Mamie Colette dans l'hyperloop

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Image de couverture de Mamie Colette dans l'hyperloop

Mamie Colette sortit encore une fois la feuille sur laquelle était imprimé son billet, vérifiant à nouveau que la date était celle d'aujourd'hui, que la destination était bien Washington (il était marqué 'Gare Hyperloop de Washingtown Nord') et, le plus important, que c'était bien son nom à elle qui était marqué en haut à gauche, à côté du code barre bizarre.

Mamie Colette remit nerveusement la feuille dans son sac à main (le jaune, qui va avec ses chaussures d'été) et justifia sa nervosité à son voisin, juste avant elle dans la file d'attente:

- C'est la première fois que je prends ce tube. Et vous ?

M. Germain, surpris qu'on s'adresse à lui, cligna trois fois des yeux très vite, puis répondit :

- Oui, moi aussi. On me dit que c'est mieux que le taxi, mais je suis diablement mal à l'aise à l'idée de la vitesse de ce machin.

Mamie Colette ressortit la feuille.

- Ma fille me dit qu'on peut avoir le ticket sur un téléphone, mais je préfère l'avoir pour de vrai sur un support physique. On ne sait jamais, avec les téléphones.

- Hum, oui, oui, en effet, dit Monsieur Germain.

Comme il n'avait rien à ajouter, il laissa son regard glisser sur l'affiche qui vantait les charmes du tourisme en Croatie (toutes les Croates sont elles blondes ?)  et sur l'écran qui prouvait les effets extraordinaires d'un nouveau dentifrice, en zoomant sur les dents jusqu'à les afficher plus grandes que la tête du spectateur.

Mais Mamie Colette ne lui consentit pas plus de trente secondes de silence. Elle avait trouvé un auditeur trop poli pour lui demander de se taire et en profita pour lui expliquer pourquoi sa fille tenait tant à lui faire prendre l'hyperloop aujourd'hui, ce qu'elle avait préparé pour ce grand jour (en particulier une permanente qui datait de la veille sur ses cheveux blancs maintenant artistiquement bouclés) et le programme de la soirée.


Enfin, à force de bavardages et de piétinement, M. Germain puis Mamie Colette arrivèrent devant l'agent de sécurité qui vérifiait les sacs et les vestes. Quand M. Germain fit sonner le détecteur de métaux, elle fit de son mieux pour l'aider à identifier ce qui dérangeait l'austère portique. Ce n'était au final ni les bouts de ses lacets, ni le fermoir de son col, mais simplement la boucle de sa ceinture que M. Germain avait oublié sous son ventre envahissant.

Mamie Colette présenta son papier et l'agent le visa avec son appareil qui fit 'bip'. Comme il ne lui dit rien, elle supposa que c'était bon et le remercia poliment. Il lui répondit 'avancez s'il vous plaît', ce qu'elle fit avec diligence.


Puis, après avoir patienté dans un tunnel couvert de moquette et présentant des images de l'hyperloop, et après que, par un effort surhumain, M. Germain ait résisté aux attraits d'un distributeur automatique de barres chocolatées, une voix sortit du plafond pour leur demander mélodieusement de bien vouloir se présenter à la porte inscrite sur leur billet. Mamie Colette (qui pourtant avait appris le numéro de porte, le numéro de siège et même le numéro de la capsule par cœur) bondit à nouveau sur sa feuille qu'elle avait re-rangée (et un peu froissée) pour vérifier qu'elle indiquait toujours la porte 8.

L'honorable senior (c'est comme ça qu'on dit vieille, maintenant) fut heureusement surprise de voir que M. Germain se dirigeait lui aussi vers la huitième porte.

- Oh, je vais vous dire, maintenant que je suis là, je suis toute excitée de prendre cet hyperloop. C'est de la technologie si moderne ! Et regardez ce cuir sur les sièges ! Et sentez moi cette odeur de plastique tout neuf !

Les portes s'étaient en effet ouvertes et les passagers investissaient la capsule, évitant de leur mieux Mamie Colette qui examinait les détails de l'habitable au plafond courbé, éclairé de lignes de diodes bleues et blanches et rempli de profonds fauteuils noirs équipés de harnais.

M. Germain paraissait moins enthousiaste.

- J'espère que leur machine est solide. Et ces harnais... On dirait ceux des navettes spatiales. On va aller beaucoup trop vite, c'est pas humain, fallait pas autoriser ce genre de choses pour des gens normaux.

Et il commençait à suer à grosses gouttes. Il faut dire que M. Germain avait un cœur fragile, c'est son médecin qui le lui avait dit. Il avait aussi un surpoids assez important et une fonction rénale un peu fatiguée, mais là tout de suite, ça comptait moins que le cœur fragile.


Quand le couloir fut vidé et la capsule de l'hyperloop remplie, des écrans s'allumèrent sur chacune des parois. Mamie Colette se tordit pour murmurer à M. Germain, sur le siège derrière elle de l'autre côté de l'allée:

- Dans un truc aussi moderne, ils auraient pu nous mettre des hologrammes, ou même des robots !

M. Germain marmonna un assentiment, tout en se débattant avec les différentes courroies du harnais de sécurité. Rien à faire, il arrivait toujours à coincer l'une des boucles en essayent d'en décoincer une autre. Le temps qu'il arrive à s'en dépêtrer puis à remarquer que sa veste était à présent roulée en boule sous lui, la plupart des annonces publicitaires étaient passées.

La voix qui sortait du plafond, toujours aussi suave, leur dit:

- Mesdames et messieurs, la compagnie Hyperloop Transportations vous souhaite la bienvenue dans cette capsule hyperloop à destination de Washington. Le trajet durera exactement 4 minutes et 47 secondes. Je vous demande votre attention pendant les consignes de sécurité.

Mamie Colette fit silence. Elle observa attentivement les écrans qui expliquaient (c'est un peu tard, non ?) comment boucler son harnais et elle rangea scrupuleusement son sac dans le compartiment sous son siège. La vidéo expliqua, simulations 3D à l'appui, comment la capsule allait être fortement accélérée par des moteurs à inductions qui dessinaient des lignes bleues sur la capsule simulée et que les passagers seraient, pour une courte période, fermement plaqués sur leurs sièges. Pour leur sécurité, ils n'étaient pas autorisés à quitter leurs fauteuils pendant la durée du voyage. Les équipes de Hyperloop Transportations et les pilotes de capsules du centre technique de Washington leur souhaitaient un agréable trajet.


Vraiment, Mamie Colette était ravie d'être là. Ce trajet en lui même était une aventure, elle avait hâte de raconter tout ça à sa fille, les fauteuils moelleux, les écrans courbés... Mais avant qu'elle puisse expliquer à ses voisins qu'elle comptait narrer tout cela à sa fille, M. Germain commença à s'énerver.

- Comment ça, le centre technique de Washington ? Il n'y a même pas de pilote dans la capsule ? Mais c'est insensé, ça devrait être interdit ! 

Il remua dans son siège et tenta de détacher son harnais.

Au moment où Mamie Colette voulut lui dire de se rassurer, elle fut violemment plaquée, aspirée, écrasée, aplatie, comprimée, pressée, tassée sur son siège. Sa bouche en resta grande ouverte, cherchant de l'air comme un poisson surpris. Elle se sentit s'enfoncer dans le plastique souple du fauteuil  jusqu'à avoir peur d'y disparaître. Une force incroyable s'appliquait sur sa poitrine, ses épaules et sa tête si parfaitement bouclée.

Puis, presque aussi soudainement, la force disparut, la pression se dissipa, le fauteuil relâcha son étreinte, et Mamie Colette aspira un grand coup pour expirer aussitôt ces mots :

- Quand on a peur en avion, il faut sucer des bonbons. Ne bougez pas, je vous en donne !

M. Germain était devenu tout rouge et se tortillait sur son siège comme un furieux. Il respirait fort et n'articulait plus ses mots.

Les compartiments sous les sièges étaient verrouillés, pour que les objets ne s'envolent pas lors des phases d'accélération et de décélération (c'était la vidéo qui l'avait dit), mais Mamie Colette réussit à entrouvrir la porte et à glisser sa main ('vous avez de la chance que j'aie des petites mains, c'est pratique pour les faufiler partout') pour attraper son sac.

Mais les bonbons étaient dans la poche de l'autre côté (des pastilles au miel des montagnes, ma fille les adore, mais elle me pardonnera bien de les avoir ouvertes pour vous) et Mamie Colette dut batailler un peu avant de réussir à le retourner.

M. Germain bougeait moins, mais il bégayait et sa respiration était sifflante. Sa voisine lui avait pris le bras et lui racontait des choses à voix basse.

Tout de même, ces harnais n'étaient pas pratiques pour se pencher vers le compartiment. Mamie Colette se redressa le temps de reprendre un peu son souffle et tenta discrètement se détacher. Juste une seconde, le temps de récupérer les bonbons. Mais non, rien à faire, les bretelles étaient attachées et comptaient bien le rester.

- Un peu de patience, je les attrape, ces satanés bonbons !

Et, pleine de bonne volonté, Mamie Colette se tordit à nouveau pour glisser la main vers son sac.


Elle ne vit pas Monsieur Germain qui respirait mieux mais qui blanchissait à vue d’œil, mettant les main sur son volumineux abdomen, comme si celui ci prenait soudainement vie sans qu'on ne lui ait rien demandé.

Enfin, le traître sachet plastique voulut bien glisser hors de la poche du sac et, tout doucement, à force de tirer et de secouer, s'extraire du compartiment par la fente, qui se refermait dès que la main de Mamie Colette n'était plus là pour la maintenir. Il ne restait qu'à ouvrir le fameux sachet. En tirant en haut là où l'ouverture était déclarée facile. Ou en le tordant avec les mains. Ou en pinçant avec les ongles. Ou en appuyant dessus jusqu'à ce que la pression le fasse ouvrir. Ou peut être même avec les dents... Victoire !


Et soudain, Mamie Colette s'envola. Elle se détacha du fauteuil, et fut enserrée, étranglée, emprisonnée dans les lanières du harnais. Ses belles boucles blanches se rabattirent devant son visage, ses pieds s'élancèrent vers l'avant, ses chaussures commencèrent même à se décoller de ses pieds. Et surtout, surtout, comme au ralenti, devant les yeux écarquillés de la pauvre Mamie Colette, le sachet de pastilles glissa, sembla prendre vie, se débattre, s'extraire de ses doigts... puis les bonbons eux-même, à la vitesse de balles de pistolet, s'éjectèrent de l'ouverture et vinrent cribler le fauteuil d'en face.

Quand le monde revint à une physique plus verticale, les bonbons s'éparpillèrent par terre en crépitant. M. Germain était tout pâle, il semblait dégonflé, soutenu par les lanières de son harnais. Le siège devant lui était recouvert d'un liquide visqueux et malodorant qui commença lentement à couler vers le sol qui sentait le plastique. Le wagon, choqué, se taisait, sauf bien sur Mamie Colette qui pérorait sur ses bonbons perdus. Elle entendit toutefois le chuintement pneumatique des portes qui s'ouvraient.

- Ah, mais on est arrivés ?


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En réponse au défi

Cinq minutes en Hyperloop

Lancé par Jules Verne
Ce concours est terminé. Il a été remporté par Valérie Musset avec le texte Cinq minutes en Hyperloop.

Il y a plus d’un siècle, j’écrivais et publiais Cinq semaines en ballon. Comme je le déclarais à un journaliste quelques années plus tard : « J’ai eu la chance d’entrer dans le monde à un moment où il existait des dictionnaires sur tous les sujets possibles. Il me suffisait de trouver dans le dictionnaire le sujet sur lequel je cherchais un renseignement, et le voilà. »

Laissez-moi vous dire que je trouve formidable cette époque où tant d’informations sont accessibles de chez soi ! Afin de fêter les merveilles de la science, de la technique et de la modernité, je vous invite à relever un défi mettant à l’honneur un véhicule extraordinaire de votre époque.

Imaginez une histoire se déroulant pendant cinq minutes dans l'Hyperloop (Wikipedia), le futur mode de transport destiné à changer notre façon de voyager.


Vous avez jusqu'au 6 juillet à minuit (heure française) pour relever ce défi et y répondre.

La réponse la plus appréciée (Conditions) par la communauté sera mise en avant sur Un mot après l'autre, le blog de Scribay dédié à l'écriture, ainsi que sur les comptes Facebook et Twitter de Scribay !

Commentaires & Discussions

Mamie Colette dans l'hyperloopChapitre11 messages | 3 ans

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