18. Déchirement

16 minutes de lecture

Philéas

Philéas préparait ses prochaines visites dans les petits villages environnants, un coude sur la table de la salle à manger, les cheveux en bataille. Marvegny, qui était la capitale de la vallée, restait bien évidemment sa principale préoccupation, mais il se devait de garder un œil sur son peuple. Une plume en main, il survolait la carte du monde du regard, étudiant les possibles points de destination.

- Je pense que tu devrais passer par Finvière si tu veux rejoindre l’autre versant.

- Et pourquoi donc ? marmonna Philéas, le front contre le bras.

Louis ramena la carte jaunie vers lui.

- Crois-moi, à part si tu veux passer une nuit à la belle étoile, tu ferais mieux de t’y arrêter. Surtout que c’est l’un des plus gros villages au bord de l’eau…

- Avec un port maritime, je sais, le coupa Philéas.

- Bien vu. Le régisseur qui s’en occupe aura certainement un rapport à te faire, c’est l’occasion pour discuter des flux de marchandises.

Philéas tentait tant bien que mal de cacher son agacement.

- Je le sais, répéta-t-il. Si je n’y ai pas accordé d’attention, c’est simplement parce que je me serais arrêté à Chentes avant et que je n’ai pas le temps de traîner dans cette région.

Louis fronça les sourcils et se concentra à nouveau sur la carte, embêté. Il ne semblait pas se rendre compte qu’il chamboulait les plans minutieusement élaborés par Philéas.

- Oublie Chentes, déclara-t-il. Tu feras un détour par Montgeai pour rejoindre le port plus rapidement.

- Montgeai ?

- C’est une colline. Elle figure sur la carte des monts, derrière toi, lui expliqua Louis en faisant un petit signe de tête vers l’étagère dans le fond de la pièce.

Les épaules de Philéas s’affaissèrent. Il était épuisé. Épuisé de constater que le fils d’Osmond connaissait la vallée dans les moindres détails et, de surcroît, ses habitants. Louis lui avait déjà cité le nom des principaux régisseurs et présenté les espèces d’oiseaux les plus courantes selon l’emplacement des villages. Il ferait un bien meilleur meneur que l’adolescent qui, à contrecœur, commençait à l’accepter. Il avait intériorisé toutes les fois où Louis s’était montré plus compétent, plus habile, face aux visages illuminés de la foule en admiration. Philéas, lui, restait dans l’ombre, incapable de se prendre en main et de prouver ce qu’il valait réellement.

- Dis-moi, tu es né quel jour ?

Louis avait pris un air très sérieux derrière ses mains enlacées sous son nez.

- Heu… le trois février, répondit Philéas, méfiant.

- Mmf. C’est bientôt. Vous allez pouvoir fêter ça avec les autres.

- Pas vraiment, non. On ne s’est jamais donnés nos dates d’anniversaire.

Louis l’écoutait distraitement, hochant la tête sans conviction.

- Tu vas avoir dix-sept ans, c’est ça ?

- Non, dix-huit. Pourquoi toutes ces questions ?

Louis se figea. Comme s’il avait aperçu un fantôme, il releva des yeux hagards vers l’adolescent, le teint livide.

- Que se passe-t-il ? s’étonna Philéas.

- Gabriel ne te l’a jamais demandé ?

- Je ne comprends rien, siffla l’adolescent, à cran.

Louis passa ses mains sur son visage, l’air profondément contrarié. Son expression s’adoucit petit à petit, laissant place à un air soucieux. Philéas crut presque y décerner de la compassion lorsque leurs yeux se croisèrent. Le fils d’Osmond cherchait ses mots pour lui annoncer la nouvelle.

- Écoute. Ça va te paraître insensé et… et injuste, mais il existe une coutume. Instaurée depuis des siècles déjà pour le meneur de la vallée. Tu es au courant que ton fenghuang va se dédoubler dans deux jours, au moins ?

Philéas tomba des nues.

- Dé… dédoubler… répéta-t-il, incrédule.

- Gabriel va m’entendre, gronda Louis, les dents serrées. Bon. Ça ne fait rien, on va arranger ça.

- Il n’y a rien à arranger ! Mon oiseau va se couper en deux dans deux jours, comment veux-tu arranger ça ? s’exclama Philéas, les yeux ronds.

- Il ne va pas se couper en deux, le rassura Louis. Le mâle est appelé feng et la femelle huang, ils ne font qu’un jusqu’aux dix-huit ans de leur maître, ensuite, ils se séparent. Ce n’est pas le pire, ajouta Louis quand Philéas fronça les sourcils. Ces deux oiseaux symbolisent le bonheur conjugal.

- Laisse moi deviner, je posséderai le feng, et ma future épouse le huang ? pouffa Philéas, le regard dans le vague.

- En effet, murmura Louis. Mais tu ne peux pas vraiment choisir ton épouse. Tu devras sélectionner plusieurs jeunes filles et, le jour de la cérémonie, lorsque tu te placeras devant la prétendante qui te convient le mieux, le huang décidera si ton choix est juste. Le but est de te marier au plus vite pour que ta compagne et toi régniez sur la vallée, avec les deux oiseaux.

Philéas crut perdre l’usage de ses jambes à cet instant précis. S’enfonçant lentement dans sa chaise, les bras ballants, il vit flou pendant plusieurs secondes. C’était la pire révélation qu’il avait entendue de toute sa vie.

- Je suis navré. Personne ne t’a préparé, et tu dois franchir le cap dans deux jours, se désola Louis, tête penchée entre ses deux mains.

Les pupilles du jeune meneur rétrécirent, noires de rage. Aveuglé par un sentiment d’amertume, il déposa son poing sur la table, observant ses phalanges avec une forte envie de frapper un objet.

- Ne mens pas. Ne me dis pas ce que tu ne penses pas.

Louis se redressa, troublé. Le comportement d’ordinaire latent de Philéas devenait sérieusement problématique, de par sa façon d’agir et ses remarques déstabilisantes. Il se laissait dévorer par ses propres faiblesses, se transformant en un nuage de rancœur mêlé à de la culpabilité.

- Tu jubiles, dans le fond, ricana l’adolescent.

- Je sais ce que tu ressens, mais ne rejette pas la faute sur…

- Oh que non, tu ne le sais pas. Tu ne le sauras jamais. Regarde, je vais merveilleusement bien, lança Philéas en tendant les bras. Tu n’as pas remarqué ?

En réalité, il étouffait. Cette situation allait l’achever.

- Je… oui, j’avais remarqué, admit Louis en scrutant les cernes et le corps amaigri de son camarade.

- Alors ne me dis pas que tu me comprends. Que tu n’y es pour rien.

Philéas ferma les yeux, se traitant d’idiot plusieurs fois. C’était parti tout seul. Louis croisa les bras puis, hochant frénétiquement la tête, il se pourlécha brièvement les lèvres.

- Tu as un problème avec moi. J’ai compris.

- Non. Non, ce n’est pas ce que je voulais dire.

- Parlons-en. Tu sais que je ne t’ai jamais voulu de mal, Philéas.

Celui-ci leva brusquement le menton, retenant les larmes qui menaçaient de couler :

- Bien-sûr. Tu ne fais que ça depuis ton arrivée.

Sans attendre de réponse de sa part, Philéas préféra fuir et sortit de la maison pour respirer. Il était conscient d’avoir lâché une bombe entre les mains de Louis et d’avoir lâchement déserté la pièce pour la laisser exploser avec lui. Il revoyait encore son air abattu.

C’est lui le coupable. Pas moi. Ça ne peut qu’être ça.

Philéas fonçait vers les champs, suivi par d’épais nuages d’orage menaçants. L’intenable atmosphère chargée d’une odeur de pluie maintenait une certaine pression sur lui, susceptible de l’assommer dans sa course. Manquant des forces nécessaires pour résister au trop plein d’émotions qui bouillonnaient en lui, il se laissa tomber sur le chemin de la maison de Colin. Les mains éraflées à cause des graviers, les yeux rouges, il se retint de hurler de désespoir. Il était trop jeune pour un mariage forcé. Il ne le supporterait pas. Passant une manche sur sa joue humide, il se releva et, tel un revenant, marcha d’un pas lourd. Ayant disparu de la vie d’Ariane depuis qu’elle s’était rapprochée de Louis et ne pouvant déranger Endrick qui patrouillait, il ne trouva d’autre moyen que d’en parler à Colin. Son oreille attentive et sa tendance à s’effacer pour être de bon conseil lui seraient d’une grande aide. Alors qu’il était sur le point d’atteindre la maison, ses jambes le lâchèrent à nouveau lorsque son pied rencontra une pierre et son visage en prit un coup. Il n’avait plus l’envie ni la volonté de se relever. Altesse tenta de tirer sur son col, ce à quoi il réagit en la chassant d’un mouvement brusque. Lui qui avait pensé qu’elle était une femelle. Il riait doucement, nerveux. Altesse n’était ni l’un ni l’autre. Et il la détestait pour cela.

- Philéas ?!

Le jeune garçon crut entendre la voix de Constance. Un bras l’aida à se remettre debout, et en effet, il tomba sur le joli minois de la jeune fille brune.

- Tu es tout sale ! Regarde-moi ça, soupira-t-elle en époussetant ses vêtements. Que comptais-tu…

Elle se tut en découvrant ses yeux bouffis et sa mine décomposée.

- Viens, murmura-t-elle en lui prenant la main. On va discuter.

Philéas n’était pas le seul à avoir changé, apparemment. Constance avait développé une attitude avenante. Elle restait sûre d’elle et son mauvais caractère ne la quittait pas, mais elle devenait plus aimable avec ses amis.

- Assieds-toi là, dit-elle en arrivant vers un tronc d’arbre renversé. Tu vas me dire ce qui se passe.

Philéas n’avait aucune envie de se confier. Cependant, il obéit, trop faible pour contester.

- Je dois me marier, Constance, lâcha-t-il, une larme au coin de l’œil.

La jeune fille s’accroupit face à lui, l’air grave.

- Avec qui ?

Il ravala ses larmes et articula péniblement :

- Je ne peux pas décider. C’est Altesse qui confirmera mon choix.

Sous le regard interrogateur de Constance, il lui expliqua la situation, la voix rauque et les bras pris de convulsions. La jeune fille afficha un air décidé lorsqu’il eut fini, secouant sa longue queue de cheval d'un air de désapprobation.

- Tu peux briser cette coutume. Tu es le meneur. Tu fais ce que tu veux.

- Ce n’est pas si simple…

- Je ne veux pas que tu finisses le restant de tes jours avec quelqu’un que tu n’aimes pas.

Philéas eut un rire triste. Si triste que sa résonance toucha Constance en plein cœur.

- J’y suis obligé. Obligé, tu entends ? Cette règle existe depuis la nuit des temps. Osmond a dû la subir, lui aussi. Ce rôle de meneur est maudit.

- Ne dis pas ça, gronda Constance. Tu dois voir les points positifs…

- Positif ? Mais où est ce que tu vois quelque chose de positif ? Louis tiendra les rênes jusqu’à la fin de sa vie. Je ne serai jamais meneur à part entière. En revanche, je remplis mes devoirs les plus impitoyables… sans même contester…

Il s’arrêta, pris d’une montée de larmes. Constance lui attrapa les mains, attristée.

- Tu es sûr que tu ne veux pas échapper à ce mariage, alors ?

- Je ne peux pas. C’est différent. Il faut que je m’y plie, répondit-il, le dos courbé.

- Alors essaye de retourner la situation. Impose toi. Ne laisse plus Louis faire le travail à ta place. Montre lui que tu sais ce que tu veux. Je connais plein de filles extraordinaires. Je te proposerai des noms et tu prendras ce qui te convient. D’accord ?

Philéas avait la tête qui tournait. Encaisser ces responsabilités le tuaient, mais la force mentale de Constance l’aida à tenir bon. Il finit par opiner du chef, contraint d’accepter le sort qui lui était destiné.

* * *

- Attends, toutes les filles du village rêvent d’être prises, et toi, tu n’en as choisi qu’une dizaine ? Tu te rends compte que ton pourcentage de chances de tomber sur la bonne est réduit ?

Philéas marchait en compagnie d'Endrick, les mains dans les poches. Constance lui avait, le lendemain de leur discussion, donné une liste avec plus d’une trentaine de noms d’adolescentes.

" Elles sont toutes aussi belles les unes que les autres, tu verras ", lui avait-elle dit, un petit sourire en coin.

Trente filles et la seule qu’il désirait ne figurait pas sur le papier. Philéas soupira, le regard porté vers les arbres en fleurs.

- Tu ne peux pas la forcer, Phil.

Philéas tourna la tête, ahuri.

- Je sais à qui tu penses, s’expliqua Endrick. Je… j’ai vu comment tu la regardes.

- Parfait, marmonna le meneur, mauvais.

- Phil…

- Qu’est ce que tu attends pour lui dire ? Je vous vois bien vous marrer, tous les deux. Ce Philéas, imita-t-il, quel imbécile. Tu crois qu'il a pensé que c'était réciproque ?

- N’importe quoi, jamais je n’aurais…

- J’y ai pensé, oui. J’y ai pensé et je suis un bel imbécile ! s’écria-t-il.

Endrick s’arrêta, les sourcils froncés.

- Tu sais quoi ? Reviens me voir quand tu auras fini de t’énerver tout seul. Je n’en peux plus.

- C’est ça, va-t-en, loin !

Philéas sortit subitement la liste de sa poche, se dirigea jusqu’au poste médical vide et se saisit de la plume sur le comptoir. Les paroles d’Endrick lui revinrent en tête. S’il était obligé de se marier, alors il n’était pas le seul à devoir endurer cela. D’un geste saccadé, il barra le premier nom qui lui vint et le remplaça par Ariane Dostie. Un sourire satisfait aux lèvres, il plia le papier, se rendit jusqu’à la maison de Gabriel et déposa le feuille sur la table, comme convenu. Louis ayant abandonné sa fonction, l’aîné s'était proposé pour préparer la cérémonie. La décision de Philéas était inviolable, les dix jeunes filles ne pouvaient contester son choix et étaient tenues de se présenter le jour de ses dix-huit ans. Au fond de lui, le meneur était dévasté. Il n’aurait jamais fait une telle chose dans d'autres circonstances. Mais sa position actuelle lui interdisait de faire preuve de bon sens ; il détenait le pouvoir de subvenir à ses besoins. Il détenait le pouvoir de briser le couple qui le torturait. Pourquoi se priver ?

La planification du voyage de Philéas l’occupa tout le reste de la journée. Il n’eut pas l’occasion de croiser Ariane, certainement appelée à s’habiller pour la soirée avec les neuf autres filles sélectionnées.

- Je ne comprends pas. Tu aurais pu aller à leur rencontre avant, histoire de les connaître un minimum, déclara Constance alors qu’ils se dirigeaient vers la prairie derrière l’église.

- Je sais déjà qui je vais choisir, lui assura Philéas, confiant.

- Je t’admire. Je n’aurais pas réussi à surmonter ça, à ta place, lui confia-t-elle.

Si elle savait, se dit-il, le cœur lourd.

À mesure qu’il avançait, les remords le saisissaient. Il appréhendait la réaction d’Ariane. Louis avait disparu deux journées entières ; Philéas n’en était pas mécontent, cependant, ce départ inattendu l’avait fait réfléchir. Il avait entièrement rejeté la faute sur son mentor sous le coup de la jalousie, et il se demandait si cette réaction n’avait pas été trop irréfléchie de sa part. De loin, il put apercevoir la foule assise sur des bancs placés dehors pour l’occasion, ainsi que les dix filles vêtues de blanc alignées entre deux flambeaux. Le doigt de Philéas tressaillit lorsqu’il reconnut la chevelure rousse d’Ariane. Soignée, parsemée de fleurs de lys comme au premier jour à Marvegny, elle brillait sous les reflets de la pleine lune. Constance, qui ne l’avait pas encore remarquée, tapota le bras de Philéas avant de rejoindre ses amis sur les bancs. Endrick lança un regard noir à son meneur, tandis que Justine et Colin chuchotaient, inquiets. Ils avaient deviné son petit jeu. Calmement, Philéas invita son oiseau à se poser sur son épaule et se plaça devant ses prétendantes. Du coin de l’œil, il surveillait Ariane qui, les poings serrés, se retenait de trembler.

Les cloches de l’église indiquèrent minuit. Altesse s’éleva dans les airs et, sous les regards contemplatifs des habitants, perdit quelques unes de ses plumes. Une auréole éclatante l’encercla pendant de longues secondes jusqu’à ce que, dans le silence de la nuit, deux magnifiques oiseaux au plumage coloré s’envolassent vers les étoiles. La foule applaudit, enthousiaste. Philéas tendit le bras vers le feng, tandis que le huang se posait dans l’herbe, attentif. Tout le monde retenait son souffle. Tous attendaient de voir vers qui leur meneur allait s’approcher. D’un pas décidé, le visage de marbre, il se planta devant Ariane.

- Je te choisis toi, Ariane, murmura-t-il.

La jeune fille tourna la tête sur le côté, le regard fuyant. Louis, qui se trouvait au fond des rangs, plaqua ses mains contre son visage.

- Dis moi quelque chose. Je t’en prie, l’implora Philéas, la voix cassée.

La rousse craqua. Les larmes dévalèrent sur ses joues rouges. Ses poings serrés furent secoués par les tremblements.

- Comment oses-tu ? gémit-elle, en pleurs.

- Je… je pensais que…

- Tu aurais pu m’en parler ! s’étrangla-t-elle en reculant. Mais tu as préféré me fuir, tu as préféré envoyer Gabriel et me laisser seule dans cette situation !

Philéas se ressaisit, le regard dur.

- Il le fallait.

- Il le fallait ? Pour moi ? Ou pour toi ?

Il ne sut que répondre. Prise de sanglots incontrôlables, Ariane lâcha à voix basse :

- Le Philéas que j’ai connu n’aurait pas été égoïste avec moi.

Philéas explosa.

- Égoïste ? Mais regarde la chance que je t’offre, Ariane ! Tu peux devenir reine de cette vallée, tu auras tout pour toi ! Un règne, un peuple, des décisions non négociables, tu auras enfin la considération que tu mérites.

- Je me fiche, de tout ça, fulmina-t-elle. Je n’en veux pas. Celui que je veux, c’est Louis.

La foule se tourna vers le fils d’Osmond, surprise. Celui-ci ne bougeait pas, caché derrière ses grandes mains tremblantes. Pris de court, Philéas recula.

- Il ne t’aime pas comme je t’aime, dit-il faiblement. Il… il n’a pas vécu ce qu’on a vécu ensemble. Je peux te rendre tellement, tellement plus heureuse…

- Laisse moi partir, ordonna-t-elle, le regard empli de chagrin.

- Je ne peux pas.

- C’est de la folie. Tu fais passer tes sentiments avant notre quête… tenta-t-elle de le raisonner.

- Au diable cette quête ! s’exclama-t-il, fou de rage.

Leurs nez se rapprochèrent.

- Tu veux savoir ce que je ressens, moi ? gronda-t-elle.

- Dis-moi tout, je n’attends que ça depuis que tu as décidé de t'éloigner de moi. Allez, parle, l’encouragea-t-il, persifleur.

La lueur du regard d'Ariane s'affaiblit. Perdue, elle murmura :

- M'éloigner ? Mais... tu es devenu distant d'un coup, je n'ai pas su comment...

Elle se reprit.

- Peu importe. J'en... j'en suis incapable. Je ne suis pas venue ici dans le but de te blesser, Phil.

- Trop tard, c’est déjà fait.

La colère d’Ariane se transforma en accablement. Les larmes s’échappèrent à nouveau de ses yeux.

- Tu n’as pas le droit de me séparer de Flamme… pas pour ça… mon oiseau…

- Il s’en remettra.

- Tu es terrible, avec moi. Terrible, souffla-t-elle, refusant de voir la réalité en face.

Elle se redressa, affrontant une dernière fois le garçon qui était censé être son ami.

- Je ne t’aime pas, Philéas. Comprends-le, je t’en prie…

La voix d’Ariane se brisa.

- Phil…

Elle s’effondra, ravagée par la tristesse. Seule, sans défense, elle émettait des plaintes faibles et inarticulées qui remuèrent l’assemblée, outrée par l’action de leur meneur. Mais cela ne suffisait pas à Philéas pour tout arrêter. D’un geste de main, il fit venir le huang sur son épaule et, d’une voix claire, se prononça :

- Voici la future maîtresse que je t’offre.

- NON !

Louis s’était levé, désemparé. Ariane tourna la tête vers lui, étouffant un violent sanglot.

- Louis…

- Te convient-elle ? enchaîna Philéas sans pitié.

Écrasée par la puissance de son meneur, Ariane s’inclina face contre terre. Le huang, qui était censé voler jusqu’à elle, ne bougea pas.

- Te convient-elle ? répéta-t-il, soudain découragé.

Pas un seul mouvement. Philéas eut la sensation que son cœur s’était arrêté. Ariane s’évanouit sous la pression, la tempe écrasée contre terre. Endrick courut jusqu’à elle et tenta de la réveiller, le groupe à sa suite. Tous dévisageaient Philéas avec incompréhension. Seule Constance, qui semblait comprendre la douleur de son meneur, s’avança jusqu’à lui et essaya de le déloger de sa transe. Bras ballants, il observait Louis se précipiter vers Ariane qui avait repris ses esprits.

- Tu vas bien ? demanda-t-il, les yeux ronds.

- Louis, sanglota-t-elle en se jetant dans ses bras.

Il la serra contre lui, la joue appuyée dans ses cheveux. Philéas prenait lentement conscience des dégâts qu’il avait causé. Il avait non seulement baissé dans l’estime de son peuple, mais également dans celle de ses amis. Effrayé, il fit demi-tour pour quitter les lieux, mais Constance le rattrapa par la manche.

- Ça suffit. Tu as assez dérapé comme ça. Sois courageux. Fais ce que tu dois faire jusqu’au bout.

Tétanisé, il lança de rapides coups d’œil aux jeunes filles alignées, puis bafouilla :

- Aucune d’elles ne voudra de moi.

- Ne dis pas ça.

- Je suis horrible.

- Ressaisis-toi !

Philéas se tut, se détestant au plus profond de lui-même.

- Tu vois, cette brune, là bas ? chuchota Constance. Elle s’appelle Alexandrina. Elle a été forcée de venir ici, mais je la connais. Elle respecte son meneur. Elle est d’un calme et d’une gentillesse sans faille. Avance-toi.

Le jeune garçon hésita, tiraillé. Ariane et Louis repartaient vers les bancs tandis que Justine, Colin et Endrick restaient en retrait. Philéas sentait leurs regards peser sur ses épaules. Il venait de briser le lien qui les unissait en usant de ses privilèges plutôt que de son sens de la justice. Il se dirigea vers Alexandrina le plus humblement possible et, une fois face à elle, la détailla. Ses cheveux noirs bouclés effleuraient ses épaules, quelques mèches cachant son visage pâle parsemé de grains de beauté. Lorsque ses petits yeux bleus clairs rencontrèrent ceux de Philéas, sa sincérité et sa sérénité le transpercèrent. Pas une seule lueur de répulsion ne brillait dans ses yeux. Seules ses lèvres rouge vif tremblaient. Philéas ne put réussir à rester digne ; l’air maladroit, il souffla :

- Alexandrina ?

Elle s’inclina. Harassé, Philéas essaya d’articuler :

- Je ne sais pas si…

Il eut à peine le temps de commencer sa phrase que le huang se déposa sur l’épaule d’Alexandrina.

L’oiseau avait fait son choix.

Annotations

Recommandations

Défi
Elea1006

Oiseaux migrateurs
La chaleur bientôt ici
Les corps alanguis
45
20
1
0
jean-paul vialard


Qu’est-on lorsque l’on n’est personne ? Que fait-on à cette heure qui n’en est pas une, ici, en ce lieu qui pourrait être sans nom, ne pas figurer sur une carte, un plan, qu’est-on sinon un désespoir flottant à tous vents, un genre de drapeau de prières muet qui distille ses vœux dans l’air glacial et sait que, jamais, ses espoirs ne seront exaucés ? Qu’est-on lorsqu’on n’est pas, que personne ne vous attend dans une pièce douillette, que nul repas ne vous sera servi, que nulle chambre ne vous offrira son abri ? L’hôtel qu’on attribue aux sans-abris est une entité froide, administrative ; la chambre dans le Refuge Social est le lieu où l’on vous dépouille, non de votre misère, celle-ci on vous la laisse, mais de votre dignité, de votre honneur. Vous n’êtes qu’un chiffre parmi la vaste marée humaine des Sans-Noms, des Sans-Grades, des Sans-Mesure. Oui, à la Rue, vous êtes Sans-Mesure, c'est-à-dire que vous ne serez jamais jugé à l’aune de vos qualités, de vos biens, de votre savoir. Toutes ces possessions sont pour les nantis dans leurs luxueux hôtels, pour les Riches dans leurs maisons aux boiseries d’acajou. En réalité vous ne demanderiez pas grand-chose : la pression amicale d’un regard, un geste de complicité, un bol avec une soupe gagnée par le travail, une halte où vous reposer, un foyer où vous réchauffer.
Vos demandes sont bien modestes, comme est modeste l’Amoureux qui grave sur les troncs, à l’abri des regards, l’amour qu’il dédie à son Aimée. Peut-être même l’Aimée n’en sait-elle rien ? Mais l’Amoureux le sait et cela lui brûle le cœur et cela fait dans son âme ce subtil gonflement, cette montgolfière qui l’emporte loin, oui, loin, au-delà des frontières mêmes du corps, là où scintillent les sentiments pareils à une rosée matinale. Oui, toi l’Invisible, ce que tu souhaiterais, comme l’on attend de découvrir une gemme précieuse, cette rosée matinale, cette simple rosée qui brille des feux de la joie. Je sais, les intellectuels diraient que tu es riche, précisément, de ta pauvreté, que ton dénuement tresse à ton front les palmes d’une ineffable félicité. Oui, je sais, l’on peut dire tout cela et bien d’autres choses encore. Mais la réalité est dure, le principe qui l’anime sans pitié, sous les coups duquel tombe son opposé le principe de plaisir. Disserter sur le bol de soupe que l’on n’a pas est sans doute une épreuve, mais n’avoir qu’un bol vide est une expérience autrement douloureuse.
2
4
0
2
Défi
Gwénaëlle L.
Elsa est la jeune dirigeante d’une entreprise dans le secteur des biotechnologies. Passionnée par les sciences, elle travaille d’arrache-pied dans l’espoir d’une percée technologique dans le domaine de la médecine. Par le pur fruit du hasard, elle devient l’objet d’une expérience scientifique à son insu : incarner la première femme omnisciente du monde.
1
3
4
3

Vous aimez lire bbnice ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à Scribay !
Sur Scribay, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de Scribay !
0