14. La chute

16 minutes de lecture

Constance

- Fais un petit effort. Tu vois bien que la feuille de chélidoine est plus arrondie au bout.

- Mais je n’y arrive pas ! s’agaça Constance.

- Tu imagines, essayer de guérir un patient qui s’est fracturé un os avec de la chélidoine ? Il serait déjà paralysé à l’heure qu’il est.

- Je ne suis pas idiote, je sais que ça se soigne avec de la consoude.

- Dans ce cas, pourquoi ne l’as-tu pas prise ? Tu ne peux pas te permettre de te tromper, lui rappela son mentor en serrant les dents.

- Je sais, vous me le dites sans cesse ! fulmina Constance en jetant rageusement le bouquet de fleurs jaunes à ses pieds.

Edelweiss battait de sa queue parsemée de taches rouges ; les émotions de sa maîtresse l’impactaient facilement. Le caladrius avait déjà atteint un mètre cinquante d’envergure, sa tête crêtée s’était allongée et son regard méchant s’adoucissait lorsqu’il se tenait face à un patient en difficulté. Dans un grognement de mécontentement, Christophe se pencha pour ramasser la chélidoine puis, une fois relevé, passa une main sur son front.

- Si tu continues à me répondre, je te colle une semaine de révisions sur les baies.

- Vous n’oseriez pas…

Constance plaqua une main contre sa bouche, les yeux ronds.

- Tu ne peux pas t’en empêcher, pas vrai ? soupira son mentor.

Il retroussa ses longues manches blanches, les sourcils froncés.

- On recommence. Trouve-moi des feuilles de bourrache dans le tas.

Un sourire en coin, la jeune fille plongea sa main dans l’amas de végétations puis, brandissant fièrement sa trouvaille, s’exclama :

- Les voilà !

- Bien. Propriétés ?

- Elles servent de contre-fièvre, récita Constance avec grand sérieux. On en prescrit aussi aux mères enceintes pour la production de lait.

- Elles s’en servent par quel moyen ?

Constance posa un doigt entre ses dents, prête à le mordiller en cas de mauvaise réponse.

- Les feuilles peuvent être mâchées ou avalées. Je crois.

Elle leva les yeux vers son mentor, inquiète. Celui-ci la fixa quelques secondes de ses petits yeux bruns avant de gonfler les joues, un rictus aux lèvres.

- Pas trop tôt. Je retrouve enfin ta mémoire aiguisée.

Constance brandit un bras vers le ciel, heureuse d’échapper à un examen sur les différentes variétés de baies. C’était son point faible.

- La réserve diminue de plus en plus, remarqua Christophe en triant les plantes avec sa novice.

- Je dois aller en chercher ? devina Constance, peu encline à se promener en forêt.

- Il nous faut plus de feuilles de cerfeuil, de séneçon et de pas-d’âne.

La jeune fille perçut cette réponse comme une confirmation. Pensive, elle se munit d’un panier en bois, ajusta sa tenue de travail qui ressemblait à une longue aube blanche et s’arrêta au pas de la porte.

- Nous n’avons plus de baies de genièvre, dois-je en reprendre?

Christophe réfléchit un instant, passant une main dans ses cheveux auburn peignés à la raie. Son front, traversé par une fine lignée de taches de rousseur, se plissa.

- Ça ira. Nous n’en n’avons pas besoin pour le moment, je ne veux pas prendre le risque que ça fane.

- D’accord. À tout à l’heure, lança la jeune fille.

Suivie d’Edelweiss, elle sortit de l’abri uniquement constitué d’un toit en bois, l’absence de portes facilitant les passages urgents de patients gravement atteints. Constance dévala la colline sur laquelle était perché le poste médical ; il faisait gris, le calme plat de la nature l’accompagnait dans sa marche. Elle se rendit dans la forêt qui bordait le village en peu de temps et s’attaqua au cerfeuil, tandis qu’Edelweiss partait à la recherche de pas-d’âne comme elle le lui avait ordonné. À peine la jeune fille se pencha-t-elle par dessus un taillis bien fourni qu’un sifflement dans l’air l’interrompit dans sa cueillette. L’escadron d’ethons quadrillait les environs, il passait souvent à cette heure-ci de la journée. Les oiseaux filèrent à toute vitesse entre les arbres éclatants de sève avant de repartir aussi vite qu’ils étaient venus, laissant derrière eux des tourbillons de feuilles mortes. Constance était habituée au bruit qu’ils produisaient en passant, mais leur rapidité anormale l’avait surprise. Eux qui s’attardaient généralement aux quatre coins de la forêt, leur soudaine précipitation n’était pas bon signe. Les sens en alerte, Constance fourra ses plantes dans son panier et poursuivit sa recherche d’un pas incertain. Il se passait quelque chose. Elle en était persuadée.

- Edelweiss ? s’exclama-t-elle, ayant perdu son oiseau de vue.

Silence. La jeune fille pressa le pas, les poings serrés.

- Edel…

Sa voix fut coupée par un deuxième sifflement au dessus de sa tête. Le rappel à l’ordre désespéré d’Auguste retentit au loin, la patrouille se dispersant un peu partout dans la forêt. Frôlée de près par des ethons qui rasaient le sentier, Constance se plaqua contre un arbre, la respiration saccadée. Les volatiles finirent par reprendre de la hauteur, poursuivis par des formes noires quasi imperceptibles qui défilaient entre les feuilles mortes au sol. Comprenant qu’il s’agissait d’une course poursuite, Constance ne perdit pas une seconde de plus et s’empressa de faire demi-tour. Elle émergea de la forêt telle une furie, apercevant dans le ciel les ethons se faire attaquer par des créatures déchaînées. Elles semblaient déterminées à les faire chuter un par un. La jeune fille, qui suivait des yeux la bataille pour identifier Endrick, priait pour qu’aucun des cavaliers ne flanchât. Lorsque son camarade entra finalement dans son champ de vision, un volatile ennemi fonça sur Loukoum et l’envoya valser sur le côté. Constance eut les larmes aux yeux.

- Tiens bon, Loukoum, tiens bon, murmura-t-elle.

Malheureusement, l’ethon était affecté par ses coups et blessures ; il se laissa tomber à travers les nuages, en totale chute libre. Horrifiée, Constance aperçut Endrick dégringoler de la selle de son oiseau et tenter de se rattraper à n’importe quel appui ; il hurlait, mais personne ne semblait l’entendre. La jeune fille sentit son cœur s’arrêter au moment où l’Alsacien manqua la patte de l’oiseau de peu et bascula dans le vide, se rapprochant dangereusement du sol. Le souffle coupé, Constance assistait à cette épouvantable scène sans pouvoir bouger tant la terreur la paralysait. Seuls ses yeux suivaient lentement la trajectoire de l’adolescent. Loukoum, qui le suivait péniblement, tenta plusieurs fois de le rattraper par le col. Le bec rivé vers son jeune maître au bord de la mort, l’oiseau réussit à l’élever une fraction de seconde dans un arbre jusqu’à ce que sa chemise lui échappât. Vaguement rattrapé par quelques branches lui fouettant au visage, Endrick tomba d’au moins trois mètres de haut et s’écrasa dans l’allée boueuse en un bruit sourd.

- Endrick… s’étrangla la jeune fille qui retrouva aussitôt l’usage de ses jambes.

Elle se précipita vers l’endroit où elle l’avait vu atterrir. Bravant ronces et arbustes épineux pour le retrouver, la jeune fille ignora les égratignures qui lui piquaient le visage et courut. Prise dans son élan, le cœur battant, elle repoussait ses limites les plus extrêmes. Avec Edelweiss qui fonçait à ses côtés, le temps semblait avoir ralenti.

Il est peut-être déjà mort.

Constance trébucha contre la racine d’un arbre. Écumant de rage, elle chassa la petite voix glaçante de sa tête et reprit sa course.

Faites qu’il n’est pas tombé sur la tête… faites qu’il soit…

- En vie, lâcha-t-elle en devinant une silhouette étalée dans les feuilles.

Inerte, Endrick gisait sur le sol. Une mare de sang l’entourait. Constance tenta de maîtriser les émotions qui affluaient dans son esprit. D’une voix blanche, elle réussit à envoyer Edelweiss chercher ce qu’il fallait pour arrêter l’hémorragie et s’accroupit près de son camarade. Elle n’avait pas le temps d’aller chercher Christophe, elle devait agir dans les minutes qui allaient suivre.

- Endrick…

La jeune fille trembla de tous ses membres en découvrant les plaies qui parcouraient la tempe d’Endrick jusqu’au cou. Il ne fallait surtout pas qu’elle entrât en état de choc, d’autant plus que tout ce que lui avait appris son mentor semblait s’être envolé. C’était le trou noir complet. Loukoum, qui s’était approché, vint poser sa tête dans son dos pour l’encourager à avancer. Constance sortit alors de sa transe et colla brusquement son oreille contre la poitrine de l’adolescent, patientant dans un silence insoutenable. À son plus grand soulagement, de faibles battements parvinrent jusqu’à son tympan. Les muscles de l’apprentie herboriste se détendirent. Après avoir repris son souffle correctement, elle ôta sa tenue de travail et son pull-over afin de recouvrir Endrick qui entrait en hypothermie. Puis elle le retourna le plus lentement possible sur le dos et l’examina en détail. Ses côtes semblaient avoir percuté le sol en premier, au vu du sang qui s’échappait de celles-ci. Réprimant une forte envie de pleurer, Constance desserra les boutons de chemise du jeune garçon en espérant lui faciliter la respiration. Elle déchira les manches, s’en servit tant bien que mal pour compresser les blessures et se pencha vers lui.

- Est-ce que tu m’entends, Endrick ? demanda-t-elle près de son oreille.

Aucune réponse. Elle lui prit la main et recommença.

- S-si tu m’entends, e-essaye de lever un doigt, balbutia-t-elle.

Elle attendit désespérément qu’il se manifeste, mais la main froide du garçon devenue grise n’esquissa aucun mouvement.

- CONSTANCE !

L’escadron venait de mettre pied à terre. Auguste était le premier à avoir réagi. La jeune fille tenta de répondre, mais aucun son ne sortit de sa bouche.

- Va prévenir Christophe, dépêche-toi ! entendit-elle crier le lieutenant.

La troupe s’entassait autour d’Endrick, comprimant Constance qui étouffait.

- Écartez-vous, gronda le lieutenant. Vous voyez bien qu’ils ont besoin d’espace.

La jeune fille aperçut la mine d’Auguste se décomposer en posant les yeux sur son apprenti. Les bras ballants, il déposa un genoux à terre, le teint de plus en plus pâle.

- Il faut qu’il s’en sorte.

Constance ravala un hoquet. Elle avait l’estomac noué, la vue brouillée et les mains poisseuses.

- Garde ton calme. Ça va aller, n’oublie pas de respirer, tenta de la réconforter Auguste, une main posée sur son épaule. Il est tombé depuis l’arbre ?

- Je… Je…

- Prends ton temps.

Constance était dans l’incapacité de s’exprimer sans qu’une crise d’angoisse ne s’emparât d’elle. Auguste le remarqua à ses spasmes et n’insista pas plus.

- Dépêchez-vous, il est là ! entendit-elle.

En deux temps trois mouvements, Christophe s’était glissé entre le lieutenant et sa novice, étudiant l’état dans lequel se trouvait Endrick.

- Inconscient ?

- Oui, répondit-elle.

- Battements de cœur ?

- Faibles.

- Hauteur ?

- Trois mètres environ.

Christophe s’attela à la tâche. Il gérait parfaitement bien ses émotions. Après avoir vérifié l'épaule du garçon, il déplaça la civière qu’il avait apportée à côté de lui et s’assura que ses côtes pouvaient résister à une certaine pression.

- Tu as envoyé Edelweiss chercher ce qu’il faut ?

Constance hocha la tête.

- Auguste, pose ta main gauche sous sa tête en fermant le poing et la droite sous son torse. Donne-la moi, on aura une surface plus stable. Grégoire, deux mains à plat dans son dos, Constance, les pieds. Prêts ? Il faut le prendre le plus délicatement.

Tous le soulevèrent sans difficulté avant de le déposer dans la civière. Auguste et Christophe la décollèrent du sol et se dirigèrent hâtivement vers le poste médical, Constance sur leurs talons.

- Il a perdu trop de sang, déclara l’herboriste une fois arrivé. Sa baisse de température va le tuer si on n’agit pas au plus vite. Symptômes ?

- Je… je pense… enfin…

- Constance, ne laisse pas la panique te gagner.

- Baisse de la tension artérielle, rythme cardiaque ralenti. Engelures aux doigts. La poitrine ne se soulève presque pas. Peau pâle, récita Constance en tournant autour d’Endrick.

- Bien. Justine passait par là, je lui ai demandé d’apporter des couvertures.

Edelweiss s’engouffra dans l’abri et déposa les plantes récoltées sur le plan de travail. Christophe s’empara des remèdes nécessaires pour créer des mélanges de cataplasmes dans un bol.

- Fais-lui une attelle à l'épaule, ordonna-t-il en s’affairant dans tous les sens. Elle est luxée.

Alors que Constance s’exécutait, Justine entra en trombe dans l’abri avec une pile de tissus dans les bras. L’adolescente brune les lui arracha presque des mains et chauffa du mieux qu’elle put le blessé.

- Merci, grommela-t-elle en dégageant le bras d’Endrick pour l’étirer.

En voyant les traînées de sang qui dégoulinaient le long du visage de celui-ci, Justine se rattrapa au plan de travail, effondrée.

- Tu ne devrais pas rester ici, lui conseilla Constance qui connaissait sa sensibilité. Va prévenir les autres, tu as besoin d’être entourée.

- E-et toi ?

- Je vais le sauver, répondit-elle en resserrant l’attelle, déterminée. Je dois le sauver.

- Constance, tourne-le sur le côté, il ne faut pas qu’il s’étouffe avec son sang.

La jeune fille chassa Justine de la main avant de s’activer.

- Un vaisseau à la hauteur de l’appareil respiratoire a dû se déchirer. Je m’en charge. Fais-lui un mélange d’aubépine, de camomille, et un autre de tussilage, de pissenlit, ajouté à ça deux graines de pavot. Les deux mélanges serviront d’anti-douleur, de somnifère, et ils seront efficaces contre les problèmes respiratoires.

- Et les cataplasmes ?

- Je m’en occupe aussi, dépêche-toi !

En revenant quelques minutes plus tard, Constance constata que Christophe avait également placé des planches en bois pour maintenir les côtes d’Endrick. Celui-ci avait le bras gauche pendant dans le vide, la tête basculée sur le côté, une joue contre la civière. Ses cheveux noirs de jais étaient maculés de boue et de sang.

- La bonne nouvelle, c’est qu’il n’est pas tombé sur la tête et qu’il n’a aucun traumatisme crânien, marmonna l’herboriste pendant que Constance faisait avaler les médicaments à Endrick. Il y avait des pierres au pied de l'arbre, cela a dû rendre l'impact plus difficile et donc causer plus de pertes de sang. La douleur lui a sûrement fait perdre connaissance. Ah, aussi, une simple manœuvre suffira à lui remettre l'épaule en place. Ses côtes et ses lésions guériront avec le temps. Mais l’hypothermie… elle peut être dévastatrice. Et on ne peut rien faire d’autre qu’attendre qu’il se réchauffe.

- Et si on le mettait au coin du feu ? proposa Constance. Tout est ouvert, ici.

Bien qu’il fît bon dehors, les courants d’air étaient fréquents dans l’abri.

- Bonne idée, répondit Auguste qui était resté silencieux jusqu’ici. J’ai une réserve de bois chez moi, allons-y tout de suite.

- Et ta femme ? s’étonna Christophe.

- Je m’en moque.

Constance ne prêta pas attention au froncement de sourcils de son mentor tant elle était préoccupée. Les yeux rivés vers Endrick, elle n’osait plus détacher son regard de son visage violacé, anéantie par cette situation pesante.

* * *

Assise à une chaise, le regard dans le vague et les cheveux ébouriffés, Constance prêta à peine attention à l’arrivée de ses amis. En quête d’un mouvement de la part d’Endrick, seule sa main qui dépassait des couvertures captait son attention. Philéas s’agenouilla près de son ami avec de larges cernes aux yeux, exténué. Ariane, qui restait en retrait, pleurait toutes les larmes de son corps. Justine, quant à elle, se plaça derrière Constance et l’enlaça au niveau des épaules, le menton posé contre son cou. Le feu dans la pièce éclairait leurs visages marqués par la tristesse.

- Tu as été admirable, Stance, soupira Justine.

- Sans toi, il ne serait plus avec nous, confirma Philéas d’une voix faible.

- Je n’arrive pas à faire monter sa température, marmonna Constance.

- Aie confiance, la rassura Justine. Christophe est parti ?

- Il a dû partir au-delà de la frontière pour trouver de l’épiaire laineuse. Ça lui redonnera des forces.

- Et Loukoum ?

- Avec les autres, dans leur volière. Christophe est passé les soigner tout à l’heure.

- Tu ne l’as pas aidé ?

- Pas la force, trancha Constance, la voix pâteuse.

Elle savait que Justine tentait de la distraire, mais sa seule envie était d’observer Endrick en paix.

- Je ne veux pas qu’il meure, craqua Ariane, les mains sur les tempes.

Constance tendit son bras vers elle sans pour autant bouger la tête, signe qu’elle l’invitait à se rapprocher.

- Ça n’arrivera pas, je te le promets, assura l’adolescente brune.

Ariane lui attrapa la main, sanglotante. Peinée, Constance la laissa se mettre à genoux à ses côtés et l’aida à sécher ses larmes.

- T’es plus forte que ça, la rouquine, l’encouragea-t-elle d'un ton ironique.

- J-je n’arrive pas à m’arrêter d-de pleurer, gémit Ariane en posant sa tête sur l’accoudoir.

Justine passa une main dans sa tignasse bouclée avec compassion. Passant outre leur différence de caractères, Constance continua de la rassurer en se forçant à être plus douce. Certes, Ariane l’agaçait avec sa bonne humeur constante et l’affection qu’elle recevait des garçons, mais Constance n’appréciait pas de la voir en si mauvaise posture. D’autant plus qu’elle s’était attendue à plusieurs critiques de la part de la rousse concernant sa relation hargneuse avec Endrick, mais celle-ci ne s’était pas exprimée une seule fois à ce sujet.

- Désolé pour mon retard, j’ai fait ce que j’ai pu, retentit la voix de Colin en pénétrant la pièce.

Justine se précipita vers lui pour se réfugier dans ses bras. Le jeune garçon la serra contre lui, une pommette écrasée contre ses longs cheveux blonds. Il était encore vêtu de son haut ample et tâché pour travailler à la ferme, son bâton de berger à la main.

- Comment va-t-il ? s’inquiéta Colin, entraîné par Justine vers le groupe.

- Toujours inconscient. On attend que l’hypothermie cesse, lui expliqua Ariane qui s’était calmée.

- Il paraît que tu étais là, Constance. Ça va ? s’enquit le jeune garçon en la regardant droit dans les yeux.

Constance retint une montée de larmes face à la sincérité de Colin.

- Mais oui. Je vais le surveiller cette nuit, on verra si ça s’aggrave demain, répondit-elle en s’appuyant sur son coude.

Philéas tourna la tête vers elle.

- Il est déjà vingt-deux heures… tu ne veux pas qu’on prenne la relève ?

- Ça ira, insista-t-elle.

Le meneur ferma un instant les yeux, les épaules tombantes.

- Gabriel m’a dit qu’ils se sont fait attaquer par des exitiums.

Colin eut les yeux ronds, incrédule. Pia donna un petit coup de bec à Justine, dont l’expression du visage se renferma.

- Tu sais ce que c’est ? l’interrogea Ariane, surprise.

- Ernest m’en a parlé, confirma Colin. Ce sont des créatures qui vivent en groupe, elles ont le don d’aller tellement vite qu’on ne connaît pas leur forme. On en trouve généralement plus au sud, je ne sais pas ce qu’elles faisaient ici…

- Elles sont au courant qu’on est ici, déclara Justine, l’air grave. Souvenez-vous, Osmond nous parlait d’oiseaux des ténèbres. Ils veulent récupérer le diadème avant nous, c’est évident. Endrick est le premier à s’être fait attaquer, il faut qu’on fasse plus attention à l’avenir.

- Doit-on partir maintenant ? s’inquiéta Ariane.

- Il nous manque encore beaucoup d’expérience, maugréa Philéas.

Constance haussa un sourcil. L’Asiatique semblait être ailleurs, ces temps-ci, elle avait l’impression qu’il s’éloignait doucement d’eux.

- Je dois y aller, Gabriel m’attend, dit-il en se levant.

- Tu as raison, il est tard, enchaîna Justine. J’aurais aimé rester…

Constance opina du chef.

- C’est mieux que vous rentriez chez vous. Je vous préviendrai au moindre problème, vous n’êtes pas loin de toute façon. Sauf toi, Colin, ajouta-t-elle en grimaçant.

- On s’est arrangés, je dormirai exceptionnellement chez Gabriel ce soir, lui apprit-il.

Philéas, qui avait ébouriffé les cheveux d’Endrick en lui parlant tout bas, se redressa.

- Super, sourit-il. Je serai plus soulagé d’être avec quelqu’un ce soir.

- Au revoir, chuchota Constance à Justine qui lui embrassa la joue.

Puis le silence tomba. Seul le crépitement des flammes envahissait l’ouïe de la jeune fille. Celle-ci pinça l’arrête de son nez, relâchant les dernières forces qui lui restaient. Auguste et sa femme étaient déjà couchés, en haut, la maison était vide de tout signe de vie. Affaissée, Constance sentait ses paupières descendre peu à peu avant de se réveiller en sursaut, paniquée. Elle ne savait pas combien de temps elle était restée là, à lutter contre la fatigue pendant des heures, mais à un certain moment, dans le noir de la nuit, Endrick émit un long râle.

- Endrick ?

Constance rapprocha sa chaise de la civière posée en hauteur, la faible lueur du feu de cheminée lui donnant un aperçu du visage crispé par la douleur d’Endrick.

- Tout va bien, tu n’as plus rien à craindre, murmura-t-elle.

Le garçon fit un effort surhumain pour aligner trois syllabes.

- Constance ?

- Chhh, calme-toi, susurra-t-elle en passant une main sur son bras. Il faut que tu te reposes.

Endrick fut pris d’une convulsion. Une larme s’échappa de son œil bleuté.

- J’ai mal, pleura-t-il.

Constance ne l’avait jamais vu aussi faible. Elle n’attendit pas une seconde de plus et lui fit avaler sa dose d’anti-douleur.

- Je ne sens plus rien, plus rien du tout, se plaignit Endrick.

- Tu es tombé de très haut, lui expliqua-t-elle avec lenteur comme si elle s’adressait à un nourrisson. Mais on t’a soigné. Christophe a étudié la longueur, j'ai cru que tu étais tombé de trois mètres, mais je me suis trompée. C'était au moins quatre ou cinq mètres, tu te rends compte ? Heureusement, quelques branches t'ont rattrapé. Tu vas guérir, ne t'en fais pas.

Le jeune garçon étouffa un sanglot dans son oreiller. Il poussa une plainte étranglée, ses mains serrant ses couvertures empilées les unes sur les autres.

- Ce froid…

Il commença à se rendormir lentement.

- C’est…

Constance lui prit la main, serrant ses doigts glacés entre les siens. Elle était sur le point de fondre en larmes.

- Il va me tuer, s’essouffla-t-il.

- Tais-toi, tu ne sais pas ce que tu dis, répliqua-t-elle froidement afin de contrôler son chagrin.

Le blessé arrêta de s’agiter lorsqu’elle dégagea les mèches qui cachaient son front d’un geste délicat.

- Tu ne vas pas nous laisser, quand même.

Lorsqu’il répondit à son contact en exerçant une légère pression entre ses doigts, Constance laissa les larmes dévaler silencieusement ses joues. Elle n’avait jamais vu de garçon plus courageux que lui. Elle le détestait du plus profond de son âme, elle en était certaine. Elle le détestait encore plus de l’inquiéter autant, il n’était pas censé la mettre dans cet état. La jeune fille déposa son front contre la paume du blessé, pleurant à n’en plus respirer ; c’était trop, elle n’arrivait plus à conserver la façade derrière laquelle elle se cachait. La chute d’Endrick l’avait traumatisée. Le sang dans lequel il baignait revenait sans cesse dans son esprit, ainsi que son visage amoché, ses membres gisant au sol, et ses hématomes sur le haut du corps. La tension nerveuse qu’elle avait due subir en s’occupant de lui. Un violent souvenir lui revint en mémoire, l’obligeant à s’effondrer, pendue à la main du garçon endormi. Elle venait de revivre pour la deuxième fois un accident qui l’avait fragilisée à vie.

Annotations

Recommandations

Défi
Elea1006

Oiseaux migrateurs
La chaleur bientôt ici
Les corps alanguis
45
20
1
0
jean-paul vialard


Qu’est-on lorsque l’on n’est personne ? Que fait-on à cette heure qui n’en est pas une, ici, en ce lieu qui pourrait être sans nom, ne pas figurer sur une carte, un plan, qu’est-on sinon un désespoir flottant à tous vents, un genre de drapeau de prières muet qui distille ses vœux dans l’air glacial et sait que, jamais, ses espoirs ne seront exaucés ? Qu’est-on lorsqu’on n’est pas, que personne ne vous attend dans une pièce douillette, que nul repas ne vous sera servi, que nulle chambre ne vous offrira son abri ? L’hôtel qu’on attribue aux sans-abris est une entité froide, administrative ; la chambre dans le Refuge Social est le lieu où l’on vous dépouille, non de votre misère, celle-ci on vous la laisse, mais de votre dignité, de votre honneur. Vous n’êtes qu’un chiffre parmi la vaste marée humaine des Sans-Noms, des Sans-Grades, des Sans-Mesure. Oui, à la Rue, vous êtes Sans-Mesure, c'est-à-dire que vous ne serez jamais jugé à l’aune de vos qualités, de vos biens, de votre savoir. Toutes ces possessions sont pour les nantis dans leurs luxueux hôtels, pour les Riches dans leurs maisons aux boiseries d’acajou. En réalité vous ne demanderiez pas grand-chose : la pression amicale d’un regard, un geste de complicité, un bol avec une soupe gagnée par le travail, une halte où vous reposer, un foyer où vous réchauffer.
Vos demandes sont bien modestes, comme est modeste l’Amoureux qui grave sur les troncs, à l’abri des regards, l’amour qu’il dédie à son Aimée. Peut-être même l’Aimée n’en sait-elle rien ? Mais l’Amoureux le sait et cela lui brûle le cœur et cela fait dans son âme ce subtil gonflement, cette montgolfière qui l’emporte loin, oui, loin, au-delà des frontières mêmes du corps, là où scintillent les sentiments pareils à une rosée matinale. Oui, toi l’Invisible, ce que tu souhaiterais, comme l’on attend de découvrir une gemme précieuse, cette rosée matinale, cette simple rosée qui brille des feux de la joie. Je sais, les intellectuels diraient que tu es riche, précisément, de ta pauvreté, que ton dénuement tresse à ton front les palmes d’une ineffable félicité. Oui, je sais, l’on peut dire tout cela et bien d’autres choses encore. Mais la réalité est dure, le principe qui l’anime sans pitié, sous les coups duquel tombe son opposé le principe de plaisir. Disserter sur le bol de soupe que l’on n’a pas est sans doute une épreuve, mais n’avoir qu’un bol vide est une expérience autrement douloureuse.
2
4
0
2
Défi
Gwénaëlle L.
Elsa est la jeune dirigeante d’une entreprise dans le secteur des biotechnologies. Passionnée par les sciences, elle travaille d’arrache-pied dans l’espoir d’une percée technologique dans le domaine de la médecine. Par le pur fruit du hasard, elle devient l’objet d’une expérience scientifique à son insu : incarner la première femme omnisciente du monde.
1
3
4
3

Vous aimez lire bbnice ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à Scribay !
Sur Scribay, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de Scribay !
0