25. Descente aux enfers

20 minutes de lecture

Constance

- Vous ne nous en voudrez pas, nous avons endormi Loukoum pendant un petit moment.

L’oiseau d’Endrick gisait sur le flanc, échoué non loin de la barque. Les autres volatiles étaient capturés dans des filets. Une silhouette entourée d’une cape bleu marine aux boutons d’argent s’avança. Lorsque son visage jaillit de l’ombre, ses yeux ambrés aux paupières tombantes s’attardèrent sur Constance. Son sang ne fit qu’un tour dans ses veines ; elle connaissait ce regard. Ces courtes mèches effleurant ces sourcils sombres. Et ce sourire. Ce sourire aux lèvres étirées jusqu’aux oreilles qui avait toujours exprimé une sincérité convaincante. Ses amis s’animèrent autour d’elle pendant qu’elle l’analysait, figée.

- G… Gabriel ? lâcha Ariane d’une voix tremblante.

- Traître ! rugit Endrick, retenu par deux hommes.

Le fils d’Osmond enfouit les mains dans ses poches, amusé. Seuls ses pouces dépassaient. Il n’exprima pas un mot, détaillant les Six un par un sans lâcher le rictus au coin de ses lèvres. Intéressé par l’expression bouleversée de Philéas, il courba le dos dans sa direction.

- Heureux de revoir ton premier, véritable mentor ?

Philéas laissa tomber ses épaules, son désarrois le mettant hors d’état de répondre. Gabriel haussa les pouces puis, dans un élan d’assurance que Constance ne lui connaissait pas, il s’exclama :

- Je comprends, c’est dur à suivre. Je vous promets que je n’ai que de bonnes intentions.

- En nous empêchant de détruire la couronne ? lança Endrick, ironique.

Gabriel le pointa du doigt en reculant, puis referma son poing, les lèvres serrées. Il avait une gestuelle très agitée pour quelqu’un de confiant.

- Tout juste, Endrick, tout juste. J’allais y venir.

Il leva le nez vers la clé de voûte enluminée qui pointait vers l’autel. Après avoir soupiré longuement, il se concentra à nouveau sur les adolescents et rit :

- Franchement. Vous pensiez que ce serait aussi simple ?

Il passa un pouce sur son menton en leur jetant des coups d’œil.

- Sans rire ? Vous êtes sûrs que vos mentors vous ont bien préparés ? Les premiers élus n’ont pas élaboré cette quête à la légère, ils ont été aidés par des laurellacs, vous devriez le savoir. Ces petites épreuves individuelles n’étaient rien comparé à l’épreuve ultime.

- Et qu’est ce que tu as à voir là dedans ? gronda Philéas.

- Très bien, encore une bonne question ! Bieeen.

Gabriel s’appuya contre l’autel et haussa les épaules.

- Je n’avais rien à y voir, figure toi. Mais j’y ai trouvé un certain intérêt, alors je me suis penché sur la question…

Il attendit une réaction de la part d’un des adolescents, l’air mystérieux, puis il pencha la tête en arrière et la fit rouler sur son épaule.

- Allons, Justine, tu aurais déjà dû deviner. Ça ne fait rien, je vais vous le dire. Je compte me servir de la dernière épreuve pour m’emparer de la couronne.

- Constance ne te la léguera jamais, fulmina la blonde.

Quand Gabriel braqua son regard sur Constance, celle-ci crut voir Osmond en face d’elle l’espace d’un instant. La douceur et la sagesse qui s’y reflétaient autrefois s’étaient transformées en une lueur espiègle.

- Non, je le sais bien, dit-il plus doucement en soutenant le regard de la brune.

Elle était complètement déstabilisée. Et il en jouait.

- Quand elle comprendra ma cause, elle sera peut être plus… tentée ?

Il ponctua sa phrase par un rapide haussement de sourcil.

- Dites-moi. Pourquoi détruire une couronne aussi fascinante ?

- C’est une malédiction, Gabriel, rappela Colin d’un ton ferme.

- Malédiction ou non, elle est là, sous nos yeux, pouvant changer n’importe lequel d’entre nous en un meneur parfait. Qu’il y a-t-il de mal à vouloir régner sans faiblesse ?

- La perfection n’a jamais été atteinte par l’Homme et ne le sera jamais, répondit Justine. Nous avons tous un vice qui, sous l’emprise de cette couronne, peut prendre de l’ampleur, puisqu’elle répond à tous nos besoins.

- Avec la plume de la sagesse et de l’humilité mêlées ? J’en doute. Nous ne sommes pas tous mauvais. Certains d’entre nous savent réprimer leurs mauvais penchants. N’est-ce pas, Constance ?

- Elle ne réprime rien, la défendit Endrick. Et elle ne croit pas à vos mensonges.

- Mensonges ? Je suis pourtant parfaitement honnête. S’il y a bien une qualité que je tiens de mon père, c’est l’honnêteté. Je veux un monde meilleur. Et je sais que la couronne sera entre de bonnes mains si je la détiens.

Il eut un bref sourire.

- Je savais que vous n’auriez rien à répondre à ça.

- Comment êtes-vous entrés ? questionna Justine, méfiante. Le Passeur n’aurait jamais laissé faire ça.

- À vrai dire, je suis le seul à être entré. Eux, ils vivent ici depuis des siècles. Et ils étaient censés vous faire passer la dernière épreuve avant que je n’arrive.

- Des siècles ? Mais… comment…

- Ce sont des métamorphes. Ils ont la capacité de se changer en corbeaux moqueurs. Les anciens élus ont laissé pourrir leurs ancêtres ici pour les punir d’avoir osé se dresser en travers de leur chemin. La cathédrale est vite devenue un lieu de vie pour eux.

- Des oiseaux des ténèbres… murmura Ariane.

- L’entrée de la grotte est composée d’un minerai qui les affaiblit lorsqu’ils s’en approchent trop. Le lithium. Ils n’ont donc jamais pu sortir.

- On s’en fiche, ce qu’on veut savoir, c’est comment tu es entré ! s’agaça Endrick.

- Naturellement, aucun être vivant ne peut traverser le village abandonné, pas même les volatiles. Les oiseaux du diable sont bien trop farouches quand il s’agit de défendre leurs terres. Mais vous… vous avez réussi. Aucun de vos oiseaux n’a été blessé et seulement quatre d’entre vous ont entendu la mélodie funèbre. À croire que quelqu’un vous protégeait.

Constance jura qu’il glissa un œil vers Colin, puis vers Brahms, mais ce fut si rapide qu’elle n’y accorda pas la moindre importance.

- Ça ne répond toujours pas à notre question, s’impatienta Justine.

- J’y viens, j’y viens ! répéta Gabriel, une paume levée vers le ciel. C’est très simple. Si simple que je me demande comment vous avez fait pour ne pas vous en rendre compte. Je vous ai suivis. Je suis moi-même un métamorphe.

Cette annonce glaça le sang de Constance.

- Impossible. Tu possèdes un stymphale, dit Philéas.

- C’était une couverture. J’ai dû en dompter un dès mon plus jeune âge pour éviter tous soupçons. C’est très mal vu, de pouvoir se changer en corbeau, vous savez, grimaça-t-il.

Philéas fronça les sourcils.

- Osmond était au courant ?

- Bien-sûr. C’est même lui qui m’a conseillé de prendre un stymphale comme volatile pour assurer mes arrières. Cette anomalie n’arrive qu’à très peu de monde dont les gènes sont perturbés par la présence d’une bactérie toxique. Vous voyez, quand un corbeau consume le cœur des personnes souffrantes ou malades, il peut parfois avoir du mal à l’achever et, grâce à ses petites dents, transférer cette toxicité. Ça m’est arrivé très jeune. Depuis, je n’ai plus jamais été humain.

Il s’arrêta en voyant les visages horrifiés des adolescents.

- Attention, ça n’influe en aucun cas mon désir de posséder la couronne, ajouta-t-il sérieusement. Quoi qu’il en soit, il m’a suffi de me glisser dans la sacoche de Loukoum et de profiter du voyage.

- Si l’entrée de la grotte était composée de lithium, comment as-tu fait pour entrer ? demanda Justine.

- Il existe une fleur qui m’a permis d’être immunisé une bonne heure et qui, bien sûr, ne pousse pas dans la cathédrale. Ni dans la vallée, d’ailleurs. Mes chers amis auraient pu sortir, le cas échéant.

- C’est donc ça, marmonna Justine. Tu t’allies à eux et tu te sers d’eux, en leur assurant en contrepartie la liberté. Je me trompe ?

Gabriel sortit les mains de ses poches, les paumes emplies de fleurs de cognassiers.

- Anti-douleur, récita à voix basse Constance.

- Tu dois connaître ça, Constance ? Oh, je ne doute pas que Christophe ait été un bon mentor, mais quand je t’ai vue hésiter avec les baies, il a dû manquer quelque chose. Il savait pourtant qu’il devait te perfectionner dans ce domaine.

- Ce n’est pas lui. C’est moi qui n’ai jamais réussi à tout mémoriser.

- Donc, tu n’étais pas faite pour devenir herboriste. Je me trompe ?

Un sourire, mauvais cette fois-ci, se lisait sur son visage jusque dans les pattes d’oies au coin de ses yeux.

- Tu me fais de la peine, dit-elle froidement. Tu joues un rôle pour te prouver quelque chose alors que tu as toujours eu ta place. Tu vaux mieux que ça.

- Toujours eu ma place ?

Gabriel s’approcha brusquement d’elle, l’œil plissé et les mains jointes.

- Toujours eu ma place ? Je ne l’ai jamais eue. Mais Louis…

Un petit rire nerveux le saisit.

- Quand je pense que tout le monde s’est méfié de lui, lorsqu’il est revenu. J’ai rapidement pu m’effacer pour laisser le peuple lui accorder toute l’attention. Comme je l’ai toujours fait.

Il fixa Ariane avec insistance.

- Ça a toujours été lui. Soit disant parce que j’étais un métamorphe, je ne méritais pas d’hériter du trône de mon père. Louis a pris une telle ampleur en arrivant au monde… papa était fou de joie. Fier d’avoir un vrai fils à qui partager tout ce qu’il connaissait. Évidemment, les chances qu’il hérite du fenghuang étaient minimes, mais mon père y croyait dur comme fer. J’avais le droit d’écouter les leçons qu’il donnait à Louis de temps en temps, mais ma mère tentait de me tenir le plus possible à l’écart pour m’éviter de souffrir du manque d’amour de mon père.

- Louis n’a jamais demandé à…

- Louis en a profité, la coupa Gabriel, légèrement tendu. Il m’a tout pris. Même mon premier novice, ajouta-t-il en tournant la tête vers Philéas. J’étais… si heureux. Heureux de pouvoir enfin devenir un mentor, ton mentor. Mais encore une fois, Louis m’a arraché des mains toute chance de transmettre ce que je savais.

- Il l’a fait pour mon bien. Contrairement à toi, il m’a appris tout ce que je devais savoir pour mener à bien la quête, déclara Philéas d’une voix emplie de fureur. Tu as tout fait pour éviter que je réussisse l’épreuve de la plume de la sagesse. C’est à cause de toi si je n’ai jamais su que mon fenghuang allait se dédoubler !

- C’était une mise à l’épreuve. Seule manière de te tester.

- De m’abattre, oui ! hurla-t-il.

- Allons… Philéas… tu as lamentablement échoué dans ton rôle. Si tu avais été plus raisonnable, rien de tout cela ne serait arrivé. D’ailleurs, grâce à ça, tu ne commettras plus jamais cette erreur. Tu devrais me remercier.

- C’était bien plus complexe que ça, tu le sais, trancha-t-il.

- En attendant, tu as fait la guerre à Louis comme un imbécile. Tu ne t’en es pas pris à la bonne personne.

Gabriel fit une moue.

- Dommage.

La culpabilité envahit Philéas comme une flèche au point d’enflammer ses joues.

- Philéas, il joue sur tes émotions pour mieux nous avoir, chuchota Ariane.

- Vous devriez passer la dernière épreuve, lança Gabriel qui avait fait un signe de main à ses hommes. Après tout, je ne peux rien changer aux plans prévus par les cinq premiers élus.

Alors que Constance se faisait embarquer par une puissante poigne, Justine s’exclama :

- Et en quoi consiste cette épreuve ?

- Oh, ils ont été assez ingénieux sur ce coup là. Puisque l’élu qui est devenu le possesseur de la couronne a refusé de la détruire, les cinq autres ont préféré éviter que l’erreur se reproduise. Les métamorphes devaient arriver avant que Constance ne place la couronne sur sa tête, malheureusement, il y a eu un contre-temps. Moi ! s’exclama-t-il, joyeux.

Il continua sur sa lancée :

- Ils devaient vous emmener tous les six pour tester votre capacité à affronter vos propres faiblesses. Un par un, bien évidemment. Le plus stable d’entre vous aurait été le plus apte à détruire la couronne. Mais il y a un petit changement ; j’observerai comment ça se déroulera, et j’agirai en temps voulu. Vous pensez bien que je veux préserver cette couronne.

- Mais elle s’apprêtait à la détruire, cette épreuve était inutile ! s’écria Endrick.

- Vraiment ? murmura Gabriel en observant Constance d’un œil sagace.

- Gabriel, la couronne a disparu ! tonna une voix.

Le jeune homme se tourna, les yeux ronds.

- Comment ? émit-il faiblement.

- La flèche est à terre, il n’y a plus rien !

- Comment est-ce…

Il passa lentement son menton par dessus son épaule. Ses pupilles se rétrécirent soudainement et une haine farouche envahit son regard.

- Justine, gronda-t-il. Enfermez-les, tous ! Tous sauf lui, ajouta-t-il en montrant Endrick du menton. On change nos plans, on va accélérer le mouvement. Sa présence suffira à l’épreuve, ensuite, je verrai ce que je fais de cette petite sotte de blonde.

Plus loin, Justine réussit à se dégager du bras de l’un des métamorphes pour foncer sur Endrick. Elle lui chuchota une phrase brève avant de glisser quelque chose dans sa poche. Le garçon brun donna un coup de poing au visage d’un homme qui tentait de s’interposer entre eux.

- Préviens Constance… vite…

Pendant une courte seconde, ils disparurent du champ de vision de Constance, un flot de capes sombres se ruant vers eux pour les séparer. Une métamorphe assomma Endrick et le traîna vers le fond de l’église. Justine, quant à elle, fut empoignée par trois hommes avant d’être éloignée de l’autel.

- Me prévenir de quoi ? dit Constance à mi-voix, affolée.

À peine termina-t-elle sa phrase qu’une douleur aiguë se répandit à l’arrière de son crâne et la plongea dans l’obscurité la plus totale.

* * *

La joue écrasée sur l’épaule, Constance battit plusieurs fois des paupières. Des élancements par milliers s’éveillèrent en elle telles des petites aiguilles que l’on se plairait à enfoncer dans son crâne. Elle se redressa avec lenteur sur la chaise à laquelle elle était attachée, se remettant difficilement de son mal de tête. Un bâillon enfoncé dans sa bouche l’empêchait de s’exprimer. Elle réprima un grognement, encore sonnée. En relevant les yeux, elle aperçut Endrick, aussi mal en point qu’elle. Derrière lui, une rosace en relief se dessinait parmi les vieilles pierres usées. Étouffée par une végétation abondante, son vitrail en forme de fleur noircissait, incapable de filtrer la lumière. En voyant que la pièce donnait sur de nombreuses petites chapelles plongées dans l’obscurité, Constance comprit qu’ils étaient au fond de la cathédrale. Dans le chœur, plus précisément. Les cierges élevés en hauteur étaient éteints, salis par la poussière, et la statue de la Sainte Vierge vieillissait sous une nappe de toiles d’araignées. Deux rangées de stalles en bois longeaient les murs délabrés, servant d’abri à plusieurs petits nids jonchés de plumes noires.

- Réveillés ? On va pouvoir commencer.

Une jeune femme au port altier passa entre eux en un claquement de talons. Ses longs cheveux noirs rejoints en un chignon charleston encadraient son visage fin. Ses yeux verts s’arrondissaient en forme d’amande. Curieux, ils se promenaient sur les deux adolescents, sans aucune méchanceté particulière. Seuls ses sourcils épais arqués soulignaient son air autoritaire. Elle s’installa sur une chaise à la droite de Constance, puis croisa les genoux en parcourant la liste qui était entre ses mains. Avec grâce, elle sortit un flacon de sa poche et le déboucha. Elle respirait l’élégance à travers sa gestuelle malgré sa tenue peu raffinée.

- Des larmes de nokhtet en guise de potion, lança-t-elle en agitant le flacon. Veuillez m’excuser pour ce qui va suivre. Ça risque de ne pas être agréable.

Elle se releva, se dirigea vers Constance et la délivra de son bâillon. À peine eut-elle le temps d’avaler sa salive correctement que le flacon s’enfonça jusque dans sa gorge. À deux doigts de vomir, Constance fut contrainte d’accueillir le liquide dans son œsophage et toussa une fois le contenu ingéré. La jeune femme fit de même avec Endrick, qui n’avait plus la force de résister, et rejoignit sa place sans une seule once de pitié.

- Je suis ici pour vous faire passer l’épreuve de la vérité, déclara-t-elle. Soyez honnêtes, ou vous le payerez.

Une drôle de sensation envahit Constance. Elle avait le sentiment de se liquéfier sur place, toute l’énergie qui lui restait quittant rapidement son corps. Une emprise sur elle faisait bouillir le sang dans ses veines et battre son cœur à toute vitesse.

- Le temps est aux questions, désormais. Je vais commencer avec toi, Constance.

Elle s’appuya sur son coude et, la tête haute, demanda :

- As-tu des parents ?

- Oui, dit-elle sans réfléchir.

- Tu ne les as pas revus depuis longtemps ?

- Ça fait un an que je suis partie.

- Est-ce qu’ils te manquent ?

- Non.

Un électrochoc, long et douloureux, l’immobilisa. Au fond de son cœur, la réponse menaçait de sortir. Souffrante, Constance tenta de calmer sa respiration qui s’emballait et ne put se retenir :

- Oui.

- Dis-moi, est ce qu’ils t’apportaient tout l’amour nécessaire ?

Sous l’expression torturée d’Endrick, Constance se redressa et articula :

- Ils n’étaient jamais là. J’ai dû apprendre à vivre sans.

- Ça t’a fait… du mal ?

Les grands yeux verts rivés sur elle luisaient d’avidité. Sur le coup de la panique, elle préféra mentir plutôt que de se sentir jugée.

- Non, bien sûr que non, je…

Constance se tordit de douleur. Elle tenta de résister et, prenant sur elle, elle gémit :

- Jamais, je…

La douleur s’accentua. Constance ne la supporta plus.

- Beaucoup. Beaucoup de mal, lâcha-t-elle, soulagée physiquement, exténuée mentalement. Ils ne m’ont jamais regardée, ils… ils partaient et me laissaient, et quand ils revenaient, j’étais… je… restais transparente, acheva-t-elle en retenant une montée de larmes.

- Ne résiste pas. Détends-toi, lui conseilla la jeune femme. As-tu un souvenir en particulier qui t’a marquée ?

Constance serra les poings. Elle voulut empêcher le flot de paroles de lui monter à la gorge, mais contre son gré, ses lèvres remuèrent d’elles-mêmes.

- Un jour… j’avais… je ne sais plus, réfléchissait-elle à voix haute, sept ans ? Ils revenaient d’un voyage d’affaire, comme à leur habitude, de plusieurs semaines au moins… je n’avais qu’une seule hâte, les revoir et leur offrir un dessin que j'avais fait à l'école. Ma baby-sitter m’avait couchée, mais je suis sortie du lit pour les accueillir. Ils m’avaient tellement manqué…

Sa voix se brisa. Elle renferma ses doigts autour des accoudoirs et ses ongles s’enfoncèrent dans le bois.

- Je me suis précipitée pour sauter à leur cou et… mon père m’a écartée d’un coup de jambe, comme on dégagerait un chien de son passage. Le dessin est tombé par terre. Il a pris ma mère par les épaules en lui répétant combien il aurait adoré prolonger ce séjour et…

Un sanglot la secoua violemment.

- Ils sont partis. Partis dans le salon et... et ils ont éteint la lumière dans le couloir. Je suis restée là, dans le noir, sans comprendre ce qui m’arrivait. Mon dessin... écrabouillé. Sur le sol.

Constance releva la tête et planta son regard humide dans celui de la jeune femme. Aucune larme ne coulait. Elle n’avait aucune raison de ravaler sa fierté tant qu’elle pouvait rester digne. Cependant, c’était le chaos en son for intérieur. Le chagrin la consumait, à petits feux, et elle voulait mourir pour s’être donnée en spectacle devant Endrick. La jeune femme se tourna vers lui.

- Tu as toujours été bien entouré, Endrick ?

- Toujours, répondit-il d’une voix rauque.

- Tu réussissais à t’intégrer, je suppose.

Il s’enfonça dans son siège, la mâchoire contractée.

- Pas vraiment. Il me fallait amuser la galerie pour attirer la sympathie de quelques garçons.

- Sinon ?

- Sinon, j’étais seul. Je manquais de confiance en moi et je me laissais facilement marcher sur les pieds.

- Tu n’apprécies pas la solitude, Endrick ?

- Elle me rend fou.

- Peux-tu assimiler ton cas à Constance ? Je veux dire, cette envie d’attirer l’attention pour te sentir aimé ?

- Je…

Il lança un coup d’œil à la jeune fille en question. Celle-ci l’encouragea vaguement du regard, affaiblie par les émotions qui se bousculaient dans sa tête. Endrick ne semblait pas souffrir autant qu’elle. Sans se battre contre le sérum, il était plus facile de répondre.

- Notre situation n’est pas la même, elle a réussi à vivre avec. Moi, j’ai dû jouer un rôle pour m’en débarrasser lâchement.

- C’est bien, tu te laisses faire, constata la jeune femme. Constance, as-tu reçu une marque d’amour, ou d’amitié à ton égard lorsque tu as quitté ton monde ?

Constance fuit aussitôt le regard d’Endrick, le menton baissé et les cheveux tombant devant ses yeux. Elle pensa à lui. À sa tendresse toute particulière envers elle, qu’elle avait toujours repoussée.

- Oui. Enfin, je crois.
- Et dans ton ancienne vie ?

- Non.

Elle contracta ses membres sous l’effet de la torture, les traits tirés par la peine qu’elle éprouvait. Un râle plaintif s’échappa de ses lèvres. Elle refusait. Elle ne voulait pas y répondre. Elle savait où la jeune femme comptait la mener. Ses bras tremblaient si fort qu’elle n’arrivait pas à calmer le ton irrégulier de sa voix. Elle finit par hocher la tête, à bout de forces.

- Tu peux me raconter ?

La foule dans les gradins était animée par de vives émotions, ce soir là. Les champions du monde de danse sur glace allaient enfin faire leur entrée sur l’immense patinoire illuminée. Chaque année, l’impatience des spectateurs de découvrir leur nouvelle chorégraphie se faisait ressentir. Les spots se dirigèrent vers le milieu de la scène. Le couple croula sous les applaudissements lorsqu’il apparut dans la tache de lumière, main dans la main. Une Constance, tout en fleur dans un rouge coquelicot, effectua une révérence avec un grand sourire. Sa robe décolletée dans le dos lui affinait la taille et s’arrêtait à ses genoux, assez ample pour la faire tournoyer facilement. Son partenaire l’accompagna dans ce geste, son costume noir mettant en valeur ses yeux bleus fiévreux. Ils s’éloignèrent l’un de l’autre et se firent face, le menton relevé. Une certaine tension régnait, mêlée à de l’excitation dans leur regard.

- Mesdames, messieurs, Constance Flannes, et son partenaire Arsène Gahs ! Il faudrait la soirée entière pour parler de leur parcours… sachez qu’ils ont été sacrés champions du monde l'an dernier, grand moment dans l'histoire du patinage, et que c’est peut être une deuxième couronne mondiale qui les attend. Préparons-nous à retenir notre souffle pendant quatre minutes !

Les bruits parasites diminuèrent, le silence s’installa et la musique se lança. Une ambiance électrique s’installa dès lors que la mélodie du Moulin rouge emplit les quatre coins de la patinoire. Il faisait sombre, mais la glace était suffisamment éclairée par des points de lumière rouge. Les juges purent pleinement se concentrer, fixant les deux patineurs avec attention. Les coups de lames retentirent à chacun de leurs pas enflammés. Constance semblait flotter sur un nuage tant elle survolait la surface glissante. Arsène la rejoignit dans un élan passionné et tous deux s’élancèrent en une arabesque tournante. Fluides, rapides et endiablés, ils occupaient l’espace sans se soucier des caméras braquées sur eux. Constance tournoya dans sa robe évasée tel un bourgeon en pleine éclosion, fière de sa performance. Elle s’arrêta dans sa pirouette en même temps qu’Arsène lorsque les cordes vocales du chanteur vibrèrent gravement :

« Rrrrroxane ! »

La foule en délire les acclama. Tout était parfait. Arsène prit délicatement sa partenaire par la main et l’emporta dans un enchaînement de mouvements saccadés. Une certaine violence dans leur passion transparaissait sur les écrans, le rouge pétant sur les lèvres de Constance approchant dangereusement le visage de son partenaire. Elle s’élança en un salto arrière, retenue par Arsène qui la fit tournoyer sur elle-même. Le saut tant attendu par l’audience, tant travaillé par le couple, au prix de terribles blessures, allait enfin paraître au grand jour. Seulement, lorsqu’Arsène souleva un peu plus Constance, il perdit l’équilibre, partit à la renverse sous les hurlements de la foule et entraîna la jeune fille qui s’écrasa sur lui. Le crâne d’Arsène heurta la glace avec tant de puissance que l’on entendit l’os craquer. Le sang qui s’échappa de ses oreilles serpenta le long des fissures ancrées dans la patinoire. Arsène convulsait si fort que Constance dut l’empêcher de se blesser davantage, une main sous sa nuque. La musique s’était éteinte, la patinoire à nouveau illuminée par un flash blanc aveuglant.

Tout devint flou.

Les ambulanciers s’entassèrent autour du blessé et écartèrent la patineuse de tout autre danger pendant que les gradins se vidaient. Arsène s’était immobilisé. Sous le choc, Constance se laissa emporter jusqu’à la porte de sortie, les questions incessantes de journalistes oppressant son esprit embrumé. C’était la fin. Arsène était mort d’une fracture du cou jusqu’au front.

Constance termina son récit sans pouvoir arrêter les larmes qui coulaient continuellement le long de ses joues.

- J’ai longtemps culpabilisé. J’ai cru que c’était à cause de mon poids, alors j’ai plongé dans l’anorexie.

- C’était de ta faute ?

- Non. On a appris que bien plus tard qu'une ancienne blessure avait fragilisé une de ses vertèbres.

- Il ne t’a rien dit ?

- Par amour de son sport, et de la compétition qui l’attendait, il a préféré prendre des risques sans m’avertir.

- Que ressens-tu, maintenant, avec plus de recul ?

- Je suis en colère. Et terrassée. Énervée qu’il ait fait passer le patinage avant nous, avant notre relation amoureuse. Je l’aimais, s’étrangla-t-elle, je l’aimais et je l’ai perdu. J’ai toujours perdu les personnes qui m’étaient chères.

- Même celui qui se trouve face à toi ?

Du coin de l’œil, Constance put apercevoir que Gabriel s’était faufilé dans l’obscurité pour s’appuyer contre une colonne. Un pli était formé entre ses sourcils. Il réfléchissait.

- Comment… comment ça ? sanglota-t-elle malgré elle, méfiante.

La jeune femme tourna la tête vers Endrick. Celui-ci fixait Constance, le dos courbé et les poignets relâchés. Une larme avait coulé jusque derrière son oreille droite. Son regard s’était vidé de toute émotion. La jeune femme se racla la gorge, comprenant qu’un contact visuel s’était instauré entre eux.

- Je vais reformuler ça. Endrick ?

- Oui ?

Il avait répondu sans décrocher Constance des yeux.

- Aimes-tu Constance ? Je veux que tu sois sincère. Et je ne parle pas d’amitié.

Le cœur de la jeune fille s’emballa. Qu’allait-il répondre ? Il ne pouvait pas mentir, le sérum agissait sur lui. Constance se sentit soudain très faible. Les joues collées et les lèvres tremblantes, elle se pencha légèrement, dans un élan d’espoir incontrôlé. Endrick la cassa aussitôt, ferme et sûr de lui.

- Non.

À cet instant, le monde parut s’écrouler. Les parois de la cathédrale se refermèrent sur elle en un amas de pierres impossibles à déloger, et elle sombra dans le vide le plus suffoquant qu’elle eut jamais connu. Les larmes avaient brouillé sa vue, le bruit de sa respiration irrégulière occupait ses tympans, et le monstre enfoui en elle rugit soudain, prêt à éclater en petits morceaux cette sensation d’étouffement invivable.

- Constance ? Constance, réponds-moi. Aimes-tu Endrick ?

Elle pleura, de toute son âme, comme elle n’avait jamais pleuré. Le sérum la tuait. Elle ne voulait plus lutter. Elle se figea soudain et, incapable de reconnaître l’état d’esprit qui prenait les commandes de son cerveau, elle s’éteignit. Littéralement. Plus rien n’eut d’importance à ses yeux.

- Oui, émit-elle imperceptiblement, le regard dans le vide.

La mine d’Endrick se décomposa. Il tenta de crier quelque chose, mais un métamorphe le coupa en ceignant son bâillon autour de sa bouche.

- On a eu ce qu’on voulait, chuchota Gabriel. Faites sortir le garçon.

Endrick se débattit, hurlant dans le vide, rageant de tout son être alors qu’il était emmené vers l’une des chapelles. Il disparut, le son de sa colère avec lui. Ne restait plus que Constance, remuée par un sentiment mauvais qui prenait lentement possession de son cœur. Gabriel s’agenouilla devant elle, les mains sur les genoux.

- Tu n’as plus personne. Viens-moi en aide et je te promets que tu auras ce que tu voudras, assura-t-il d’une voix douce.

Le regard de la jeune fille s’obscurcit.

Elle accepta.

Annotations

Recommandations

Défi
Elea1006

Oiseaux migrateurs
La chaleur bientôt ici
Les corps alanguis
45
20
1
0
jean-paul vialard


Qu’est-on lorsque l’on n’est personne ? Que fait-on à cette heure qui n’en est pas une, ici, en ce lieu qui pourrait être sans nom, ne pas figurer sur une carte, un plan, qu’est-on sinon un désespoir flottant à tous vents, un genre de drapeau de prières muet qui distille ses vœux dans l’air glacial et sait que, jamais, ses espoirs ne seront exaucés ? Qu’est-on lorsqu’on n’est pas, que personne ne vous attend dans une pièce douillette, que nul repas ne vous sera servi, que nulle chambre ne vous offrira son abri ? L’hôtel qu’on attribue aux sans-abris est une entité froide, administrative ; la chambre dans le Refuge Social est le lieu où l’on vous dépouille, non de votre misère, celle-ci on vous la laisse, mais de votre dignité, de votre honneur. Vous n’êtes qu’un chiffre parmi la vaste marée humaine des Sans-Noms, des Sans-Grades, des Sans-Mesure. Oui, à la Rue, vous êtes Sans-Mesure, c'est-à-dire que vous ne serez jamais jugé à l’aune de vos qualités, de vos biens, de votre savoir. Toutes ces possessions sont pour les nantis dans leurs luxueux hôtels, pour les Riches dans leurs maisons aux boiseries d’acajou. En réalité vous ne demanderiez pas grand-chose : la pression amicale d’un regard, un geste de complicité, un bol avec une soupe gagnée par le travail, une halte où vous reposer, un foyer où vous réchauffer.
Vos demandes sont bien modestes, comme est modeste l’Amoureux qui grave sur les troncs, à l’abri des regards, l’amour qu’il dédie à son Aimée. Peut-être même l’Aimée n’en sait-elle rien ? Mais l’Amoureux le sait et cela lui brûle le cœur et cela fait dans son âme ce subtil gonflement, cette montgolfière qui l’emporte loin, oui, loin, au-delà des frontières mêmes du corps, là où scintillent les sentiments pareils à une rosée matinale. Oui, toi l’Invisible, ce que tu souhaiterais, comme l’on attend de découvrir une gemme précieuse, cette rosée matinale, cette simple rosée qui brille des feux de la joie. Je sais, les intellectuels diraient que tu es riche, précisément, de ta pauvreté, que ton dénuement tresse à ton front les palmes d’une ineffable félicité. Oui, je sais, l’on peut dire tout cela et bien d’autres choses encore. Mais la réalité est dure, le principe qui l’anime sans pitié, sous les coups duquel tombe son opposé le principe de plaisir. Disserter sur le bol de soupe que l’on n’a pas est sans doute une épreuve, mais n’avoir qu’un bol vide est une expérience autrement douloureuse.
2
4
0
2
Défi
Gwénaëlle L.
Elsa est la jeune dirigeante d’une entreprise dans le secteur des biotechnologies. Passionnée par les sciences, elle travaille d’arrache-pied dans l’espoir d’une percée technologique dans le domaine de la médecine. Par le pur fruit du hasard, elle devient l’objet d’une expérience scientifique à son insu : incarner la première femme omnisciente du monde.
1
3
4
3

Vous aimez lire bbnice ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à Scribay !
Sur Scribay, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de Scribay !
0