Fièvre

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 La fin du jour pointe qu’ils courent encore. Ils n’ont fait qu'un seul arrêt. L’aptitude à l’endurance des aquinidés est élevée, étroitement dépendante d’une allure régulière et mesurée. Razprael, toujours en tête, ne s’est jamais retourné. Il n’a pas prononcé un mot et n’hésite jamais sur la direction à prendre.

 Brociande renonça vite à mémoriser le trajet. Tout s’est accéléré et la douleur, discrète au départ, la lancine crescendo. Elle serre les dents et s’escrime à lutter contre une sensation de course de cauchemar. Sa blessure n’en est qu’une cause infime, une contingence matérielle venue s’inscrire en opposition avec le semblant d’euphorie survenue après sa décision.

 Rester vivante… Au plus profond d’elle, elle est imprégnée de cette certitude que c’est la seule option viable pour découvrir les enjeux qu’elle représente. Sa naïveté juvénile ne l’empêche nullement de saisir que tant de moyens pour une à peine adulte ne s’engage qu’en proportion d’une finalité proportionnelle. Loin d’elle, maintenant, de miser sur un destin glorieux. Cette lubie qui l’a habitée si longtemps s’est fracassée aux murs de la réalité présente.

 Rester vivante… Lors que son cerveau, en ange de mauvaise augure, lui lance des signaux tous plus alarmistes les uns que les autres. Un mini tourbillon… Razprael est le danger. – merci, ça, elle le sait. Mieux elle commence à pressentir qu’il l’est peut-être pour bien plus de raisons qu’elle n’est en mesure de discerner. Pas encore… – Tu as été blessée, laissée pour presque morte. – Ça, c’est faux. – Tu as tué – malheureusement… – Mieux aurait valu la solitude. C’est un tueur, il n’a qu’un but, faire concorder scénario biscornu avec leur réalité.

 Une litanie, vaine, de faits, demies vérités, demis mensonges, d’aucune utilité dans le présent, une pure vacuité… Sans issue… L’éternel concept du verre à moitié vide versus à moitié plein. Rester vivante…

 Tant qu’ils ne sont pas arrivés, le Gardien reste le garant de sa sécurité. Même l’évidence sur le fait qu’il a transgressé une règle de l’Ordre en lui donnant une chance de s’extraire de ce piège. Qu’elle n’a pas acceptée. Elle est certaine qu’il en a bien compris le sens. Qu’à terme elle sera une ennemie, pas une victime consentante. Comme, elle, sait que jusqu’à la porte des Luminés, quoiqu’il arrive, il la protégera. Réussite de la mission avant tout…

 De seconde chance, il ne sera pas question. Il ne le fera pas. Ils ont établi, presque consciemment, un équilibre bien plus solide qu’apparent où chacun des protagonistes sait à peu près tout d’un statuquo qui durera jusqu’aux abords des faubourgs de l’Ordonnancerie.

 La distance entre la périphérie et la porte des Luminés, un kilomètre, sera le juge de paix. Un mettra toute sa vigilance servie par l’expérience au service final de la mission ; une guettera l’occasion dont sa jeunesse ne doute absolument pas qu’elle se présentera. Pour elle, comme tout aspect, décision, raison, cet instant de leur destin se parera d’un côté positif ou négatif, vie ou mort, dualité incontournable et jumelle pour tous les deux. La difficulté sera de le discerner, naïveté de la jeunesse contre vigilance du vétéran.

 La mort annoncée de l’un d’entre eux provoque en elle un effet contradictoire. À l’idée de la sienne, elle est froide, pragmatique ; l’évocation de celle de Razprael fait naître une nausée. L’image de l’îlot perdu au milieu de l’océan déchainé s’impose. Inamovible, battu sans cesse par les vagues, évènements en l’occurence, avides de submerger ce point noir disgracieux de leur horizon.

 Est-ce de la prescience ? Elle est persuadée que la disparition du Gardien signera une perte irrémédiable et irraisonnée. Que sa vie n’aura alors plus de sens et qu’elle ne s’en remettra pas. Une objectivation ironique, cynique et inique où la causalité mène à une destinée commune, jumelle et siamoise. La mort… La seule prédestination assurée et équitable, quoique pas dans la manière de la recevoir, de tout être vivant…

 La vie, qu’il est aisé d’accuser d’être sadique, n’est que le creuset où s’entrechoquent et interagissent chacune de nos décisions, volontaires ou inconscientes, peu importe. Y démêler un commencement n’est pas simple ou, même, seulement souhaitable. Parfois, une oasis se crée, en laissant émerger les contours. Comme aujourd’hui, pour elle, capable de percevoir l’origine que, jusqu’alors, elle pensait conséquence. La jour du Conciliabule…

 Brociande, toute à voguer au fil de ses pensées,, en est extirpée par un mouvement inattendu. Devant elle, Razprael exécute un superbe salto avant dégroupé. La réception est plus qu’hasardeuse, ponctuée par un splash sonore. Les réflexes de Brociande jouent à plein. Arrière-train assis, pattes du milieu en appui stabilisateur, son arcalète surgit dans celles de devant. Ses yeux cherchent la cible.

« Range l’artillerie. Je me suis juste vautré. »

 Incrédule, elle voit sa tête émerger. Son plumet est en bandoulière, signe évident de confusion. Il n’en semble absolument pas marri. Qu’il puisse s’étaler comme ça sans être victime d’une attaque, la désarçonne. Un bruit de succion accompagne sa sortie. Elle regarde mieux et voit une espèce de flaque de boue épaisse et noirâtre. Razprael est recouvert de feuilles, brindilles et divers résidus qui dissimulaient le trou. Tout son corps en a profité, flancs, dos, pattes, museau, à l’exception, curieusement, d’une bande du dos bien délimitée laissant voir sa couleur fauve blond. L’effet est instantané. Dans un effort désespéré, elle tente de ne pas éclater de rire. En vain…

 Ses ruades d’allégresse, que n’aurait pas renié un jeune non débourré, s’achève rapidement quand ses sabots arrières glissent et l’entrainent vers le fossé. Incapable de se retenir, elle y tombe de tout son long. Il est rempli d’eau tout aussi boueuse. Elle sent littéralement son plumet se coucher à son tour. Razprael ne tarde pas à se venger en une hilarité surprenante faite de hoquets successifs à l’effet aussi dévastateur que contagieux sur Brociande.

 Il leur faut quelques minutes avant que la crise s’arrête. Cette rupture harmonique aurait pu rétablir une communication, elle ne débouche que sur le silence. Aucun des deux ne trouve-t-il de mots ? Ou pudeur à ne pas vouloir troubler un pur instant de détente… Qu’il soit né de leurs tensions n’y change rien.

 Razprael, comme prévisible, est le premier à retrouver une attitude séante. D’une voix bourrue, il dit :

« Ça suffit pour aujourd’hui. »

 Sans préciser… Tout aussi bien ce pourrait être le rire que leur voyage. Elle regarde autour d’elle, se convainc que l’aridité du lieu ne se prête pas à la halte. Elle attend donc qu’il reprenne la route. Au lieu de ça, il se met à parler.

« Nous allons camper ici, dit-il en désignant une excavation à peine esquissée. »

 C’est un de ces nombreux accès, souvent cachés, qui mènent aux multiples grottes souterraines fourmillant dans les plaines d’Hespyd. Celle-là est curieuse. Elle semble tellement former un seuil duquel part deux marches grossières qu’il serait plausible de penser y voir les pattes aquinidéennes derrière cet aménagement.

 Le Gardien entreprend de dégager le trou. D’un grand sac, il sort des feuilles de fytsson. Il fabrique une armature avec les branchages qu’il lui a demandé de ramasser auparavant et y tresse le feuillage. L’ouverture est plus étroite que leur précédent refuge. Elle s’approche précautionneusement et commence à s’étendre pour y ramper quand, sans formalisme, il la pousse carrément.

 Elle pense s’étaler mais en réalité, invisible, le sol fait une pente relativement accommodante. Elle en est pour sa diatribe naissante. Boudeuse, elle entre sans regarder en arrière. Elle se déleste de ses sacs.

 Le silence prolongé l’alerte. Razprael n’a pas suivi. Elle envisage de remonter, hésite quand elle pense soudain à un possible danger. Elle se saisit de son arme, l’arme et s'approche de l'ouverture. Stoppée nette par la collision d’un sac et de sa truffe… Cette fois la colère gicle, vaine avec seul le vide pour l’exprimer. S’il avait été présent, sûre, elle l’aurait mordu.

« Toujours s’assurer qu’il n’y a pas de comestibles disponibles pour ménager les réserves, B A BA de la survie en milieu hostile, laisse tomber Razprael en descendant. »

 Il se retourne et tire l’armature de fytsson sur le trou et s'y pend de tout son poids pour en vérifier la solidité. Le noir soudain cache la colère et la rancœur de Brociande. N’est-ce pas lui qui l’a poussée ?

« Ne fais pas ton aquinidion boudeur. Je t’apprends juste quelques rudiments. »

 Sa hargne et sa volonté de représailles sont douchées plus sûrement que ne l’aurait fait un bain de glaçons. Elle se mure dans le silence pendant qu’il allume une chandelle avec son allume-feu. Les tâches usuelles, litières, toilettage, restauration, les absorbent ensuite. À moins qu’ils ne s’y engouffrent, histoire de…

 … de créer et entretenir le monde du silence. Boudeur d’un côté, coutumier de l’autre…

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