que nous n’avons pas le temps d’énumérer. Il n’agit jamais moins de deux heures. Comme tout bénéfice artificiel, il y a un prix à payer. Quand tu sentiras tes muscles s’amollir, préviens de suite. Il sera alors temps de s’arrêter et de trouver un abri. Saches qu’une séance de tremblements irrépressibles te prendra. Qu’elle ne durera que deux ou trois minutes où tu deviendras alors totalement vulnérable. »

 Les longs discours n’étant pas une habitude du Gardien, elle faillit ne pas tout entendre tellement il y avait d’informations. Elle ne ressent rien au début. Puis progressivement, elle perçoit comme une plénitude s’emparer d’elle. Inversement proportionnelle à l’effort qu’ils produisent. Plus elle galope, moins l’effort semble avoir d’impact. Les paroles du Gardien lui reviennent : « comme tout bénéfice artificiel, il y a un prix à payer. » Au vu de l’effet, il promet d’être salé. Conjointement, elle ne peut s’empêcher de songer que le monde, s’il est beau, contient vraiment de nombreux pièges. Que chaque élément, en fait, en recèle un et que tous possèdent un côté négatif, un positif. Un symbole presque parfait du bien et du mal.

 Chaque élément, y compris les êtres, donc les aquinidés… Quels peuvent bien être les siens ? La réponse attendra sinon, à la vitesse où ils galopent, elle va finir par se ramasser. Charnellement, elle sent qu'elle devra trouver ces clefs. De son moi… Si le temps lui permet… Surtout, ou néanmoins, si…

Notes :

Sciboulaine : plante considérée comme pernicieuse, en usage chez les dépravés sexuels. A haute dose, elle menait à l’anorexie alimentaire puis mentale puis paranoïaque et enfin suicidaire. Aucun remède connu, tant psychologique que médicamenteux, n’était applicable une fois le stade accoutumance atteint. La sciboulaine semblait absorber votre influx nerveux, vous transformant en loque absolue, incapable de bouger. Seule, malheureusement, la mort délivrait… A condition qu’elle fut donnée avant le terme final caractérisé par des souffrances démentielles et, d’une certaine façon, contagieuses sur un plan mental.

Jauliflore : l'herbe du sommeil, plante herbacée, bi annuelle, vivace. Elle sert pour réguler le sommeil ainsi qu'à très forte concentration comme tranquillisant.

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