19. Les fiançailles

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Justine

Les premières lueurs du soleil blanchissaient l’horizon encore plongé dans l’obscurité. Un attroupement de nuages se dirigeait vers les montagnes, poussés par une brise paisible qui étalait dans le ciel des traces grises violacées. Justine souleva le fil barbelé qui lui barrait le chemin, s’assura de ne pas trouer sa jupe et traversa le pâturage florissant. La vallée avait retrouvé son climat tempéré, le bétail enfermé dans les étables sortait, la nature renaissait. Cherchant Colin du regard, Justine luttait contre la fatigue qui l’engourdissait ; depuis que son ami avait reporté leurs séances de lecture au petit matin, elle peinait à s’adapter à son nouvel emploi du temps. Mais elle s’y rendait sans broncher, heureuse pour l’adolescent, qui semblait s’être familiarisé avec son nouveau mode de vie. Au loin, elle pouvait l’apercevoir, entouré de son troupeau de pelolaines qui broutaient à coups de bec. Debout, son bâton de berger dans la main, Colin observait les montagnes qui se dressaient devant lui, le vent agitant sa tunique en lin. Il se croyait seul. Lui qui avait l’habitude de l’être, il ne s’en plaignait pas. Justine s’arrêta, la poitrine compressée. Il semblait s’être retiré du monde réel, amoureux qu’il était de sa ferme, il menait une vie tranquille. Seulement, un air triste se peignait sur son visage lorsqu’il se retrouvait confronté à lui-même. Des souvenirs douloureux le saisissaient, durcissant ses traits usés que seule Justine remarquait.

Alors qu’elle marchait vers lui, Colin décida de s’asseoir, dos à elle. Il déposa son bâton et tendit la main vers un oisillon curieux. Les pelolaines se nourrissaient particulièrement de pousses et de plantes herbacées en eau profonde, contraignant l’adolescent à se déplacer régulièrement. Solitaire, attentif à ses petits troupeaux qui le suivaient partout, Brahms sur un bras, il lui arrivait parfois de parcourir les montagnes à la recherche de sources et d’étangs. Le soir, il rentrait exténué, accueilli par son mentor accablé par les années. Il s'occupait de lui. Se chargeait d’exécuter les tâches les plus lourdes.

Colin s’était pris en main.

- Il y a eu un nouveau-né, cette nuit ?

Justine se posa à ses côtés, émerveillée par l’oisillon qui approchait son berger.

- Tu aurais dû voir ça, c’était magnifique, souffla le garçon blond, le doigt toujours tendu.

- J’aurais aimé…

Justine se tut. Le petit oiseau venait de se nicher au creux de la paume de Colin.

- Tu as une jolie relation, avec eux, dit-elle, envieuse. Chaque fois que je m’approche, ils s’enfuient.

Sans hésiter, Colin lui prit la main et la déposa délicatement sur le pelolaine. Jalouse, Pia s’approcha de la main de sa maîtresse et tenta de la picorer.

- Il suffit de patienter. Tu veux lui donner un nom ? s’enquit-il, un sourcil haussé.

Justine ouvrit grand les yeux.

- Je peux ?

Colin hocha la tête.

- Il a une plume beige, sous le ventre. Il sera facilement reconnaissable.

- Apo, murmura-t-elle. Comme Apollinaire.

Le jeune garçon pencha la tête, un sourire aux lèvres.

- L’aube au ciel fait de roses plis.

- Tu as retenu !

- Difficile de ne pas retenir.

Justine repensa à la journée où ils s’étaient déclarés l’affection toute particulière qu’ils se portaient. Alors que le silence gagnait les lieux, Brahms se dirigea vers eux, rasa l’herbe de près pour regrouper quelques pelolaines égarés et repartit aussi sec. Le battement de ses ailes avait accueilli leurs paroles pleines d’émotions.

- Justine ?

- Oui ?

La voix de Colin était empreinte d’incertitude.

- Qu’est-ce qui va se passer, pour Ariane et Philéas ?

Le cœur de la jeune fille manqua un battement. Cela faisait quelques semaines déjà que l’incident s’était produit, éloignant les deux concernés pourtant soudés depuis leur rencontre. Elle s’appuya un peu plus sur ses paumes à plat, le nez levé vers le ciel. Colin l’observait attentivement, inquiet.

- Je ne sais pas, avoua-t-elle à voix basse. Et ça me fait peur.

- Je ne veux pas qu’il nous arrive la même chose, déclara-t-il subitement, comme si cette pensée l’angoissait depuis trop longtemps.

Étonnée, la jeune fille tenta de capter son regard fuyant.

- Pourquoi est ce que ça nous arriverait ?

- Les choses ont changé. Je… je n’ai plus vu Endrick depuis un moment, Philéas et Ariane ne sont plus les mêmes et… Constance…

Il se mordit la joue, passant nerveusement une main dans ses cheveux.

- Tu l’aimes, n’est-ce pas ? demanda calmement Justine, plongeant ses prunelles dans les siennes.

Colin grimaça aussitôt, se figeant sur place. Sous la pression de la brise, l’herbe se dressa sous ses mains crispées et ses vêtements amples se soulevèrent. Après avoir longuement hésité, il se laissa tomber, effrayant le pelolaine appuyé contre sa jambe qui détala vers sa mère.

- Je ne suis personne pour le prétendre, marmonna-t-il.

- L’amour est un sentiment complexe.

- Constance est complexe, rectifia-t-il, embêté.

- Invite-la à danser le soir des fiançailles de Philéas et Alexandrina, proposa Justine.

Colin cacha son visage avec ses bras.

- Je ne sais pas danser.

- Je peux t’apprendre.

Le jeune garçon releva légèrement son coude et jeta un coup d’œil à son amie. Pendant un instant, elle lui trouva un air pitoyable et attachant, mais sa réplique la refroidit aussitôt.

- Avec tes deux pieds gauches ?

- Vas-y, moque toi, ronchonna-t-elle.

- Désolé, rit-il en se redressant et en lui tendant la main. Je suis tout à toi.

À genoux, le regard braqué vers sa main, Justine s’immobilisa. Une bourrasque sonore vint caresser leurs cheveux, tous deux perdus dans le regard de l’autre. Les oreilles de la jeune fille lui brûlaient. Elle mit un certain temps avant de glisser sa paume contre la sienne et, avec délicatesse, Colin la tira vers lui avant de déposer son autre main sur sa côte.

- C’est comme ça, qu’on fait ? demanda-t-il près de son oreille.

- Je… oui, répondit-elle, déstabilisée. Enfin, non. Sauf si tu veux commencer par une valse.

- C’est vrai que c’est un peu dépassé, admit-il.

- Je vais te montrer quelques passes de rock. C’est plus courant.

Ils se détachèrent l’un de l’autre, amusés. Justine lui reprit la main, tendit le bras et lui montra comment piétiner le sol en rythme. Colin suivit ses mouvements, à l’aise. Il exécutait facilement le balancer de bras fluide qui lui permettait d'entraîner sa partenaire avec lui.

- Tu te débrouilles bien, s’étonna Justine.

- J’ai une bonne professeure.

Il la fit tourner sur elle-même, puis ils enchaînèrent la passe des trois coudes. Souriants, les yeux pétillants, ils prenaient leur danse à la légère, manquant plusieurs fois de trébucher sur des pelolaines de passage. Le paysage tournoyait autour d’eux, la jupe de Justine avec lui, et plus rien ne comptait hormis leur instant de complicité. Justine lâcha le doigt de Colin lorsqu’ils eurent fini, pouffant de rire. Celui-ci ne pouvait s’empêcher de retenir un petit rictus, heureux d’avoir pu mener une danse pour la première fois. Ils finirent par se mettre au travail, lurent pendant une bonne heure et, lorsque Justine rassembla ses affaires pour partir, elle déclara :

- N’aie pas peur pour nous deux. L’amitié est une valeur sûre. Je vais m’assurer que le groupe la retrouve.

Les épaules tombantes, serein, Colin s’appuya sur son bâton et répondit :

- Tu es notre valeur sûre. Je suis sûr que tu y arriveras.

- Merci, murmura-t-elle, les joues empourprées.

Elle lui fit un bref signe de main et repartit d’un pas vif, déterminée à recoller les morceaux.

* * *

- C’est ton premier conseil, ce soir. Tu as tes notes ?

Hermance, qui avait enfilé sa tenue la plus élégante, observait sa novice fouiller ses caisses emplies de papiers classés. Ses lèvres peintes en rouge étaient pincées et son front plissé trahissait sa réflexion profonde.

- J’ai tout, répondit Justine, nerveuse. Les autres membres sont déjà arrivés ?

- Certainement, marmonna Hermance.

- J’attaque directement avec mon idée, alors ?

- Comme je t’ai appris, oui. Tu attends que le plus ancien te laisse la parole.

- J’espère que ça leur plaira, soupira-t-elle alors qu’elles se dirigeaient vers la tente montée spécialement pour l’occasion.

- Le contraire n’arrivera pas. Ils verront comme tu es brillante, la rassura sa mentor. Je suis fière de toi.

Une lampe à huile posée sur une longue table éclairait la toile lisse. Une dizaine de personnes, dont Philéas, attendaient en discutant. L’intérieur baignait dans une lumière orange chaleureuse. Une montée d’adrénaline envahit Justine lorsque, une fois rentrée, des petits hochements de tête respectueux l’accueillirent. Hermance salua ses camarades, leur présenta sa novice et lui conseilla de s’installer à côté de son meneur. Connaissant leur relation, elle avait préféré la mettre en confiance et la placer près d’un ami.

- Je suis contente que tu sois là, chuchota Justine.

Soit il ne l’avait pas entendue, soit il l’ignorait ; il se redressa et, après avoir obtenu le silence, déclara :

- Merci à tous d’avoir pris la peine de vous déplacer jusqu’à Marvegny. Je sais que, pour certains, le chemin a été long, mais je vous promets que vous ne regretterez pas d’être présents ici ce soir.

À mesure qu’il s’exprimait, Justine s’enfonçait dans sa chaise, confuse. Les paroles de Colin résonnaient en écho dans son esprit. Philéas avait changé. Il ne lui avait pas adressé un seul mot, sollicitait ses aînés sans difficulté, balayait son audience avec un regard supérieur. Il dégageait une certaine prestance qui ne lui ressemblait pas mais qui, il fallait l’admettre, le rendait plus crédible. Justine avait remarqué que Louis ne le secondait plus. Son épanouissement était-il dû à cela ?

- Comme vous le savez, notre monde est bien différent du vôtre. Nous avons poussé un peu plus loin les limites de la science, dans certains domaines, j’entends ; Justine va vous faire part d’une avancée majeure qui, je l’espère, va révolutionner votre moyen de transport.

Des sourcils se froncèrent. Certains chercheurs ne semblaient pas attirés par cette idée. Justine se leva lentement, tremblante. Le plus expérimenté d’entre eux s’exclama :

- Nous vous écoutons.

- Merci, Philéas, merci, monsieur Narinck, dit-elle après s’être raclé la gorge. Sachez que nous ne cherchons pas à transformer la vallée, elle perdrait bien évidemment de son charme. Nous sommes plus dans l’optique de vous faciliter certaines tâches. J’aimerais vous montrer…

Elle étala l’immense plan qu’avait dessiné Ariane. Des chuchotements s’élevèrent. Ses coups de crayons étaient excellents. Précis, ils s’assemblaient de sorte à former une montgolfière géante. Le matériel était détaillé plus à droite, les légendes écrites de part et d’autre, et les couleurs harmonieuses au centre donnaient envie de s’échapper dans le dessin.

- N’ayant pas les qualités requises pour réaliser des croquis comme celui-ci, j'ai demandé à l’apprentie forgeronne a représenté ce modèle à la perfection.

- Qu’est-ce donc que cette… chose, marmonna une dame sceptique.

- Je vous présente la montgolfière. Idée conçue par les frères Montgolfier en 1792 dans notre monde. Elle pourrait servir aux habitants qui n’ont pas d’oiseaux porteurs.

- C’est inacceptable, on ne peut pas valider ça, gronda un chercheur.

Blessée, Justine resserra ses fiches contre elle.

- C’est un ballon à air chaud…

- Hermance, tu ne veux pas prendre la parole ? la coupa le chercheur. Cette petite n’est pas encore en capacité de parler science.

- Justine sait très bien ce qu’elle fait, siffla Hermance, le menton levé. Si tu cessais de l’interrompre, cette réunion serait déjà finie.

- Hervé, Laisse-lui le temps de nous expliquer comment ça marche, enchaîna posément l’ancien.

Complètement dépassée, Justine fronça les sourcils et, d’une voix tremblante, débita à toute vitesse :

- Vous avez devant vous un aérostat, composé d’une nacelle surmontée d’une enveloppe maintenue à la verticale par des mâts. La sustentation est assurée par l’air chauffé qu’elle enferme, si l’on en croit la force de la poussée d’Archimède. Oh, pardon, vous ne connaissez pas ce théorème, glissa-t-elle, remontée. Peu importe. Il nous suffit de construire un tissu de soie de vingt mètres de haut et seize de large, bien vernie. Pour ce qui est des détails, tout est sur le croquis ; filet, nacelle en osier, soupape, lest, ancre… je continue ? Ou n’est-ce toujours pas assez bien pour vous ?

Tout le monde resta silencieux, surpris par l’explication de Justine. Le chercheur en question haussa les épaules, reculé dans son siège.

- Très bien. Et pour ce qui est de la manœuvre ?

Rassurée d’être finalement écoutée, Justine déposa son doigt sur le plan.

- Ici, l’air contenu dans l’enveloppe de la montgolfière est réchauffé par le brûleur.

Les chercheurs se penchèrent sur le plan, intrigués.

- Quand il est plus chaud que l’air extérieur, la montgolfière peut voler. C’est au pilote de jouer avec les courants en changeant d’altitude, en réchauffant ou en refroidissant le ballon. À lui de trouver le vent qui lui correspond, il lui suffit de monter ou de descendre de quelques mètres.

- Qui nous dit que cette pratique n’est pas dangereuse ? l’attaqua Hervé.

- Grâce aux laurellacs et à mes instructions, nous réussirons à construire de parfaites petites montgolfières pour chacun des habitants. Fiables, et sécuritaires. Dans notre monde, les accidents sont très rares.

- Nous préférons qu’il y ait cent pour cent de bénéfices. Aucun risque, grimaça une chercheuse.

Prise au dépourvu, Justine ne perdit pas foi en son projet :

- C’est comme sur un ethon, le pourcentage de risques est infime et…

- Si vous n’êtes pas enclins à accepter notre proposition, nous comprendrons, la coupa Philéas.

- Mais Philéas…

- C’est leur décision.

- Laissez-moi vous parler de l’altitude, on peut à peine dépasser la cime des arbres, je vous assure que…

Philéas la fusilla du regard. La jeune fille se tut aussitôt, le sang battant si fort dans ses veines qu'il envahissait ses tympans. Elle était paralysée par la honte, un sentiment de délaissement lui brisant aussitôt le moral. Les chercheurs discutèrent à voix basse. Hermance tentait de capter son regard, attristée.

- Nous sommes sincèrement navrés. Ce projet pourrait avoir un grave impact sur la vie des habitants.

- Parce-qu’il vous est inconnu, grommela Hermance. Vous êtes censés avoir un esprit plus ouvert aux idées, c'est ce que vous avez toujours fait, d'ailleurs.

- Je regrette, soupira l’ancien. Mon avis n’était pas de la majorité. Si vous voulez bien nous donner les plans…

- Quoi ? lâcha Justine d’une petite voix.

- Toute idée non aboutie doit être laissée entre de bonnes mains. Faites-moi confiance.

Les chercheurs se levèrent, saluèrent Justine avec un air désolé et sortirent de la tente. Il ne restait plus qu’elle, Hermance et Philéas. Sa mentor tenta de s’approcher d’elle, mais Justine l’arrêta :

- Pouvez-vous m’attendre dehors, s’il vous plaît ?

- Mais je…

- Je ne peux pas en parler maintenant, dit-elle, les larmes aux yeux.

- Très bien.

Lorsqu’elle fut partie, la jeune fille se retourna vers Philéas, profondément déçue.

- Pourquoi tu es… comme ça, avec moi ?

Son ami haussa un sourcil.

- Je suis parfaitement normal.

Une boule se forma au creux de l’estomac de Justine, qui haïssait cette situation. Elle dut faire un effort monumental pour écarter son chagrin et se concentrer sur celui de son ami.

- Écoute, je… je sais que tu ne vas pas bien, en ce moment. Et j’aurais aimé t’aider si tu m’en avais donné l’occasion. Pourquoi ne m’avoir rien confié ?

- C’est fait, maintenant. Il n’y a plus rien à redire là dessus, dit-il, implacable.

- On était pourtant si proches…

- Justine, ce n’était pas aussi simple que tu le penses, d’accord ? s’agaça-t-il.

Il se leva et lui tourna le dos pour réunir ses affaires. La jeune fille baissa les yeux, en position de faiblesse.

- Je sais tout, articula-t-il, malheureux. Je sais ce que vous pensez. C’est trop lourd.

- On est tes amis, Phil, le rassura-t-elle avec douceur. Il n’est pas encore trop tard pour tout réparer.

Il se retourna soudainement vers elle et plaqua ses mains sur la table.

- Je ne peux plus vous regarder en face sans culpabiliser ! J’ai commis la plus grosse erreur de ma vie, plus rien n’est arrangeable ! s’écria-t-il, le visage proche du sien. Ce groupe se porte bien mieux sans moi, que tu le veuilles ou non !

Haletant, il maintint le contact visuel qui s’était instauré entre eux, son regard lançant des éclairs à Justine. Effarée, reculée dans son siège, elle mit un certain temps avant d'ouvrir la bouche et de chuchoter :

- Tu me fais de la peine.

Son ami ne réagit pas, le front plissé. Seules ses mains tremblaient. De longues secondes passèrent sans qu’ils ne bougeassent et, en un coup de vent, Philéas disparut. Avant de partir, il lui avait glissé ces quelques mots emplis de souffrance :

- Je suis vraiment désolé pour ton projet.

Immobile, le regard dans le vague, Justine fondit en larmes.

* * *

Il faisait nuit. Des lampions émaillaient les murs de la maison de la famille d’Alexandrina. Les criquets chantaient entre les brindilles d’herbe frémissantes du jardin. L’atmosphère était tendue entre les six amis, mais les villageois ne semblaient pas s’en apercevoir. La bénédiction des fiançailles s’était déroulée sans encombre, les deux jeunes adolescents résignés à accepter leur sort, un oiseau sur chacune de leurs épaules. Tout le village avait été invité, les musiciens animaient la soirée avec de bons morceaux, et tout le monde se plaisait à discuter. Le père de la fiancée venait tout juste d’annoncer l’ouverture de la danse. Philéas emmena sa partenaire jusqu’au centre de la piste, s’arrêtant à quelques mètres d’Ariane et Louis qui venaient d’arriver. Ils étaient en pleine discussion, et ce n’était apparemment pas leur meilleure ; Ariane avait les joues rouges à force d’avoir pleuré, et son compagnon maintenait une certaine distance entre eux. Une rivalité était née, la tension grandissant lorsque Alexandrina complimenta la robe d'Ariane. Celle-ci bafouilla des remerciements maladroits, mal à l'aise. Philéas et sa partenaire s’inclinèrent puis, après s’être défiés du regard, les deux couples s’éloignèrent. L’orchestre commença à jouer.

- Tu es sûre ?

- Mais oui, fonce !

Remise de la veille, Justine surveillait Colin depuis le buffet. Elle ne le quittait pas des yeux. Des fleurs de prairie cachées dans le dos, il marchait vers Constance. C’était la première fois qu’il s’était débarrassé de ses vêtements de berger ; Ernest lui avait prêté son plus beau costume, ému de voir son petit apprenti prendre la décision de sortir. Habillé en noir, les cheveux soigneusement coiffés et le regard pétillant, le jeune garçon avait remercié Justine pour tout ce qu’elle avait fait pour lui. La jeune fille avait ajusté le col de sa chemise, l’air fier. Il n’avait jamais été aussi beau. Alors qu’il n’était plus qu’à quelques centimètres de Constance, celle-ci lui tourna le dos, interpellée par Endrick. Une magnifique rose dans la main, le garçon brun s’approcha discrètement d’elle et, la lui offrant, lui demanda de danser avec lui. Déstabilisée, Constance jeta des coups d’œil autour d’elle pour s’assurer que personne ne les voyait. Le cœur battant, Justine l’aperçut se tourner vers Colin dans sa belle robe rouge serrée à la taille. Mais elle ne semblait pas le voir à travers la foule. Aussitôt entraînée par Endrick, elle disparut du champ de vision de Justine. Colin, quant à lui, laissa tomber sa main sur sa jambe, les épaules affaissées. Ses fleurs s’écrasèrent au sol.

- Colin…

Alors que Justine se dirigeait vers lui pour lui proposer une danse, un tourbillon blond fonça sur son ami. Il manqua de trébucher en arrière, propulsé par la puissance de la jeune fille, qui n’hésita pas à le tirer par le bras jusqu’à la piste. Sortie de nulle part, elle s’était permise de venir à lui comme s’ils étaient de bons vieux amis, ce qui eut le don d'irriter Justine. Les yeux ronds, Colin ne put se détacher d’elle ; emporté dans la danse, il se laissa faire, puis, se débrouillant comme un professionnel, mena la danse. Justine les observait, la poitrine compressée par un poids douloureux. Cette fille lui était inconnue. Ce n'était pas normal. Peut être le connaissait-elle parce qu’il était l’un des Six, unique hypothèse plausible qui vint à l’esprit de Justine.

La jeune fille comprit alors que Colin ne lui appartenait pas ; il n’était pas simplement son petit paysan à la personnalité troublante, mais aussi un sauveur qui entreprendrait une quête pour débarrasser la vallée de ses ennemis. Il avait du succès ; un groupe de filles les regardait danser avec envie, tout comme d’autres le faisaient avec Endrick et Philéas.

Je n’ai pas ouvert les yeux plus tôt ? s’étonna-t-elle, chagrinée.

- Ju ?

Ariane la sortit de ses pensées, la mine défaite. Ses cheveux partaient dans tous les sens, ses yeux étaient bouffis et elle avait caché le haut de sa robe avec son cardigan. Sa joie de vivre s’était volatilisée.

- Bon sang… viens avec moi, dit Justine en la prenant par les épaules.

Elles partirent s’asseoir au fond du jardin, au bord d’un ruisseau. Les constellations étaient visibles dans le ciel noir, se reflétant dans l’eau paisible au pied des jeunes filles. Elles restèrent muettes jusqu’à ce que la rousse éclatât en sanglots.

- Je n’en peux plus.

Justine lui caressa le bras, la serrant contre elle pendant qu’elle pleurait sur son épaule.

- Avec Louis, rien ne va, je… je le rejette constamment. Il est si patient. Je me demande pourquoi il n’a toujours pas abandonné. Et…

Elle hoqueta, bouleversée.

- Endrick… - elle marqua une pause, se retenant de pleurer à grosses larmes – tu le verrais, à remettre la faute sur lui…

- Sur Louis ?

- Non, Philéas, son propre meilleur ami, renifla-t-elle, de plus en plus recroquevillée dans les bras de Justine. Il me dit qu’il ne lui adressera plus jamais la parole, le traite de moins que rien en permanence, e-et regrette même leur…

- Et toi, tu veux lui parler ? la coupa-t-elle, refusant d’entendre la suite.

Ariane poussa un long râle.

- S’il était venu… j’aurais tellement… aimé, tellement aimé qu’il vienne me voir, qu’il me demande pardon…

- Il se sent coupable, murmura Justine en passant une main dans ses cheveux. Il ne sait pas comment s’y prendre.

Ariane calma ses sanglots, presque affalée sur les jambes de la jeune fille blonde. D’une voix rauque, elle marmonna :

- Je suis pitoyable. J’aurais dû accepter.

- Non ! Tu as très bien agi, s’estomaqua Justine.

- Au stade où j’en suis avec Louis… j’aurais été plus heureuse en faisant semblant avec Philéas.

Justine eut le souffle coupé. Les séquelles d’Ariane étaient graves. La culpabilisation la rongeait à petits feux, l’enfermant dans une dépression incontrôlable. Sa voix s'éleva dans les aigus :

- Je ne peux pas m’empêcher de penser à ma famille. Je les revois en boucle, je les ai abandonnés, Justine, je les ai abandonnés comme j’ai délaissé le groupe. J’aurais dû remarquer que je m’éloignais de vous, que je passais mes journées entières avec Louis.

Justine repensa à ses grands parents, une larme au coin de l’œil ; entre la mélancolie, les échecs et les failles au sein de leur amitié, cette période s'avérait être instable. Un voile noir était tombé tel un rideau de scène, piégeant les six adolescents dans leur propre pièce de théâtre désastreuse.

- Ils me manquent, à moi aussi, souffla la jeune fille.

Ariane lui serra la main, compatissante. L'expression neutre, ses yeux verts éteints rivés vers l'eau scintillante, elle semblait revivre le jour de la cérémonie. Ses pupilles allaient et venaient, ses doigts arrachaient l'herbe au sol et ses lèvres se tordaient en grimaces crispées. Le ton de sa voix résonna comme un grondement de tonnerre lointain tant il était devenu grave :

- Tu crois... qu'Osmond s’est trompé sur nous ?

- Flamme ne s'est pas trompé, en tout cas. Ni Pia, répondit Justine, convaincue.

- Regarde nous, s'esclaffa-t-elle, nerveuse. Notre quête n'a même pas commencé et rien ne va déjà plus. Nous ne sommes peut être pas les bonnes personnes, finalement.

Sa vision pessimiste alarma Justine.

- Allez, ça suffit. Tu ne nous as pas laissés, tu es tombée amoureuse, c’est différent. Philéas n'a pas pu contrôler ses émotions et s'est injustement retourné contre toi. Tu n’es en rien la coupable de cette histoire. Maintenant, je veux que tu te relèves et que tu rejoignes Louis. D’accord ?

Ariane leva le nez vers elle, un rictus aux lèvres.

- On aurait cru entendre Constance.

Justine saisit cette chance pour détendre l’atmosphère. Elle se releva, tendit la main à son amie et l’incita à rejoindre les autres.

- En parlant d’elle, on dirait qu’elle s’amuse bien, chuchota Justine, amusée.

- Endrick est ailleurs, ces temps-ci, confirma Ariane qui avait lu dans ses pensées.

- Tu vois ? Rien n’est vraiment détruit.

- Je suppose, fit Ariane, hésitante.

Elle avait perdu son allure confiante. Plus petite, le dos courbé, elle se collait à Justine, fuyant la masse.

- C’est le cas, lui assura Justine. Et tu vas m’aider à arranger les choses.

À peine eut-elle finit sa phrase que Constance se jeta sur elles, rayonnante. En voyant leur état, elle questionna Justine d'un regard, puis attrapa Ariane par le bras. Elle lui proposa d’échanger de partenaire. La rousse hocha faiblement la tête. Pendant que Constance se dirigeait vers Louis, Endrick arriva à son tour, rassurant son amie avec sa douceur brute habituelle. Ariane se redressa légèrement, essuya ses yeux et se tourna vers Justine :

- Compte sur moi.

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