23. Mélodie funèbre

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Philéas

Des bouffées de chaleur envahissaient Philéas alors qu'il tentait vainement de s'endormir. Se retournant sans cesse sur le côté, il s'épuisait à trouver le sommeil. Son hamac suspendu à une poutre s'agitait, l'agaçant d'autant plus dans sa lutte acharnée. Il se résolut à descendre de son lit et à quitter la cale. À pas feutrés, il traversa le pont, s'assura que Justine ne l'avait pas aperçu, puis enjamba le rebord du navire pour s'y asseoir. Il s'y accrocha fermement de peur de tomber, les bras tendus, et resta dans cette position un court instant, le temps de s'habituer aux légers balancements. Bien éveillé, il battit des jambes énergiquement, puis attarda ses yeux fiévreux sur les eaux calmes. Un frisson le parcourut lorsque la fraîcheur de la nuit vint lui coller à la peau. Seul le bruit de la coque qui fendait les flots transperçait le silence. Philéas inspira profondément, le mouvement régulier des vagues calmant peu à peu sa frénésie passagère. Il pouvait sentir le bout de ses orteils frémir au dessus du vide.

Plusieurs heures passèrent. L’adolescent ignorait combien de temps il était resté là, attentif, le nez levé vers les astres dans le ciel. Altesse avait finit par le rejoindre en toute discrétion. En boule contre son maître, l’oiseau cligna plusieurs fois des yeux, ensommeillé. Philéas lui caressa le haut de la tête en repensant aux journées entières passées sur le navire. Pendant qu’il avait souffert au fond de son hamac, les autres adolescents s’étaient occupés de la navigation à l’aide des directives de Justine. Altesse n’avait jamais quitté son chevet. Il soupira, un léger sourire aux lèvres. Les paroles d’Osmond prenaient désormais tout leur sens ; leurs oiseaux étaient de vrais dons du ciel. Philéas ne pouvait s’imaginer vivre sans Altesse.

La fatigue ne tarda pas à se manifester. Ses paupières devenaient lourdes, si lourdes qu’il ne sentit pas son corps basculer sur le côté. Un support duveteux le réceptionna dans sa chute, l’éveillant aussitôt. Il frotta ses yeux avant de découvrir une lueur jaune briller dans l’obscurité. Loukoum avait allongé son cou jusqu’à lui, l’air réprobateur.

- Désolé, lâcha l’adolescent d’une voix pâteuse.

L’oiseau ferma les yeux. Philéas sut qu’il était pardonné.

- Tu fais vraiment peur, sorti de l’ombre, comme ça, marmonna l’adolescent. Endrick n’avait pas tord. Loukoum, comme nom, c’est rassurant.

Il passa une main dans le plumage de l’ethon, puis il se tourna, le buste penché vers l’avant et les sourcils froncés.

- J’ai promis à Alexandrina de regarder la couronne boréale chaque fois que je le pouvais. Elle m’a dit qu’elle l’observerait tous les soirs avant de se coucher. Comme ça, on pense l’un à l’autre.

Loukoum lorgnait son doigt pointé vers les étoiles.

- C’est elle qui a choisi cette constellation. Je suis ta reine, et tu es mon roi, murmura-t-il, les yeux humides. Elle me l’a dit mot pour mot.

Il déglutit, fouillant le ciel du regard. Il revoyait son visage poupin entouré de nattes noires, sa jupe frôler le sol et ses pieds nus glisser dans l’herbe. Elle souriait toujours, dès qu’elle le voyait, elle s’illuminait, tandis que lui transpirait le mal-être. Il ne la méritait pas.

- Tu sais ce qu’il y a d’ironique, là dedans ? s’esclaffa-t-il nerveusement, les doigts enfoncés dans ses paumes.

Il baissa la tête, refusant de se laisser abattre à nouveau.

- On doit l’origine de la couronne boréale à la mythologie. Tu connais l’histoire de Bacchus ? Non, bien évidemment, t’es un oiseau. Il est connu pour avoir sauvé la fille de Minos des griffes de l’île de Naxos, où Thésée l’avait abandonnée. Si on en croit la légende, il aurait lancé la couronne de cette jeune fille dans les cieux ; ainsi, elle serait devenue une constellation. Tu ne devineras jamais comment elle s'appelait.

Philéas se laissa tomber sur le pont, un poing sur le front.

- Ariane, murmura-t-il. Son nom était Ariane. Et il fallait qu’Alexandrina la choisisse.

Chaque fois qu'il réussissait à l'éloigner de ses pensées, un détail, une coïncidence, ou même un signe visible le ramenaient inéluctablement à elle. À croire que sa vie sentimentale demeurerait catastrophique malgré tous ses efforts. Il devait trouver un moyen de s'en détacher, et son point d'ancrage, c'était Alexandrina. Tendu, il passa une main sur son front, puis se cala un peu plus contre le rebord du navire. En s'efforçant d'ignorer l'air espiègle de l'adolescente rousse qui se dessinait dans son esprit, Philéas n'avait pas vu l'assoupissement venir. Sa tête bascula sur le côté et il s'enfonça dans un sommeil agité.

- Phil ?

Une petite voix le réveilla. Les yeux brûlants, il se redressa, reconnaissant Justine penchée au dessus de lui. Il lui trouva quelque chose de changé. Un an s’était écoulé depuis la fois où ils s’étaient rencontrés ; ses rondeurs enfantines s’étaient changées en traits fins, raffermissant son visage autrefois empreint de douceur. Seuls ses yeux en amande reflétaient encore son amabilité spontanée. Philéas ne l’avait pas assez observée durant l’année pour le certifier, mais il aurait juré que ses cheveux s’étaient éclaircis avec le temps. En somme, une année passée à se préparer pour entreprendre la quête l’avait grandie.

- Désolée. Aucun vent ne perturbe le navire, alors j’ai décidé de prendre une pause, et en descendant, je t’ai trouvé là. Qu’est-ce que tu fais sur le pont ? demanda-t-elle, la tête penchée sur le côté.

- Je n’arrivais pas à dormir, dans mon hamac, soupira-t-il.

- Oh.

Toujours accroupie face à lui, elle joignit ses mains et détourna le regard.

- Il est encore tôt, lui apprit-elle, embarrassée. Le jour vient à peine de se lever.

Philéas se cramponna au rebord, se hissa et passa le menton par dessus l’épaule. La luminosité était encore trop faible pour qu’il pût voir précisément le mouvement de l’océan. Une brume grise, légère, survolait la surface de l’eau. Combinée aux nuages sombres, elle faisait ressortir des couleurs fantomatiques dans le paysage dépourvu d’attrait.

- C’est trop calme, grommela-t-il.

Justine acquiesça. Le menton posé le plat-bord, les yeux du jeune garçon se perdaient dans le décor flou du matin. Le fond de l’air lui provoquait des frissons dans les bras. Il n’y avait plus un bruit. Soudain, une petite tache illuminée émergea du cadre, instantanément suivie par des dizaines de lumières ondoyantes. Philéas pointa son doigt vers elles, les yeux ronds.

- Regarde, dit-il d’une voix étouffée.

- Je les vois, chuchota Justine, qui recula d’un pas.

- Tu sais ce que c’est ?

- J’ai ma petite idée.

De nombreux points étincelants parsemaient désormais la toile vaporeuse. Ils apparaissaient successivement aux quatre coins de l’océan telle une réaction en chaîne explosive. À mesure qu’ils s’avançaient vers le navire, les pupilles du meneur se rétractaient. Paralysé dans sa contemplation, il n’osait plus bouger. Justine le rejoignit et déposa ses coudes sur le rebord.

- Ils sont tout prêt, commenta-t-elle.

- Justine, qu’est-ce que c’est ? On dirait qu’ils marchent sur l’eau.

Elle eut un sourire en coin.

- Des alcyons.

Sur ces mots, les formes devinrent plus distinctes. Des oiseaux marins au plumage transparent se confondaient avec la couleur de l’eau, leur lueur phosphorescente donnant une impression de brillance. Ils ne marchaient pas, mais ils flottaient sur des nids.

- C’est pour ça que la mer est plate, ces temps-ci, souffla Justine. Les alcyons couvent leurs œufs, en ce moment, et ça peut durer au moins une semaine. Les marins appellent cette période « les jours alcyoniens ».

Un pli se forma entre les sourcils de Philéas.

- Il faut bien qu’ils retournent sur la rive à un moment ou à un autre, non ?

- Heu, oui, c’est exact. Pour se nourrir, ou s’installer, ça arrive.

- Ils ne doivent pas prendre le risque de couver loin d’une terre, dans ce cas…

Il put voir à l’air chamboulé de Justine qu’il avait visé juste. Les yeux ronds, ils se regardèrent de longues secondes le temps de réaliser ce qui leur arrivait.

- On est bientôt arrivés… articula-t-elle.

Elle se releva, s’élança vers la proue du navire et s’inclina si fort que son corps manqua de basculer dans le vide. Philéas s’empressa de la rejoindre. La pulsation de son cœur battant résonna jusqu’à ses tympans lorsqu’il aperçut le bout d’un mont dépasser du brouillard. Justine lui tapota le bras, bouche-bée.

- Il… il faut…

Elle tenta de se reprendre, les mains tremblantes.

- Va chercher Endrick. On doit régler les voiles si on veut atterrir en douceur.

Philéas ne se fit pas prier ; il détala vers la cabine, manquant plusieurs fois de tomber à cause du sol glissant. Il secoua le hamac de son ami endormi, puis fit de même avec les trois autres.

- Debout là-dedans !

- Phil, il est encore trop tôt… grommela Endrick en plaquant son oreiller sur sa tête.

- On y est. On va accoster. Et j’ai besoin de ton aide.

Ariane se redressa brusquement, ses boucles rousses en bataille cachant la moitié de son visage.

- Qu’est-ce que tu viens de dire ?

Colin se laissa tomber de son lit, encore ensommeillé.

- On a rejoint l’autre bout de l’océan ?

- Oui, et il semblerait qu’il y a une terre. Endrick, pas le temps, l’arrêta Philéas dans son élan alors qu’il allait mettre ses chaussures. On doit se dépêcher.

Le brun hocha la tête brièvement avant de suivre le meneur jusqu’au pont. En chaussettes, les cheveux plaqués contre le front, ils échangèrent un regard entendu et montèrent sur le grand mât. Les pieds de Philéas dérapèrent sur l’échelle de cordes tant il allait vite, excité de voir à quoi ressemblaient les terres inconnues. Lorsqu’ils atteignirent le grand hunier, à genoux sur la vergue, ils restèrent cois.

- Attendez-moi ! résonna une voix en contre-bas.

Ariane les rejoignit en moins de deux. Elle avait attaché ses cheveux en chignon pour qu’ils ne la dérangeassent plus. Une ride apparut sur son nez allongé.

- On dirait les monts enneigés, je me trompe ?

- Pitié, pas ça, murmura Philéas, se remémorant la douloureuse transformation de Justine en oiseau.

Endrick allongea son cou, les yeux plissés.

- Je vois des toits. Vous croyez qu’il y a des habitations ?

- Où ça ?

- Au pied du mont tout à gauche.

Les oiseaux s’étaient réunis sur le pont. Ils encerclaient Flamme. Celui-ci s’éleva lentement et, comme s’il avait entendu les paroles d’Endrick, se dirigea vers ce qui ressemblait à un village. Il leur montrait le chemin. Justine donna un grand coup de gouvernail sur la gauche et leur hurla de déployer un peu plus la voile. Les trois amis se penchèrent et effectuèrent la manœuvre.

- Je viens de comprendre, souffla Ariane pendant que le bateau tournait.

Elle sortit son petit carnet à dessin de sa poche, attisant la curiosité des deux garçons. Le papier était encore humide. Ils approchèrent leurs nez de la feuille boursouflée sur laquelle elle dessinait.

- Là, c’est la vallée, dit-elle en gribouillant deux montagnes. Elle est traversée par le fleuve qui se jette dans l’océan.

Elle coloria une immense surface qui représentait l’étendue d’eau. Puis elle traça un cercle autour du schéma.

- Ce cercle, c’est pour quoi ? s’enquit Endrick.

- Rappelez-vous, Justine nous a dit que les monts enneigés ceignaient la vallée pour la protéger du mal qui régnait en terres abandonnées. En fait, ils entourent même l’océan. Tout ça, ajouta-t-elle en repassant sur le cercle, c’est la chaîne de monts.

- On ne pouvait pas les voir en plein milieu de l’océan, souligna Philéas.

- Et ici, ce sont les terres abandonnées, dit Endrick en pointant du doigt la zone libre autour du cercle. Là où on a atterri la première fois.

Ariane soupira.

- C’est pour ça que personne n’est jamais venu ici avant nous. L’océan appartenait au capitaine Haume et ses ancêtres, et même si on voulait le contourner par les terres abandonnées, la reine des glaces empêchait quiconque de passer.

- Elle n’est en rien une menace. Son seul but est de veiller sur la vallée, marmonna Philéas.

- Mais elle a failli nous tuer, rappela Endrick, les sourcils froncés. Pourquoi ?

- Un vrai mystère, conclut Ariane.

Ils relevèrent la tête vers le bout de terre qui bordait l’un des monts. Perchés sur leur mât, ils formaient à nouveau un trio, leur amitié ayant retrouvé de sa complicité. La brume finit par désépaissir, permettant aux adolescents d’avoir une meilleure visibilité. Implanté dans le sable, le village s’étendait le long des côtes, comme isolé du monde. Plus le navire approchait, plus les murs des maisons prenaient une teinte verte, et progressivement, des amas de tiges de lierre entrelacées prenaient forme sur les murs. La végétation avait englouti tout signe de vie.

- On ferait mieux de retourner en bas, déclara Ariane alors que le bateau arrivait vers la plage.

Philéas descendit en premier, sa chemise se soulevant sous la pression du vent. L’atmosphère était devenue lourde, le ciel chargé de cumulonimbus indiquant l’arrivée d’un orage. Constance le rejoignit, ses cheveux pour la première fois négligés lui donnant un petit côté farouche. Ses traits durs n’étaient plus masqués par du fond de teint comme au premier jour, et ses yeux bruns n’étaient plus mis en valeur par du mascara. Elle portait une robe légère et ample qui ne laissait pas apparaître ses formes, ses manches mi-longues flottant au contact de l’air.

- Justine vient de me dire que ce village est abandonné. Ça m’a l’air dangereux, le prévint-elle.

- Qu’est ce qu’il n’y a pas de dangereux, dans cette quête ? lança Endrick, une main posée sur le mât.

Le vent dégagea la mèche qui passait devant ses prunelles couleur noisette. Son expression narquoise se lisait toujours sur ses lèvres rieuses, mais elle était adoucie par l’affection qu’il portait à ses amis. Endrick n’était plus le garçon dissipé qu’ils avaient rencontré, il avait gagné en maturité. Le pli présent entre ses sourcils témoignait d’ailleurs de sa concentration, effort intellectuel qu’il s’était longtemps épargné avant de vivre au sein de la vallée.

- Ce serait pas mon épée ? s’étonna-t-il.

Constance jouait avec la lame pour le provoquer.

- Je n’ai rien pour me défendre. Toi, tu as Loukoum. Je ne rentre pas dans cet endroit sans arme.

Endrick se glissa entre elle et Philéas.

- Si, tu m’as moi, et ça ira très bien, marmonna-t-il en la lui reprenant des mains.

- Tu crois que j’ai besoin de toi ?

Leurs nez se touchaient. Un sourire espiègle étira les lèvres d’Endrick.

- Plus que tu ne le penses.

- Justine a arrêté le navire, les coupa Colin. Et je viens de mettre l’échelle.

- Bien, je suppose qu’on peut rejoindre la plage à pied. Ça ne me paraît pas trop profond. On y va, décida la meneur.

Il franchit le plat-bord du navire, attrapa l’échelle qui pendait et, d’un air mal-assuré, s’assit dans la barque branlante attachée au navire. Les autres embarquèrent chacun leur tour, puis ils pagayèrent jusqu’à ce que la hauteur de l’eau fût peu profonde. Philéas posa pied à terre en un bond, éclaboussant ses vêtements par la même occasion. Ses amis ne tardèrent pas à le suivre, dont Loukoum qui transportait leurs affaires. Les autres oiseaux les attendaient déjà dans le sable, aux aguets. Ils surveillaient les lieux. Philéas retroussa les pans de son pantalon et accéléra le pas. Un grondement sourd se répandait dans l’air à mesure qu’ils marchaient. Une fois arrivés sur la plage, une bourrasque puissante les poussa dans le dos, suivie d’un vrombissement plus profond.

- On doit trouver un abri, et vite, s’exclama Justine.

Philéas se tourna vers les maisons abandonnées.

- Ça ne va pas être bien difficile.

- Il y a l’embarras du choix, c’est sûr, fit Endrick, ironique.

- Pourquoi pas cette grange ? proposa Colin en pointant du doigt une bâtisse ensevelie par des vignes vierges grimpantes.

- Vous comptez sérieusement rentrer dedans ? grimaça Constance.

Un éclair déchira le ciel noir, illuminant un quart de seconde leurs visages inquiets.

- Tu as une meilleure idée, peut être ? l’interrogea Ariane sur un ton sec. C’est l’une des seules habitations dont le toit tient encore debout !

L’adolescente brune ne sut que répondre, frustrée. Philéas s’avança et leur intima de rester derrière lui. De même qu’une mère aurait pris ses enfants sous son aile, il les conduisit vers le bâtiment agricole, les flashs saccadés des éclairs les accompagnant dans leur avancée. La façade en bois inachevée leur permit d’apercevoir des sacs de graines moisies renversés sur le sol. Un nuage de poussière occupait le premier étage plongé dans l’obscurité. Cet endroit semblait être inoccupé depuis plusieurs années. Au moment où les adolescents arrivèrent au seuil de la porte, une quantité innombrable de volatiles s’échappa par les fenêtres en une explosion de couleurs.

- Charmant, déclara Constance, les mains sur les hanches.

- Ne traînons pas, siffla Philéas.

Ils pénétrèrent la vaste pièce sans se lâcher du regard, le roulement du tonnerre résonnant jusqu’à faire craquer les planches en bois. Loukoum, qui ne pouvait rentrer, monta la garde devant le bâtiment, abrité par un tilleul.

- Qu’est-ce qu’on va bien pouvoir faire en attendant ? s’enquit Ariane, peu rassurée.

- Les oiseaux ont l’intention de nous guider dans notre quête, répondit Justine en haussant les épaules. On va les consulter, établir un plan et continuer d’avancer quand l’orage ne sera plus une menace.

- Justine a raison, soupira Philéas. Montons. On sera plus en sécurité en haut.

Il espérait fortement que les oiseaux leur montreraient le chemin. Le jeune garçon attendit que tout le monde grimpât pour fermer la marche. Un filet de poudre grise s’écoula à un centimètre de son épaule lorsqu’il arriva. Cela provenait sûrement des poutres camouflées par le lierre. Les charpentes vermoulues qui traversaient le toit lui rappelèrent la maison de Joseph et d’Émilie. Face à lui, dans le cadre de la façade grande ouverte, s’étendait le village dans toute sa splendeur, plongé dans l’immobilisme le plus total. Pas une lumière. Pas un passant. Juste la foudre zébrant le ciel, semblable à une gigantesque toile d’araignée, et des détonations drues. Justine s’assit sans se soucier de salir sa salopette, Pia posée sur sa tête. Sa fine silhouette se dressait à contre-jour l’instant d’un éclair, bientôt rejointe par les cinq gabarits de ses amis. Tous observaient le spectacle fascinant de l’orage qui se produisait sous leurs yeux.

- Colin, tu as pu identifier les oiseaux qui se sont envolés tout à l’heure ? demanda-t-elle calmement.

- Il ne peut pas les avoir tous vus en même temps… commença Endrick.

- Ils étaient de la même espèce, l’interrompit Justine.

- Pourquoi le demander à lui ? Tu es assez intelligente pour le savoir, non ?

- C’est son domaine.

- Ernest m’a tout appris, confirma Colin. Des oritums jusqu’aux bobris.

Une vague hésitation le saisit. Philéas remarqua qu’il s’était décontracté au fil des mois. Il n’était plus le garçon frêle et replié sur lui-même dans le fauteuil de Constance. Ses gestes nerveux se réduisaient à une position plus confiante lorsqu’il était entouré de ses amis. Sa mauvaise mine avait disparu ; seul son regard éteint persistait.

- Tu m’inquiètes, murmura Justine. Tu as vu quelque chose ?

- J’espère me tromper. Mais s’ils vivent ici, on a intérêt à garder la tête froide.

- Qui « ils » ? souffla Ariane.

Colin passa une main derrière sa nuque, embêté.

- Les oiseaux du diable. Ils vivent généralement dans les endroits chauds et humides. On les reconnaît à leurs gros yeux oranges. Ils… ils chantent une certaine mélodie.

- Quelle sorte de mélodie ? demanda Constance.

- Elle s’introduit dans les esprits les plus faibles et joue avec les ténèbres qui l’occupent. Elle peut rendre la victime complètement folle jusqu’à lui donner l’envie d’en finir.

Profondément bouleversés, les adolescents n’émirent plus aucun son pendant de longues secondes. La peur les gagnait lentement.

- Il existe un moyen de s’en détourner, mais il faut savoir s’y accrocher, les prévint Colin. Il paraît qu’il faut penser à la personne qu’on aime le plus, puisqu’il nous est impossible à ce moment là de penser à un bon souvenir dans notre vie.

Philéas sentit son estomac se retourner dans son ventre. Les mains tremblantes, il tenta vainement de calmer son cœur qui s’emballait.

- C’est ça, lâcha Justine d’une voix rauque.

Pia venait de lui donner un petit coup de bec.

- La suite de la quête… on doit réussir à traverser le village malgré les hurlements des oiseaux du diable.

Philéas déglutit.

- Pour aller où ?

- J’ai vu une grotte… elle doit être à la sortie du village, creusée au pied du mont, expliqua Justine qui fermait les yeux pour fouiller sa mémoire.

- Le village… il a certainement dû être déserté à cause de ça, ajouta Endrick. C’est impossible de vivre ici.

- On est forts. On va y arriver, les rassura Ariane. Ceux qui auront plus de facilités à résister aideront les plus vulnérables.

Tous hochèrent la tête, terrorisés.

- J’ai un mauvais pressentiment. Sortons de là, paniqua Justine.

Philéas l’attrapa par le poignet alors qu’elle se relevait.

- Et l’orage ?

- Il ne pleut pas encore. Il faut qu’on atteigne cette grotte au plus vite.

Le jeune garçon préféra lui faire confiance. Des frissons parcoururent sa nuque en sueur.

- Ne paniquez pas, d’accord ? Personne n’abandonnera personne, et surtout, on a nos oiseaux avec nous, articula-t-il en voyant les yeux ronds de ses protégés. Suivons Pia, elle nous mènera à la grotte.

En sortant de la grange, Loukoum se plaça derrière eux pour assurer leurs arrières. Pia décida d’emprunter une ruelle angulaire, aussitôt devancée par Brahms qui partit en éclaireur. Altesse planait au dessus de leurs têtes, et Edelweiss et Flamme marchaient de part et d’autre du groupe.

- Vous avez entendu ? chuchota Constance une fois arrivés sur la place de l’église.

- Non, quoi ? s’alarma le meneur.

- On dirait un sifflement, dit Justine, dans l’incompréhension.

- Moi aussi, je l’entends, marmonna Ariane. Ils chuchotent, maintenant.

Des hululements s’élevèrent dans la nature frémissante. Les adolescents se resserrèrent les uns contre les autres pour mieux scruter les environs.

- L’oiseau choisit une cible en particulier, grommela Colin qui devenait de plus en plus agité. Elle peut être la seule à l’entendre chanter.

- Pourquoi est-ce qu’il n’y a que les filles qui l’entendent ? s’emporta Endrick, sur les nerfs. Je n'entends que des cris de hiboux, moi !

Des échos de battements d’ailes se répercutèrent entre les murs, interminables, lourds, et de plus en plus bruyants ; ils effrayèrent les adolescents qui tentaient de situer le danger.

- Colin ! hurla Endrick. Pourquoi elles et pas nous ?

- Je n’en sais rien ! s’époumona le blond, la tête entre les mains.

En voyant le teint blême d’Ariane, Philéas lui prit la main et pressa sa paume contre la sienne.

- Je ne sais pas ce que tu entends, mais tiens bon. Tiens bon, Ariane.

- Ils sont partout, répéta-t-elle, épouvantée. Ils me disent que c’est de ma faute.

L’air horrifié, Justine bleuissait, retenant son souffle comme si elle assistait à une scène glaçante. Colin essayait de la raisonner à voix basse, les bras tremblants, seulement, elle perdit connaissance, s’écroulant contre lui.

- On bouge, tout de suite ! s’écria Endrick.

Pia ressentit l’urgence de la situation et se faufila dans un quartier commerçant. Philéas tira Ariane par le bras et l’entraîna avec lui. Colin, qui semblait affronter un mal invisible lui aussi, s’empressa de prendre Justine dans ses bras malgré ses membres alourdis. Les boutiques délabrées s’étaient écroulées les unes sur les autres, les pierres jonchant les pavés fleuris. Endrick forçait Constance à courir alors qu’elle se débattait. Philéas ne comprenait pas clairement ce qu’elle disait, mais à en juger le visage déformé de son ami, ce n’était pas agréable à entendre.

- Philéas, lâche-moi, laisse-moi, le supplia Ariane en larmes.

- Jamais.

Elle enfonça ses ongles dans sa peau si fort qu’il eut du mal à résister à la douleur. Une lueur de détresse traversa les yeux bouffis de la jeune fille.

- Tout est de ma faute, ma faute, mon entière faute, je me déteste pour ça, sanglota-t-elle.

- Tu n’as rien fait de mal. C’est ce qu’on essaye de te faire croire, lui assura-t-il désespérément.

Ils déboulèrent tous les six sur un quai, au bord d’une rivière. Une lignée de réverbères, vestiges d’un passé lointain, semblaient s’étendre jusqu’à l’infini. Les adolescents prirent le risque de se lancer vers l’inconnu, l’ombre de leurs formes longilignes s’étalant à la lueur des éclairs. Philéas n’avait jamais couru avec tant de peine. Ses chaussures martelaient le sol si fort qu’il en souffrait. Ariane traînait des pieds, la mort dans l’âme.

- Là bas, au bout du quai ! indiqua Colin.

Philéas aperçut un tunnel creusé dans le mont qui surplombait le village. Ils ne tardèrent pas à passer sous un pont formé de poutres usées par le temps puis, veillant à éloigner les filles de l’eau, longèrent le muret qui les menait vers la caverne. Endrick fut le premier à s’y jeter et à plaquer Constance contre le mur, dans l’obscurité. Il passa ses mains sur ses oreilles et lui empêcha d’entendre le moindre son. Philéas fit de même avec Ariane pendant que Colin se chargeait de ramener Justine à la réalité. La jeune file rousse hurla, se démena pour se libérer de l’emprise de son ami, les traits défigurés par les larmes. Il chercha à capter son regard, impuissant.

- Doucement, ça va aller…

Le meneur appuya son front contre le sien l’espace d’une minute et renferma un peu plus ses mains veineuses autour de ses oreilles mouillées. Les yeux larmoyants d’Ariane rencontrèrent enfin les siens. Elle hoqueta, anéantie par l’amoncellement d’émotions qui retombait.

- C’était horrible, tellement horrible…

- C’est fini, maintenant, murmura-t-il en ramenant sa tête contre son épaule.

Les oiseaux, dont le village était l’unique terrain de chasse, ne purent aller plus loin et s’écartèrent du refuge des adolescents. Le bruit des battements d’aile diminua soudain. Constance se laissa tomber contre le mur, la joue écrasée sur le bras d’Endrick qui l’enlaçait. Loukoum s’était couché près d’eux et supportait le poids de son maître à l’aide de son bec.

- Comment va Justine ? s’étrangla-t-elle.

Colin passa un bras derrière son dos et la souleva légèrement. Sa voix se brisa lorsqu’il déclara :

- Elle est en état de choc.

Ariane tomba à genoux à côté de Justine, dévastée. Flamme vint se nicher sous son bras, tandis que Pia regardait sa maîtresse sans bouger, tête baissée. Colin passa une main sur la tempe de la blonde et murmura, tremblant :

- Justine. Je suis là. Tu m’entends ? Il faut que tu te réveilles.

La jeune fille battit plusieurs fois des paupières. En reconnaissant Colin, son corps se relâcha et ses lèvres cessèrent de trembler. Elle calma sa respiration rapide puis, exténuée, elle enfouit son nez dans son cou, le regard dans le vague. Peiné, il ferma les yeux et l’enserra de toutes ses forces.

- Il y avait leur voiture, elle a dérapé… et leur voix avant qu’ils ne meurent… j’étais seule… émit-elle faiblement.

- Tu ne l’es plus, je suis là, répéta-t-il.

La moitié du visage caché par la manche d’Endrick, Constance étouffa un énième sanglot.

- Tu les entendais, toi aussi ? Les oiseaux ?

Colin serra les dents.

- Oui, admit-il. Et j’ignore pourquoi.

- Mais… tu as réussi à le surmonter, remarqua Philéas, confus.

- C’est vrai, ça, enchaîna Endrick. C’est normal ?

- J’étais peut être trop occupé à essayer de survivre pour les écouter, répondit Colin, évasif.

Philéas en doutait. Avec son passé, Colin était de loin le plus fragile du groupe, cependant, s’il n’avait pas combattu la mélodie, il n’aurait pas pu sauver Justine. Cela ne relevait donc pas seulement d’un mental en acier. Le meneur se promit de percer ce mystère quand il en aurait l’occasion. En attendant, il devait s’occuper de ses amis et leur redonner de l’espoir. Car les épreuves étaient loin d’être terminées.

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jean-paul vialard


Qu’est-on lorsque l’on n’est personne ? Que fait-on à cette heure qui n’en est pas une, ici, en ce lieu qui pourrait être sans nom, ne pas figurer sur une carte, un plan, qu’est-on sinon un désespoir flottant à tous vents, un genre de drapeau de prières muet qui distille ses vœux dans l’air glacial et sait que, jamais, ses espoirs ne seront exaucés ? Qu’est-on lorsqu’on n’est pas, que personne ne vous attend dans une pièce douillette, que nul repas ne vous sera servi, que nulle chambre ne vous offrira son abri ? L’hôtel qu’on attribue aux sans-abris est une entité froide, administrative ; la chambre dans le Refuge Social est le lieu où l’on vous dépouille, non de votre misère, celle-ci on vous la laisse, mais de votre dignité, de votre honneur. Vous n’êtes qu’un chiffre parmi la vaste marée humaine des Sans-Noms, des Sans-Grades, des Sans-Mesure. Oui, à la Rue, vous êtes Sans-Mesure, c'est-à-dire que vous ne serez jamais jugé à l’aune de vos qualités, de vos biens, de votre savoir. Toutes ces possessions sont pour les nantis dans leurs luxueux hôtels, pour les Riches dans leurs maisons aux boiseries d’acajou. En réalité vous ne demanderiez pas grand-chose : la pression amicale d’un regard, un geste de complicité, un bol avec une soupe gagnée par le travail, une halte où vous reposer, un foyer où vous réchauffer.
Vos demandes sont bien modestes, comme est modeste l’Amoureux qui grave sur les troncs, à l’abri des regards, l’amour qu’il dédie à son Aimée. Peut-être même l’Aimée n’en sait-elle rien ? Mais l’Amoureux le sait et cela lui brûle le cœur et cela fait dans son âme ce subtil gonflement, cette montgolfière qui l’emporte loin, oui, loin, au-delà des frontières mêmes du corps, là où scintillent les sentiments pareils à une rosée matinale. Oui, toi l’Invisible, ce que tu souhaiterais, comme l’on attend de découvrir une gemme précieuse, cette rosée matinale, cette simple rosée qui brille des feux de la joie. Je sais, les intellectuels diraient que tu es riche, précisément, de ta pauvreté, que ton dénuement tresse à ton front les palmes d’une ineffable félicité. Oui, je sais, l’on peut dire tout cela et bien d’autres choses encore. Mais la réalité est dure, le principe qui l’anime sans pitié, sous les coups duquel tombe son opposé le principe de plaisir. Disserter sur le bol de soupe que l’on n’a pas est sans doute une épreuve, mais n’avoir qu’un bol vide est une expérience autrement douloureuse.
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Défi
Gwénaëlle L.
Elsa est la jeune dirigeante d’une entreprise dans le secteur des biotechnologies. Passionnée par les sciences, elle travaille d’arrache-pied dans l’espoir d’une percée technologique dans le domaine de la médecine. Par le pur fruit du hasard, elle devient l’objet d’une expérience scientifique à son insu : incarner la première femme omnisciente du monde.
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