Résonance

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 La semaine écoulée depuis leur départ du bordj. Razprael ne l’a pas vue passer. Trouver un abri, l’aménager, soigner, se procurer les herbes médecines les ont pleinement remplies. C’est la première fois qu’il peut se poser.

 Brociande est devant lui, toujours en phase d’éveil progressif. Elle a failli mourir, non de la blessure elle-même mais du sadisme d’esprits malsains enduisant leurs flèches d’une combinaison de produits destinés à faire souffrir. Il a déjà rencontré ce genre d’inaquinidisme, acte isolé d’êtres déséquilibrés. Pourtant cette fois, il ne s’agit pas de cela mais, bel et bien, d’un groupe organisé et manifestement conscient de leurs actes.

 Il en ressent un profond malaise agrémenté de questionnements. Qu’il sait être à la frontière de la remise en cause… Si ces derniers jours l’ont vu beaucoup s’agiter, ce n’était pas une fuite de lui-même ou d’interrogations nouvelles. Là, il fait face sans crainte d’une conclusion éventuelle déplaisante.

 En commençant par un constat plus dérangeant encore que le reste. L’objet, Brociande, a changé de statut passant de but purement factuel à protégée. Une dissonance absolue avec l’objectif final… De quoi le rendre partagé, à la limite de la déchirure.

 Dans son esprit, elle n’est plus une aquinidé lambda. Le premier pas d’éléments de réponse à une question devenue lancinante ces derniers jours. « N’as-tu jamais éprouvé de doutes un jour ? » Quelques jours en arrière, sans détour, il aurait dit « Non ! » Aujourd’hui, il peut vérifier cet adage populaire : « Il y a toujours une première fois ! » D’autant quand elle se conjugue au pluriel.

 Il serait vain de ne pas penser qu’un Gardien de l’Ordre, servant fidèle du Trinitarisme, a l’esprit quelque peu modelé. Tout comme croire qu’ils seraient des fanatiques. En aucun cas car, alors, leur esprit d’analyse objective en serait faussé, réduisant drastiquement leur capacité à exécuter leurs missions efficacement.

 Tout Ordonné est un mélange d’observateur attentif et d’acteur déterminé. Les vétérans comme lui le font automatiquement et cette situation n’échappe pas à la règle. Logiquement cette véritable seconde nature en tire des enseignements et une évidence. Brociande, pour une néophyte, a été d’un courage et d’une efficacité qui, en d’autres circonstances, l’aurait rendue apte à postuler à la formation de Gardien de l’Ordre.

 Tout ce qui s’est passé depuis leur veille avant l’attaque ressemble sauvagement au premier acte, première scène et premiers vers d’une intimité qu’il n’a pas vu venir. Qu’il aurait dû éviter. Surtout, ou pire, est née une sensation, depuis longtemps oubliée. Née d’un dévouement, qui pour avoir un caractère obligatoire, mission oblige, mène à de l’attendrissement, à la frontière de la tendresse… D’où une colère naissante…

 Des pensées parasites, non conformes, des nouveautés dont il se serait sans conteste passé. Est-ce la raison de ce qu’il nomme hyper lucidité ? Toute mission de l’Ordonnancerie a un aspect tortueux quand elle n’est pas carrément biaisée. Ne serait-ce que parce que, généralement, elle sort du domaine de l’aquinidisme et implique la mort d’un ou plusieurs de leurs semblables.

 Celle-ci n’échappe pas à cette règle. Dans sa présentation, une simple escorte, banale, qu’un novice aurait remplie tout aussi efficacement et en dehors de toutes considérations envers la finalité prévue. Au premier examen… Car, au-delà et à la lueur des évènements récents et de leurs conséquences finalement inattendues, elle est même un peu plus que biaisée. Quelle inattention de sa part alors que dès la fin de son entrevue avec Alboumen le grand Servant, il aurait dû comprendre qu’un sacré loup s’y dissimulait. Qu’elle sortait du cadre même des objectifs les plus torves de l’Ordonnancerie.

 Affaire de subjectivité probable, il lui attribue aussi des relents pestilentiels. Un tel déplacement de mercenaires, cinq dans un premier temps – combien en affut ailleurs ? – ne peut être innocent. Qu’une telle présence en Hespyd a forcément été signalée d’une manière ou d’une autre. Le réseau aquinidéen de la contrée fonctionne en toute efficacité et toutes anomalies sont rapidement transmises.

 Ils l’ont envoyé au suicide, pensant jouer gagnant à tous les coups qu’il réussisse ou pas. Soit il la ramène et elle meurt. Soit ils meurent en cours de route. C’est un calcul qui ne fait aucun doute. Tout comme il est certain qu’un groupe d’intervention doit le suivre de loin, en attente, pour couvrir tout aléa.

 Ils n’ont oublié qu’un détail. Toutes missions comportent des grains de sable. Que seuls les gens de terrain évaluent à leur juste valeur. Pour ceux calés bien au chaud, ils ne sont que péripéties sans réel intérêt. Qu’on écoute poliment pendant les rapports… Ni lui, ni les Servants, ni les mercenaires n’auraient pu deviner que Brociande avait reçu et assimilé un enseignement et un entrainement complet à toute une palette de savoirs dont le combat, la défense, les armes. Seul, lui a pu en mesurer l’intérêt. Cet impondérable les a sauvés.

 La réalité en est insensiblement devenue différente. Un véritable constat de négligence généralisée dont lui aussi est partie prenante. Dès la première minute, il aurait dû faire un travail de réflexion. Etre paré pour cette évidence qu’ils avaient programmée sa disparition également. Quelle que soit l’issue. Tout était contenu dans les derniers mots du grand Servant :

« … un immense danger pour le Trinitarisme mais, surtout et essentiellement pour l’aquinidisme. Son voyage doit impérativement se conclure à la porte des Luminés. Il n’y aura pas d’échecs. »

 Un Gardien de l’Ordre exécute, au propre, comme au figuré. Une instruction ne se discute pas, ne se conteste pas. Ne jamais entrer dans le jeu dangereux qu’est de vouloir saisir les tenants et aboutissants. C’est le rôle des Ordonnants. Lui, reçoit l’objectif, s’en va, revient mission accomplie. Ou pas… Signe évident alors qu’il est mort. Un autre le remplacera pour combler le vide de l’échec. L’Ordre, à tous ses échelons, ne supporte pas ce dernier. Un destin contraire n’entraîne aucune déviation de la ligne. Elle est la loi, le fil directeur et pour la suivre, tout est mis en œuvre.

 En un autre moment, il aurait haussé les épaule par fatalisme sans chercher à démêler cet écheveau de nœuds. Qui en comprend bien trop… Il n’y parvient pas ou plus, très amer aussi de l’impasse dans laquelle il a été jeté. Ils ne peuvent ignorer qu’un voyage aussi long avec un compagnon et encore plus une compagne, parmi une multitude de dangers, va obligatoirement créer des liens qu’ils soient d’empathie ou de rejet.

 Avec cet esprit tortueux de l’Ordonnancerie, il peut même imaginer que la possibilité a été prévue voire organisée. Pour eux, pas de doute, là encore dans tous les cas de figure, le Gardien se battrait jusqu’à la mort, la sienne comprise. Si la femelle était abattue, il poursuivrait les assassins, en laisserait un vivant pour le faire parler et reviendrait au rapport. Que s’il parvenait à remplir la mission, amener Brociande à la porte des Destins, le nom populaire des Luminés, il l’éliminerait sans état d’âme.

 Pour autant, l’histoire ne s’arrêterait pas à cet instant. La culture du secret de l’Ordonnancerie fait qu’il en saurait trop. Qu’il y aurait des conséquences post traumatiques très dommageables. Très programmées aussi… Qu’une brèche serait créée dans sa carapace de Gardien de l’Ordre. Probablement anticipée aussi pour l’amener au maximum de son efficience. Il ne survivrait pas une heure au-delà de son retour. Peu importe par quel moyen et inutile de tenter de deviner. Ils y mettraient les moyens quitte à causer des dommages collatéraux. Il voyait bien un poison dans un endroit incontournable, accessible. Malheur à ceux qui passeraient avant lui…

 Le prix élevé de cette mission souligne infailliblement l’importance que les Ordonnants y attachent. L’élimination d’un de ses meilleurs éléments, toute modestie écartée, n’est pas anodine. Pour qui ? Pour quoi ? Domaine du rayon des nouveautés, la question l’effleure, s’insinue et s’incruste. Le premier élément de réponse est désagréable et décevant. Plus que probablement pour le seul avenir et bénéfice de leur caste…

 Vieux réflexe de vétéran, il rejette cette pensée hérétique en pleine confrontation avec le sens premier des Gardiens de l’Ordre : l’honneur et son code. Seul ces derniers existent et il ne doit y entrer aucune notion de politique et de ces méandres. Ni d’injustice ou de mauvais sort. La vie n’est pas équitable d’autant quand elle est régie uniquement par la volonté d’une minorité élitiste. Elle ne compte guère, ne pèse rien, la sienne pas plus qu’une autre. Alors celle de cette Brociande…

 D’y penser lui fait porter le regard vers elle. Ce serait si facile de l’achever, là, maintenant. De partir n’importe où, surtout loin, très loin de ce panier de crabes qui, pour la première fois, encore une, l’irrite jusqu’à la sédition. Survivre est son job. Il serait poursuivi sans le moindre doute et, à terme, éliminé mais pas comme victime, en combattant.

 À coup sûr, il y gagnerait un sursis.

 Au prix de son honneur…

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