20. Flou

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Colin

Colin fixait son bâton de berger entre ses mains, s’attardant sur les moindres détails qui parcouraient la surface noueuse. Fait en bois de cerisier, il avait appartenu à la reine des glaces. Des entrelacs se rejoignaient en une forme élancée, à la fois ferme et rugueuse au toucher. De nombreuses marques zébraient le bâton, preuves de son usage lors de grandes batailles à travers le temps. Colin s’en était emparé pour écarter ses compagnons du danger. Une fois arrivé à Marvegny, la branche avait perdu toute forme de magie au contact des doigts, elle s’était comme éteinte. Cependant, le garçon ressentait une étrange sensation lorsqu’il s’en munissait pour parcourir les terres. Il sentait qu’il avait brisé un lien puissant qui dépassait sa compréhension.

- Tu ne lui as toujours pas demandé ?

Colin ignora la voix féminine. Un silex à la main, il s’apprêtait à tailler son bâton.

- Si j’étais toi, je ne ferais pas ça, s’entêta-t-elle.

Le jeune garçon releva à peine les yeux, peu intéressé.

- Et pourquoi pas ? grommela-t-il.

- C’est un objet ancestral. Il a traversé une époque. Et puis… qui sait ce qui se trouve sous l’écorce ?

Colin serra ses épaules puis, frustré, soupira. Il jeta le silex dans l’herbe et fit face à son interlocutrice, un rictus crispé aux lèvres.

- Ondine…

- Colin ?

La jeune fille face à lui adoptait un air innocent, ses grands yeux gris l’interrogeant longuement. Il revoyait la force avec laquelle elle l’avait emporté sur la piste. Le chagrin l’avait submergé, il s’était laissé allé, fatigué de conserver le moindre espoir de plaire à Constance.

- C’est un espoir condamné à s’éteindre.

Colin sortit de ses pensées, les yeux écarquillés.

- Qu’est ce que tu as dit ?

- J’ai dit quelque chose ?

Ondine lui sourit. Ses longs cheveux blancs tombaient jusqu’à ses jambes. Depuis qu’ils avaient dansé ensemble, la jeune fille ne manquait pas l’occasion d’apparaître sous ses yeux, sans qu’il ne s’y attendît. Elle avait toujours fait en sorte de ne jamais croiser Justine ; celle-ci ne se doutait même pas de son existence.

- Tu ne lui as toujours pas demandé, à ce que je vois, commenta Ondine.

- Il trouvera le bon moment, répondit Colin. Je ne peux pas me permettre de le lui réclamer.

La jeune fille passa un doigt sous son menton, puis se redressa sur ses genoux, le visage illuminé.

- Tu as déjà tenté de l’utiliser ? Je veux dire… comme la fois où tu as sauvé les autres, en créant un trou.

- Plein de fois, marmonna Colin. Chaque fois que je cherche à m’en servir, aucune connexion ne passe.

- Je vois. Tu te sens faible.

- J’en ai vraiment besoin, râla-t-il en plantant le bâton dans l’herbe, l’air las.

Ondine s’avança vers lui. D’une main hésitante, elle approcha son indexe puis, après avoir frôlé celui de Colin, resserra ses doigts autour du bâton. Un électrochoc saisit le jeune garçon par les bras, envahissant son corps jusqu’au bout de ses doigts de pied. Un flash, violent, apparut dans son esprit. Cet effet eut le don de raviver en lui le souvenir d’un homme qui, offrant la branche de cerisier à une inconnue dont il ne put voir le visage, paraissait ennuyé. À l’ombre d’un arbre fleuri, peu confiant, l’homme recula d’un pas et salua la personne face à lui à contrecœur. Le rire amusé d’Ondine ramena soudain Colin à la réalité.

- Alors, tu dors ou quoi ?

Perturbé, le jeune garçon se retrouva penché en arrière, les mains posées dans l’herbe. Le bâton, immobile, gisait à ses pieds. Il déglutit et, après avoir retrouvé ses mots, demanda, livide :

- C’est… toi ? C’est toi qui viens de faire ça ?

Ondine battit des paupières, ses longs cils clairs frôlant sa peau diaphane. Elle déposa sa paume sur la joue du garçon et, plantant son regard dans le sien, murmura :

- Ce que tu cherches, trouve-le.

Surpris par une détonation, Colin se réveilla en sursaut sur la banquette du salon, le front trempé. Ernest venait d’entrer en trombe dans la pièce, vêtu de sa fidèle cape noire.

- On a un nouveau cas.

- Vous m’avez laissé dormir ? s’étrangla le blond, bondissant aussitôt.

- Tu en avais besoin, petit.

Colin passa une main sur son front, tentant de se rappeler de son rêve qui semblait s’être envolé. Frustré, il traversa la pièce et demanda :

- À quoi avons-nous affaire ?

- Corbeau moqueur.

Le garçon se figea à l’idée que cet ange de la mort eût encore frappé ; volant la vie des personnes âgées et malades, il les torturait puis consommait leur cœur sans pitié.

- Est-ce grave ? demanda-t-il en remontant les bretelles de son pantalon.

- C’est Syna. Un corbeau l’a agressée dans son sommeil. Elle est au poste médical, mais il survole toujours la zone.

Effaré, Colin manqua de trébucher en enfilant ses chaussures. La voyante du village avait à peine quarante ans.

- Madame Grand ? Mais…

- Dépêche-toi !

Le tonnerre grondait. Les deux protecteurs se glissaient dans la pénombre de la nuit, accompagnés de Brahms qui se faisait discret. Après avoir longé les champs, ils arpentèrent les rues tels des voleurs, leurs capes se fondant dans le sombre décor.

- Maître, murmura Colin. Elle était en bonne santé.

- Je sais, répondit-il, nerveux. Les charognards… s’esclaffa-t-il. Ils ont trouvé le moyen d’évoluer. De changer de stratégie. Nous devons nous adapter.

- Il peut s’en prendre à vous…

- J’ai encore mes deux jambes et mon bâton, mon garçon.

Il s’arrêta, surveillant les alentours du quartier dans un silence profond.

- Tu vois ce toit, là bas ?

Colin hocha la tête.

- Ton apprentissage théorique sur les corbeaux moqueurs, c’est fini. Tu vas passer à l’action, maintenant. Grimpe, on se rejoint en haut.

Dans un soulèvement de cape, Colin disparut à l’arrière de la maison abandonnée. Sa façade délabrée était trouée de lucarnes vides. Le garçon inspira, prit son élan et se jeta sur la première fenêtre à portée de main. En un bond impressionnant, il réussit à se rattraper au bord et escalada le mur en deux temps trois mouvements. Une fois arrivé sur le toit, il s’agrippa au faîtage et se pencha, un vent étouffant s’élevant dans les airs. Les éclairs illuminaient le ciel par moments, dévoilant l’endroit où s’était caché l’apprenti.

- Petit !

Colin tourna la tête vers la maison qui se trouvait sur son côté gauche. Son mentor s’était accroupi contre la cheminée. La rue vide qui les séparait arracha un frisson à l’adolescent.

- Souviens-toi de ton entraînement ; Brahms le prendra par derrière.

- Et vous ?

- Je fais le guet. Ne t’en fais pas. Ça ira. C’est l’un des oiseaux des ténèbres les plus faciles à avoir.

Les mains agrippées aux tuiles, Colin acquiesça. Un cri semblable à une porte grinçante retentit jusqu’à ses oreilles, glaçant le sang dans ses veines. Il était là. Le jeune garçon se releva, marcha en équilibre jusqu’au centre du faîtage et claqua son bâton une première fois. Une forme noire traversa le ciel au moment où les nuages furent éclairés. Le corbeau lui fonça dessus. Sa masse imposante plus grosse qu’un oiseau ordinaire effraya l’adolescent. Se rappelant son exercice sur une poutre, Colin prit son courage à deux mains et courut jusqu’à lui. Il esquiva son aile déployée, en profita pour l’attaquer au ventre puis, croisant ses petits yeux rouges, exécuta un salto arrière. Son pied manqua de glisser ; tombant sur le faîtage, il aperçut les pattes acérées de l’oiseau frôler sa poitrine. Brahms avait pris la relève. Attrapant le corbeau par le cou, il l’immobilisa, permettant à Colin de l’atteindre. Au moment où il s’apprêtait à en finir avec lui, Ernest hurla :

- C’EST UN PIÈGE !

Le garçon se tourna brusquement, évitant un autre corbeau moqueur de justesse. D’habitude, cette espèce agissait seule. Dans l’incompréhension, Colin tenta de le repousser, seulement, deux autres oiseaux jaillirent sur le côté. Brahms s’occupa de leur compte. Ernest n’hésita pas à sauter dans le vide sous le regard admirateur de son novice. Il planta son bâton dans la toiture pour se raccrocher et grimpa à ses côtés. Dos à dos, ils bravaient les corbeaux qui devenaient de plus en plus nombreux.

- On va échanger nos bâtons, tu vas les attirer à la forgerie !

- Quoi ?

- Le feu ! Leur point faible !

- Mais je ne peux pas vous laisser ! s’écria Colin, repoussant avec effort un oiseau endiablé.

Ernest l’ignora.

- On va se séparer. Toi, à droite, moi, à gauche ! Prêt ?

- Prêt.

Ils lancèrent leurs bâtons dans les airs. En un tournoiement, ceux-ci écartèrent les corbeaux une demi-seconde et retombèrent ensemble. Colin tendit la main, sauta vers celui de son maître et retomba sur le toit. Dérapant sur les tuiles, il se rattrapa à la gouttière, puis tomba sur les pieds avant d’exécuter une roulade. Une immense nuée noire se regroupa au dessus de lui, prête à lui foncer dessus. Le jeune garçon prit ses jambes à son cou sous les cris enragés des volatiles et s’engouffra dans les ruelles les plus étroites. Des coups de becs frôlaient sa nuque. La capuche rabattue sur la tête, il ignorait les lampes qui s’allumaient et les habitants entassés aux fenêtres. Colin enchaîna les tournants un par un, se tordant en quatre pour les prendre plus rapidement. Le bruit du battement d’aile, lourd et répétitif, s’approchait à chaque mètre qu’il gagnait.

Arrivé au centre du village, il tomba sur un petit garçon intrigué, debout devant sa maison.

- Le Protecteur ! Il est là, maman !

- Rentre à la maison tout de suite, Basile ! retentit une voix affolée.

- Ne reste pas là ! s’époumona Colin.

Il l’attrapa par les côtes, le jeta sur le côté et claqua la porte. Dérapant aussitôt pour reprendre sa route, Colin descendit la rue principale et se rendit jusqu’aux forges. Le tonnerre éclata, excitant les corbeaux qui pressèrent l’allure.

Le cœur de Colin manqua de lâcher.

La forgerie était encore ouverte ?

Plus il approchait, plus sa vision se précisait. Ariane, qui s’accordait une pause, referma la porte derrière elle, exténuée. Elle se figea en apercevant l’impressionnante masse de corbeaux. Colin lui hurla de partir, mais les jambes de la jeune fille semblaient ne plus lui obéir. Brahms l’écarta en la propulsant sur le côté pendant que Colin poussait la porte d’un coup d’épaule. Il s’aplatit aussitôt au sol, haletant. Telles des flèches en plein vol, les oiseaux pénétrèrent les forges un par un. Certains ne purent s’arrêter et s’écrasèrent contre le mur, tandis que d’autres reculaient à la vue du feu. Ils ne supportaient pas la chaleur. Au sol, des coups de becs et de pattes au visage, Colin rampa tant bien que mal vers le foyer. Une pile d’oiseau s’entassait dans les flammes, alimentant le feu qui rugissait dans la pièce. La température montait.

Il savait que ce n’était pas suffisant pour les arrêter. Certains passaient par les fenêtres brisées, d’autres évacuaient déjà les lieux.

Spontanément, malgré l’afflux de coups qui l’affaiblissait, il brandit son bâton, le dirigea vers des sacs de poudre et se concentra. Un champ de force l’entoura soudain, soulevant vaguement les contenants. Tremblant de tous ses membres, Colin se retint de hurler et, dans un élan de détermination, déploya furieusement son bras sur le côté. Les sacs volèrent vers le foyer. Le garçon n’eut que quelques secondes pour sortir.

Trois.

Colin se redressa et s’élança, boiteux.

Deux.

Il se jeta sur la porte.

Un.

Une déflagration perça le toit et une explosion résonna dans toute la contrée. Colin sentit une vague de chaleur lui dévorer le dos et l’éjecter à quelques mètres des forges. Sa tête heurta le sol. La charpente s’écroula en un fracas épouvantable. Les habitants se rassemblèrent autour du bâtiment pendant que le jeune garçon luttait pour retrouver ses esprits. Gémissant de douleur, il peinait à se relever, paniqué que quelqu’un le surprît. La voix d’Ariane porta jusqu’à ses oreilles sifflantes. Il devait partir au plus vite. Son bâton à la main, il réussit à s’appuyer sur ses poings et à se relever pour s’enfuir.

* * *

- Aïe.

- Patience.

Ernest enroulait un bandage autour de la tête de Colin. Assis sur un tabouret, le novice attendait sagement, Brahms sur ses genoux.

- Constance est plus douce, soupira-t-il.

- Il ne fallait surtout pas qu’on te voit avec cette blessure au poste. Attends une seconde… voilà.

Quelques mèches blondes du garçon s’échappèrent du bandage. Les bras ballants, il releva ses yeux humides vers son mentor. Ses joues étaient pleines de suie.

- Je suis fier de toi, déclara Ernest.

La pluie battait aux fenêtres.

- Tes entraînements ont porté leurs fruits.

L’adolescent resta silencieux un moment. Son menton marqué et ses traits lisses étaient couverts de petites coupures.

- Maître…

Les gouttes de pluie ruisselant contre les vitres l’apaisèrent. Il fixa le bâton de la reine des glaces posé dans un coin du mur, puis bredouilla :

- Je ne l’ai pas arraché à un arbre.

- Que dis-tu ?

Le regard de son mentor rejoignit le sien sur la branche de cerisier.

- Il était à la reine des glaces, lâcha Colin.

Il redoutait la réaction d’Ernest. Cependant, celui-ci se contenta de croiser les bras dans le dos et de marmonner :

- Je sais. Ce genre de consistance -il attrapa le bout de bois- ne m’échappe jamais.

- Il ne fonctionne plus.

- C’est normal. Tu n’es pas son possesseur d’origine.

Colin fronça les sourcils.

- Je ne comprends pas. Pourquoi ai-je pu m’en servir lorsque je l’ai volé ? Le vôtre m’a permis de faire exploser les forges.

- C’est temporaire ; le temps de s’adapter au changement, il peut mettre plusieurs heures avant de perdre son pouvoir si son possesseur ne le récupère pas.

Son mentor vint vers lui, tira une chaise et s’assit.

- Tu sais que je ne suis pas un sentimental. Parler à cœur ouvert, ce n’est pas vraiment ma tasse de thé, tu comprends ? Mais il faut que je te le dise. Je n’ai jamais vu quelqu’un progresser aussi vite.

Le jeune garçon tressaillit, étonné.

- Tu es vif. Rapide. Discret. Tu ne t’imposes pas, je ne t’entends jamais te plaindre.

Ernest eut un bref sourire.

- Dis-moi… quand est-ce que tu allais te décider ?

- Me décider ? s’étonna Colin.

- Je sais que tu meurs d’envie d’avoir ton propre bâton, alors que c’est quelque chose qui se mérite à la fin de l’apprentissage.

- Non, je…

- Ton humilité est décidément innée.

Colin ne sut quoi répondre, touché par la sincérité de cet homme. Il se disait incapable d’exprimer ses sentiments, cependant, ses traits doux flétris par l’âge et ses yeux profonds parlaient pour lui.

- Je t’apprécie beaucoup, déclara Ernest, les mains sur les genoux.

Le jeune garçon sonda l’expression de son visage, les sourcils rapprochés.

- Merci d’avoir cru en moi, murmura Colin.

La pluie s’intensifia, couvrant presque ses paroles. Ernest inspira profondément puis, penché vers son apprenti, déclara :

- Tu feras ton rite de passage demain.

- Demain ?!

- Les circonstances m’y obligent. Tu es l’un des élus et ta quête approche. Il ne faut plus tarder.

Ernest l’empoigna, un grand sourire aux lèvres. Colin le remercia du regard, fou de joie.

- Nous irons sous le Grand Chêne. Ce n’est pas bien loin, quelques bonnes heures de marche.

Les deux compagnons se regardèrent longuement puis, émus, vaquèrent à leurs occupations. Colin s’occupa de préparer le dîner pendant qu’Ernest, vêtu d’un tablier, s’attelait à son passe-temps favori, la poterie.

* * *

La réunion était mouvementée, dans la tente du conseil. Le débat faisait rage entre les chercheurs. Les villageois patientaient à l’extérieur, affolés par les évènements de la veille. Jamais une attaque de corbeaux aussi importante ne s’était produite. Sans le Protecteur, les morts se seraient accumulées par centaines.

- La vallée est menacée.

Colin sursauta. Ondine s’était placée à ses côtés, ses longs cheveux attachés en tresse balayant son corps frêle.

- Ils ne vont quand même pas vous envoyer maintenant, si ? se demanda-t-elle à voix haute.

Le jeune garçon croisa son regard envoûtant, frémissant. Son rêve lui revint à l’esprit en un éclair.

- Tu tires une drôle de tête, rit-elle. Quelque chose te tracasse ?

- Tu es venue me voir, hier ?

- Tu ne t’en rappelles pas ?

- Ondine, je…

Philéas sortit le premier de la tente, accablé. Les chercheurs s’agitaient autour de lui, furieux. Ils ne semblaient pas avoir tranché leur décision, tous positionnés sur un avis différent. Justine se tenait à l’arrière, la mine pâle. La voix cassée du meneur parvint jusqu’à eux :

- Je n’ai pas la force de parler, alors je ne m’éterniserai pas. Les oiseaux des ténèbres gagnent du terrain. Ce n’est plus possible à gérer, les pertes deviennent trop importantes. Les Six seront convoqués dans quelques jours afin de débuter la quête qui les attend depuis un an déjà.

Si Philéas paraissait autant exténué, c’était en raison de son récent voyage à travers les régions de la vallée. Alexandrina avait décidé de l’accompagner pour qu’ils fissent plus ample connaissance. Depuis, une certaine proximité s’était instaurée entre eux. La jeune fille semblait veiller sur lui depuis qu’ils étaient fiancés ; attentive, elle guettait les moindres gestes de son époux et l’aidait à endosser la responsabilité de meneur. Colin lui avait remarqué une tendance à rester sereine ; elle soutenait Philéas dans les épreuves les plus dures, lui permettant de relâcher la pression.

- Calmez-vous, retentit la voix d’Alexandrina face à la vague d’exclamations. Ils sont prêts, nous allons tout organiser pour que cela se passe dans les meilleures conditions. Nous gagnerons cette bataille.

La foule hurla, un poing levé vers le ciel.

- Ils vont vous envoyer, alors, soupira Ondine, son doigt fin posé sur ses lèvres roses.

- On dirait bien, marmonna Colin, bousculé à l’épaule par les villageois qui rentraient.

- Tu voulais me dire quelque chose, je crois ? Tout à l’heure.

- C'est compliqué, confia-t-il, se dressant sur la pointe des pieds pour chercher Justine. Tu vas trouver ça étrange mais… je ne sais pas si certaines de nos conversations existent. Souvent, je me réveille et je les oublie.

- J’apparais dans tes rêves ?

Ondine avait penché la tête, les yeux pétillants. Pris de court, l’adolescent bégaya :

- Je… enfin… c’est…

- Tu ne sais plus faire la différence entre la réalité et le songe, Colin ?

Une main sur le front, il perdit l’équilibre et lâcha sa branche de cerisier. Cette phrase résonnait dans sa tête comme des coups de marteaux infinis. Lorsqu’il releva la tête, Ondine avait disparu. Justine l’avait remplacée.

- Joli bandage, dit-elle.

Il retint une grimace. Justine venait de passer une main sur sa tempe.

- Tu devrais aller voir Christophe.

- Ça va.

- Tu es tout bizarre… tu vas bien ?

Un instant et il crut apercevoir la couleur grise des yeux d’Ondine se refléter dans l’iris bleu de son amie. Perdu, il eut un mouvement de recul qui n’échappa à Justine. Son cœur battait à toute allure. Face à sa détresse, elle vint glisser sa main dans la sienne. Colin se cramponna aussitôt à ses doigts.

- Désolé, je ne sais pas ce qui m’arrive.

- Ça ne fait rien, chuchota-t-elle. Sûrement ce coup à la tête. Un corbeau, c’est ça ?

- Oui. Je rentrais les pelolaines et… je n’ai pas eu le temps de m’abriter, mentit-il.

Hermance fit un signe de main à son apprentie, lui demandant de la rejoindre. Justine passa son menton par dessus son épaule et, le nez près du visage de son ami, elle déclara :

- C’était très courageux de ta part d’avoir pensé à eux.

Elle lui embrassa furtivement la joue avant de partir. Les yeux rivés vers elle, Colin ramassa lentement son bâton, mi-surpris, mi-attendri.

- Un baiser magique ?

Il tomba nez à nez avec Ondine.

- Désolée, j’ai dû m’absenter, expliqua-t-elle.

- Il faut que j’y aille, de toute façon.

- Avant de partir… promets-moi une chose.

- Oui ?

- La fleur séchée…

Elle enleva une fleur blanche de ses cheveux, la coinça au creux d'une fissure du bâton, puis la toucha d’un geste délicat.

- Pourras-tu la déposer sur celui que tu recevras demain ?

- Pourquoi ? souffla-t-il.

Elle lui sourit, dévoilant ses petites dents blanches.

- Pour penser à moi, voyons.

Sur le chemin du retour, Colin réfléchissait. Ondine agitait en lui une confusion dévorante. Ce fut seulement arrivé devant sa maison qu’il se rappela ne jamais lui avoir parlé de son rite de passage.

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