Le réveil

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   J'ouvris les yeux difficilement. J'avais l'impression qu'ils étaient collés, soudés, encore pire qu'une conjonctivite. La mise au point fut longue. J'étais perdu, je ne reconnaissais pas ce que je voyais, tout était sombre. Et de travers apparemment. Etais-je couché ? Il me sembla que oui.

J'eu à incliner la tête pour remettre l'image dans le bon sens, et me contorsionner jusqu'à apercevoir une poubelle. Aïe ! Mes cervicales ! J'étais donc bien par terre. Mais comment, pourquoi et depuis quand ? Là, c'était un mystère. La douleur qui irradiait dans mon dos et dans quasiment tout mon corps m'indiquait au moins que la chute avait due être violente. Me relever et tenir debout serait un vrai défi. J'étais pourtant sportif, et dieu sait qu'au rugby on ne s'épargnait pas quelques coups durs. Je n'étais pas le plus costaud de la bande, mais j'étais bien bâti de naissance et la musculation m'avait renforcé. Pourtant, même mes courbatures n'avaient jamais été aussi douloureuses que ce que je ressentais à l'instant.

   Je commençai à avoir froid. Ou peut-être était-ce le froid qui m'avait réveillé. Je ne saurais le dire. Le sol était humide. Est-ce qu'il avait plu ? Chaque frisson était insupportable, contractant mes muscles déjà meurtris. Lentement, comme si j'avais quatre-vingt ans et une polyarthrite aigue, je parvins à me mettre en position semi-assise. Ma tête tournait. Je pensais m'essuyer une goutte de sueur qui me chatouillait en dégoulinant sur ma tempe, mais de la sueur rouge, ça n'existait pas. Du sang ? Je me tapotai la tête délicatement, craignant ce que je pouvais y trouver. Mes mains rencontrèrent une plaie plutôt large mais peu profonde. Un peu de sang avait déjà séché. En me retournant, je vis effectivement une tache sombre sur le bitume, là où ma tête reposait. La tache n'était pas large, mais tout de même.

   Aucun bruit ne se faisait entendre autour de moi. Où étais-je ? En tout cas je n'étais pas en pleine ville, sinon j'entendrais au moins des voitures, des taxis, des bus, des gens... quelque chose, même infime. On aurait dit une ruelle sombre et plutôt étroite, comme une impasse. Au loin, vers ce qui semblait être le début de l'impasse, j'aperçus une lumière. Sûrement un lampadaire, il fallait que j'aille voir. Savoir où je me trouvais. Pouvoir aller chercher de l'aide. En voulant me lever, je me rendis compte que j'étais pieds nus. J'ai toujours détesté ça, être pieds nus. Il n'y avait rien de mieux pour marcher sur une guêpe dans l'herbe ou se couper sur des cailloux pointus. Ce soir, visiblement, ce sont les morceaux de verres au sol qu'il fallait éviter. Je m'aperçus en même temps que mon pantalon était craqué sur le bas de la jambe droite et qu'il y avait aussi un peu de sang. Quand je le soulevai, je ne vis rien. La douleur était semblable à des bleus mais aucun n'était encore visible. Bordel. Mais qu'est-ce qui s'était passé ? Qu'est-ce qu'on m'avait fait ?

   Je finis par me mettre debout, mais pas en silence. La douleur était horrible. J'avais l'impression qu'il ne me restait qu'un demi poumon tellement respirer m'était difficile. Mon tibia droit ne me portait que difficilement. J'avais aussi l'impression d'avoir un trou à l'estomac. Mais comme pour ma jambe, je ne voyais rien à part quelques rougeurs. Avais-je été tabassé ? Par qui ? Pour quelle raison ? Je tâtai mes poches mais mon portefeuille était toujours là. Et mon argent aussi. Le vol était à oublier. Et mon portable ? Je finis par le distinguer, quelques mètres plus loin. Je commençai à avancer vers la lumière. Mes pas étaient lourds, je boitais. Je crois que si je me voyais dans un miroir, je me ferais peur. Ce soir, même les SDF avaient plus de classe que moi. Chaque pas était un supplice. J'étais courbé, abîmé. Je récupérai mon portable mais il était visiblement cassé. Je n'en apprendrais pas plus par ce biais-là. Je ne savais même plus quel jour on était. Etait-ce tôt le matin ou tard le soir ?

   Mon dernier souvenir était... le cinéma ! Oui c'est ça, je me rendais à pied au cinéma pour rejoindre Samantha. On avait rendez-vous pour la séance de 21h mais j'étais parti bien en avance de chez moi, détestant arriver en retard et pressé d'être à ce rendez-vous. Elle avait dû m'attendre. Elle avait même dû m'appeler, peut-être plusieurs fois. Et puis finir par penser que je lui avais posé un lapin, ou que j'avais oublié le rendez-vous. L'un comme l'autre, elle n'avait pas dû apprécier. Dire que ça faisait des mois qu'on se tournait autour et qu'on avait enfin réussi à planifier un genre de rencard...

   Plus j'avançais dans cette ruelle, plus ma tête tournait. Je ne savais pas si c'était le choc que j'avais reçu, la fatigue, le froid ou la faim. Ou le mélange de toute cette incompréhension, de cette peur qui prenait racine en moi. Combien de temps avais-je été inconscient ? Il fallait que je me dépêche ! Oubliant que j'étais dans un état pitoyable, je pensai que j'avais peut-être encore une chance de rejoindre Samantha ! Quitte à attendre la fin de la séance devant le cinéma. Si ça se trouve, je n'étais pas resté longtemps allongé. Au fur et à mesure que j'avançais, toujours pieds nus, je me demandais comment je pouvais lui expliquer ma tenue et ce qu'elle allait penser de moi, de mon histoire.

   Et puis, arrivé à ce que je croyais être un lampadaire, je compris que c'était la fin. Parce que ce n'était pas un lampadaire qui se tenait là, mais des phares de voiture à l'angle de ce bâtiment inconnu. Une voiture qui, visiblement, m'attendait. Tellement de questions se bousculaient à nouveau dans ma tête, j'en étais paralysé. J'entendis la voiture accélérer dans le vide, comme si elle voulait faire la course avec une autre voiture arrêtée au feu rouge. Sauf qu'il n'y avait pas de feu rouge, et pas d'autre voiture. Elle voulait juste me faire peur, me faire réagir. Je la vis avancer, foncer sur moi. Le bruit en était assourdissant, les phares aveuglant. Il s'agissait d'un gros 4x4 de couleur sombre. Je le vis jaillir du trottoir, il n'était plus qu'à quelques mètres. Trop tard. Courir n'aurait servi à rien. De toute façon, mon corps n'en était plus capable.

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